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Etats généraux de la recherche : discours de François d'Aubert

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Discours - 1ère publication : 28.10.2004 - Mise à jour : 21.01.0008
François d'Aubert

Seul le discours prononcé fait foi

Mesdames, Messieurs,

Je suis très heureux de m'exprimer ici devant vous, à Grenoble, dans ce site qui conjugue la recherche fondamentale au plus haut niveau avec ses applications les plus fécondes.

Je sais ce que représente ce débat public pour la Recherche, et je crois que le terme "d'Etats Généraux" n'est pas, dans le cas présent, galvaudé. J'espère, avec François FILLON, que ces Etats Généraux sauront aboutir à un changement profond. Il en va de l'avenir de notre Recherche, comme de notre pays.

La science est en effet au cœur des interrogations et des aspirations de l'Homme. Source de progrès et de liberté, elle vient nourrir ses rêves, ses espoirs, ses doutes, parfois ses inquiétudes. Expression de son intelligence et de sa curiosité, elle participe de sa quête éternelle pour comprendre l'univers, la matière et la vie. Pour cette raison, la connaissance est en soi, une finalité de la Recherche.

Et la production de connaissance, n'a pas vocation à rester confinée dans le secret des laboratoires. Parce qu'il est capital pour tous que le savoir se diffuse, le plus rapidement et le plus largement possible. Parce qu'il s'agit aussi d'un investissement pour la Nation.

Car la Recherche est une force d'impulsion et d'enrichissement des sociétés modernes. Elle représente l'avant poste de la France, à la fois pour son influence internationale, ses impératifs de souveraineté, sa force économique et sa prospérité sociale. Elle est aussi, par la dynamique de l'innovation, au cœur de l'aménagement du territoire, du développement régional et de la constitution de bassins d'emplois.

C'est dans cette perspective que Le président de la République a annoncé, lors de ses vœux à la Nation, que le Gouvernement allait proposer au Parlement une nouvelle loi de programmation et d'orientation de la recherche. Ce texte donnera à la recherche française les moyens de notre ambition pour la science dans les prochaines années.

Car nul ne l'ignore, depuis quelque temps, notre système de recherche vit une période difficile : les vocations, l'organisation, et parfois les résultats, ne sont pas à la hauteur de ce que nous espérons pour la France, au moment précisément où le reste du monde s'organise pour affronter les questions inédites que pose la montée en puissance d'une société du savoir. Depuis dix ans, comme le démontre le récent rapport de l'OST, la France a perdu du terrain dans la compétition mondiale, que ce soit en terme de publications, de citations, de dépôts de brevets mais aussi au regard d'autres indicateurs comme la désaffection des jeunes pour les études scientifiques ou leur expatriation.

Mais ces indices inquiétants ne doivent pas conduire au pessimisme et à la léthargie. Il ne saurait y avoir, pour notre Recherche, de fatalité.

Qui plus est, dans bien des domaines de la science, nous continuons à être aux tout premiers rangs. Notre recherche bénéficie d'un potentiel humain extraordinaire. Et la ressource rare, dans l'environnement international, est avant tout celle des hommes. La recherche française demeure attractive comme le montre l'arrivée récente en France de 15 chercheurs, étrangers ou expatriés, du plus haut niveau international dans leurs spécialités, dans le cadre du programme des chaires d'excellence. La France, terre d'accueil historique pour de nombreux chercheurs, peut encore parfaitement le rester. Nous y parviendrons avec l'engagement de tous et de chacun.

Pour cela, la Recherche doit bénéficier des moyens, des structures et des formes d'organisation qui lui permettront de renverser cette tendance et ce déclin relatif et de s'exprimer plus puissamment encore sur la scène mondiale.

Aujourd'hui, je mesure la différence avec le contexte que j'ai connu il y a 8 ans dans ce Ministère. Les réticences au changement se sont en effet considérablement réduits. Aujourd'hui, nous ne voulons pas imposer une réforme aux chercheurs : la réforme, c'est d'abord la communauté de la recherche qui la demande. Vous tous, nous appelez au changement, et nous avons pris au mot ce message.

C'est dans cette perspective que, depuis plusieurs mois, nous avons pris de multiples contacts, écouté, entendu et rencontré, sur le terrain comme dans nos bureaux, les partenaires les plus nombreux. Nous nous sommes efforcés de rétablir le dialogue avec l'ensemble du monde de la Recherche.

Instruits de l'expérience de ces premiers mois, la philosophie et l'architecture de la loi s'en inspireront. Ils s'exprimeront à partir de 3 niveaux essentiels :

