Enseignement supérieur

Cérémonie des voeux de l'Ecole pratique des hautes études : intervention de Frédérique Vidal

Voeux EPHE

Frédérique Vidal s'est exprimée lundi 15 janvier 2018 lors de la cérémonie des voeux de l'Ecole pratique des hautes études (E.P.H.E.) qui a lancé le cent-cinquantenaire de l'école.

Discours - Publication : 17.01.2018
Frédérique Vidal

SEUL LE PRONONCE FAIT FOI

Je suis ravie d’être parmi vous aujourd’hui pour cette cérémonie très particulière, qui est à la fois l’occasion de présenter des vœux et de célébrer un anniversaire. Quelle meilleure façon de suggérer qu’en s’appuyant sur un siècle et demi d’excellence, l’Ecole Pratique des Hautes Etudes peut se projeter avec confiance dans l’avenir et les défis toujours plus exigeants de la science et de la société ?

Cette école atypique est née de la critique et de la comparaison. Ernest Renan reprochait à l’enseignement supérieur français de produire plus de rhéteurs que de chercheurs et Victor Duruy s’est attaché à approfondir ce jugement en étudiant les universités étrangères, notamment allemandes. Voilà comment l’esprit  de réforme et d’ouverture s’est inscrit dès l’origine au cœur de cette institution.

L'E.P.H.E. n’a eu de cesse de cultiver cette originalité au cours des 150 ans qui se sont écoulés depuis sa création. Aujourd’hui, cette posture avant-gardiste, ce regard toujours neuf car vivifié par des recherches de pointe, sont appelés à éclairer les questionnements du 21ème siècle.

L’histoire de l’E.P.H.E. est celle d’un précurseur, celle d’une trajectoire hors-norme, celle d’un établissement "hors-murs"  qui a aujourd’hui trouvé la cité idéale dans laquelle s’inscrire, une cité des humanités et des sciences sociales à la hauteur de ses ambitions d’excellence.  Et c’est parce que l’E.P.H.E. se tourne résolument vers l’avenir qu’elle a choisi de nous réunir précisément sur le site qui l’accueillera à partir de l’an prochain, le Campus Condorcet.

Lorsque Victor Duruy fonde l’E.P.H.E. en 1868, c’est une véritable constellation du savoir qu’il crée, articulée en 4 sections : Mathématiques, Physique-Chimie, Histoire naturelle et physiologie, sciences historiques et philologiques. La section des sciences religieuses est fondée en 1886 et la pléiade – si j’ose dire - est achevée lorsque la VIème section dédiée aux sciences économiques et sociales voit le jour en 1947. Elle se transformera finalement en triptyque lorsque la VIème section donnera naissance à l’E.H.E.S.S. et que les 2 premières sections feront le choix, il y a un peu plus de 30 ans, de s’ancrer au sein des universités et du C.N.R.S..

La structure de l’Ecole est originale car déconcentrée : ses différentes activités sont d’abord hébergées à l’E.N.S., au Collège de France, au Muséum d’histoire naturelle, dans les universités parisiennes. De ces contraintes logistiques, l’E.P.H.E. est parvenue à faire une véritable signature : elle a transformé cette apparente fragmentation en capacité à essaimer, partout en France et au-delà. Implantée sur tout le territoire et jusqu’en Polynésie avec l’Institut des récifs coralliens du Pacifique, l’E.P.H.E. a noué des partenariats tant avec les organismes de recherche français qu’avec les grands établissements internationaux ; elle accueille des chercheurs de tous horizons et près de la moitié de ses étudiants sont étrangers.

Parallèlement à ce mouvement de dissémination, l’E.P.H.E. s’est inscrite dans une dynamique d’unification qui trouve naturellement une parfaite résonance au sein de  P.S.L. tout en y apportant sa singularité. Et même un peu plus, car comme le dit joliment Alain Fuchs : "P.S.L. a hérité de cette grande école".

La personnalité de l’E.P.H.E. trouvera également demain un autre terrain d’expression dans le Campus Condorcet. Il la dotera en effet des infrastructures et de la visibilité nécessaires pour expérimenter davantage, pour accueillir davantage de chercheurs et d’étudiants, pour valoriser davantage son patrimoine scientifique matériel et immatériel. C’est ainsi qu’il faut concevoir la cité des humanités : comme un accélérateur de connaissance, un démultiplicateur de savoirs, qui se nourrira de l’excellence de ses établissements pour mieux la conforter et pour mieux la faire rayonner. Le Campus Condorcet, dont je suis effectivement convaincue qu’il faut faire la seconde phase, c’est un pacte de confiance scellé dans la pierre : un engagement collectif en faveur des sciences humaines et sociales fondé sur la promesse de progrès qu’elles recèlent. Cette promesse, l’E.P.H.E. s’est attachée à la tenir dès l’origine en s’appuyant sur une vision novatrice de la recherche.

En se développant essentiellement hors-murs, l’E.P.H.E. a prouvé que ce n’est pas le bâtiment qui fait l’école mais une pédagogie, une épistémologie, un certain rapport à la connaissance. L’E.P.H.E. a choisi comme fondations l’expérimentation et l’exercice, c’est-à-dire la pratique. L’E.P.H.E. n’a pas trouvé sa cohérence dans l’unité de lieu ou de temps, mais bien dans l’unité d’action. En associant dans un même nom de baptême « pratique » et "hautes études", Victor Duruy réhabilitait l’action au pays des idées, et rappelait à une civilisation, bâtie sur le rationalisme et la spéculation, la valeur de l’expérience. Cette posture constituait une petite révolution au milieu du 19ème siècle. Au 21ème, elle mérite toujours d’être encouragée.

Dès l’origine, l’ambition de l’E.P.H.E. a été de réconcilier théorie et pratique. Ses formations en sont le reflet. Travaux en laboratoire et séminaires actualisés au gré de l’avancée des recherches permettent aux étudiants d’épouser le progrès des connaissances au plus près de leur production. Formation à la recherche par la recherche, accès à la recherche en train de se faire, la pratique au sein de l’E.P.H.E. se veut une véritable praxis, une action dont le but est avant tout de transformer l’individu, ici l’étudiant, en chercheur authentique, familier de l’inconnu qu’il ne craint pas. Qu’il fréquente le laboratoire, les archives historiques, les sites archéologiques, l’étudiant est invité à rester au plus près du terrain et de la preuve scientifique. 

L’E.P.H.E. ajoute à cette démarche la promotion de la pluridisciplinarité comme vecteur indispensable de l’appréhension de la connaissance dans sa globalité et sa complexité. Quel que soit le domaine étudié, l’E.P.H.E. s’attache à multiplier les points de vue et les méthodes. Ce refus de morceler le savoir répond autant à une vision universelle de la connaissance héritée des lumières qu’à un impératif scientifique. Car les problématiques contemporaines sont des objets complexes que l’on ne saurait saisir d’un seul regard ou appréhender réellement sous le prisme d’une seule discipline scientifique.

Au-delà, la grande force de l’E.P.H.E. est d’articuler domaines d’avenir et disciplines rares. Elle constitue un sanctuaire de l’érudition, en dispensant certains enseignements uniques au monde. A l’heure où certains doutent du bien-fondé de l’apprentissage du latin, il est de notre mission d’accueillir les recherches sur le tokharien. Car je voudrais le redire ici avec force : la recherche sur les disciplines rares a toute sa place dans le monde d’aujourd’hui, et elle représente aussi un défi contemporain : celui de la préservation de la connaissance et de son renforcement permanent. Car la connaissance est un enjeu majeur du 21ème siècle, qui exigera toujours plus de savoirs pour s’édifier dans le respect des autres, du monde et de la planète. Face aux crises politiques, religieuses, climatiques, l’individu est plus que jamais en quête de sens et d’identité. Or la connaissance est le fondement de ce qui fait l’homme, ce qui en soi ouvre un droit de cité à tous les savoirs, à toutes les recherches, à toutes les disciplines. Par ailleurs, notre vision souvent très linéaire du temps ne doit pas occulter la capacité du passé à éclairer le présent, à constituer une source d’inspiration pour le futur, à s’emparer de celui-ci. Le développement des humanités numériques en est un parfait exemple.


Par le passé et dans de nombreux domaines, l’E.P.H.E. a su se positionner en pionnier. Par exemple, dès les années 70, elle crée à Mooréa le Centre de Recherches Insulaires et Observatoire de l’Environnement afin d’étudier les coraux. La semaine dernière encore, l’étude publiée par Science sur la multiplication des épisodes de blanchiment nous rappelait que les récifs coralliens constituent l’un des principaux enjeux de biologie de la conservation dans le cadre des changements climatiques et son impact essentiel sur la régulation du cycle du carbone. L’engagement de l’E.P.H.E. au sein du Labex CORAIL, au sein de l’expédition TARA Pacific, permet à la France de se situer à la pointe des recherches sur la préservation de la biodiversité.

Sur un autre plan d’une importance tout aussi majeure pour notre société, la lutte contre les discours radicalisés est un défi que les travaux de l’E.P.H.E. contribuent déjà à relever. Et j’engage l’E.P.H.E., avec ses partenaires de P.S.L., à continuer dans cette voie et à amplifier son action. L’E.P.H.E. sait mettre l’érudition au service de l’innovation et ce combat l’exige plus que tout autre peut-être. Votre école sait apporter l’épaisseur et la perspective essentielles à l’analyse de phénomènes qui, sinon, s’imposerait à nous dans leur implacable opacité. L’E.P.H.E. a développé une expertise unique en sciences des religions, en conjuguant histoire, philologie, archéologie, anthropologie, sociologie, philosophie, de l’Antiquité au monde contemporain, dans toutes les aires culturelles. Ainsi, vous avez été capables de construire une vision laïque du fait religieux, en lui restituant sa plénitude. Cette voie originale est infiniment précieuse pour contrer les discours extrêmes qui sont professés au sein de la société et, parfois, jusque dans les refuges ultimes du savoir. En tant que lieux de production de la connaissance, les Universités et les Ecoles  sont une tribune de choix pour ceux qui cherchent à apposer le sceau de la vérité sur des théories fallacieuses. Face à ce péril intellectuel et social, la solution ne se trouve évidemment pas dans le repli et le raidissement, mais dans le pouvoir dialogique, critique et scientifique de l’Université. L’Université est par essence le lieu du débat éclairé, c’est-à-dire le lieu où les pensées, y compris les pensées religieuses ou philosophiques, s’étudient librement à la lumière de connaissances scientifiquement établies. Et c’est l’exercice-même de cette liberté, fondée en raison, qui doit prémunir l’Université de toutes les tentatives qui viseraient à la rendre otage de ses valeurs, de son indispensable ouverture, de son indispensable permission.

Le savoir et l’échange resteront toujours l’arme la plus efficace contre la terreur de la pensée.  Nous devons nous appuyer sur des études religieuses dynamiques, portées par une communauté scientifique reconnue internationalement, capable de réguler les discours et les pratiques au sein et en dehors de l’Université. L’E.P.H.E. a un rôle majeur à jouer dans l’animation de cette élite et la constitution de ces savoirs indispensables à la cohésion de notre société.

Je n’ai malheureusement pas pu faire honneur à toutes les recherches et à toutes les initiatives de l’E.P.H.E.. Les différentes conférences qui vont ponctuer cette année de célébration illustreront bien mieux la richesse et l’excellence de l’E.P.H.E. qu’un long discours. Je me contenterai donc de former un vœu pour cette belle école, pour ses chercheurs, ses cadres, ses personnels, ses étudiants : que l’esprit de rupture qui a présidé à la naissance de l’E.P.H.E. continue d’alimenter votre engagement quotidien au service des connaissances les plus pointues dans ces beaux creusets que sont P.S.L. et le campus Condorcet. Car comme le disait Fontenelle, "sans l'audace, l'impossible s'étendrait presque partout." Merci à vous de faire reculer les frontières de l’inconnu, et de rendre ainsi possible un monde plus harmonieux parce que plus éclairé, plus intelligible et plus intelligent. Je vous souhaite une très belle année.

Publication : 17.01.2018
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