D'abord, la loi ne saurait faire l'économie d'un premier niveau portant sur l'ambition et la place qu'un grand pays comme la France accorde à sa recherche. Quelle place voulons-nous pour la connaissance ? Reconnaît-on à la Recherche un rôle éminent pour la croissance ? quelle réponse doit-elle apporter aux demandes sociales ? L'Europe de la Recherche doit-elle être celle de partenariats de recherches publiques nationales travaillant de concert ? Doit-elle décider et financer des grands programmes ? Voilà des questions préalables auxquelles il nous faudra répondre. Toutes ces réponses conditionnent la gouvernance de la Recherche et l'écartent définitivement d'un pilotage bureaucratique.
La loi devra ensuite, être élaborée au travers de l'expérimentation s'agissant des évolutions les plus ambitieuses. Il ne s'agit pas de faire table rase du passé, mais au contraire d'avoir une démarche pragmatique et lucide, de capitaliser sur des structures et des méthodes qui ont déjà fait leurs preuves comme les sites de recherche partenariale tels que celui de Grenoble.
La loi s'intéressera enfin aux chercheurs eux-mêmes. C'est à dire, pourrait-on dire, à l'intelligence de la Recherche. Nous avancerons résolument dans un travail de simplifications administratives et comptables, parce que ces aspects impactent directement la vie de chacun d'entre-vous et l'efficacité de vos laboratoires. Il n'est pas raisonnable, par exemple, de se satisfaire d'un système qui ampute l'activité des directeurs de laboratoires de la moitié de leur temps de recherche ! Mais il est tout aussi essentiel de rendre l'évaluation plus pertinente pour tous, et sur cela, je crois qu'avec François Fillon nous avons des idées communes.

Depuis plusieurs mois, un débat s'est engagé dans la communauté scientifique française : le Comité d'initiative et de proposition, animé en particulier par les Professeurs Etienne-Emile Baulieu et Edouard Brézin, a organisé son travail sur la base d'un très grand nombre de rencontres et d'auditions. Partout, les Comités locaux des Etats généraux se sont réunis sans relâche.

Dès le début de ce processus, nous avons prêté une attention particulière aux travaux engagés par le CIP, à Paris et sur tout le territoire. Ces débats ont été animés, passionnés parfois, ---comment en aurait-il été autrement, sur des sujets aussi complexes, et dans lesquels il faut prendre en compte autant de variables?

Nous savons que le CIP a accompli et continue d'accomplir un travail de fond, un travail difficile. Car il faut bien entendu que toute la communauté de la recherche puisse, à cette occasion, s'exprimer : chercheurs des organismes, enseignants-chercheurs des universités et chercheurs en entreprises ; jeunes et moins jeunes ; chercheurs reconnus ou en mal de reconnaissance ; représentants des sciences dites dures et des sciences humaines et sociales ; sans oublier, bien entendu, l'environnement indispensable de la recherche, c'est-à-dire les ingénieurs de recherche et les personnels administratifs, ouvriers et de service…

Mais la culture du débat est une composante essentielle de la culture scientifique, et j'ai confiance dans votre capacité de synthèse, de courage et de choix.

Aujourd'hui, vous avez l'intention de franchir une étape supplémentaire. Ces Etats généraux seront sans nul doute l'occasion pour vous d'arriver à des propositions finalisées : c'est tout l'objet de ces deux jours de débat.

Nous souhaitons, à l'ouverture de vos travaux d'aujourd'hui, nous engager à nouveau sur la dynamique de notre démarche.

Le budget pour 2005, marque le début d'un processus, et l'effort de la nation sera poursuivi et amplifié dans les années qui viennent. Il s'agit là d'un impératif pour tous et particulièrement pour les plus jeunes qui portent l'avenir de notre Recherche.

Lorsque j'ai lu dans un rapport européen, qu'à 9 ans, 80% des enfants envisageaient d'être chercheurs, qu'ils n'étaient plus que 10% à 18 ans, j'ai été atterré. Comment avons-nous pu, tous, bâtir un modèle de société qui se détourne à ce point de la science ?

C'est pourquoi nous avons fermement décidé que ce budget, ces budgets en anticipant ceux de 2006 et 2007, et cette loi, devront redonner à la Recherche la place qui lui revient de droit. Et je souhaite qu'aux litanies des Cassandre budgétaires succède la confiance et l'action. La Recherche est une mission de service public et il faut bien que tous, nous en prenions conscience.

Qui plus est, un grand pays de recherche, un pays qui a une vraie politique de recherche, forte et ambitieuse, est un pays dont le système de recherche couvre tout le spectre de la recherche : de la recherche académique à la valorisation de la recherche, de la production de connaissances aux produits et process innovants, de la recherche qui répond à une soif de savoir à une recherche finalisée à la base de grands programmes nationaux ou européens.

Je voudrais, à ce titre, insister sur la nécessité d'améliorer les relations et les allers et retours entre la recherche publique et la recherche privée. En effet, celles-ci sont plus que complémentaires : dans bien des cas, l'une sert de catalyseur à l'autre. Il importe donc de les décloisonner pour développer une vraie culture de partenariat et de confiance.

Nous croyons aussi que le privé doit plus participer à l'effort de recherche : la France connaît en effet un des plus faibles taux de recherche privée en proportion de son investissement total en R&D. De même, les grands groupes industriels et de service comme les PME doivent être incités à effectuer leur recherche en France : c'est aussi cette réflexion qui a prévalu dans les choix budgétaires de 2005, afin de renforcer l'attractivité de notre pays pour accueillir des centres de R&D industrielle.

Depuis quelques mois, un ensemble de contributions nous sont parvenues. Les Académies, de nombreux chercheurs de renom, des responsables d'organismes, la Conférence des présidents d'université, des structures comme l'ANRT (Futuris) : les prises de position publiques reflètent la diversité des opinions comme le travail d'individualités ou de groupes de travail externes au CIP.

En tenant compte des propositions qui seront issues des Etats généraux, mais aussi des autres contributions, en mesurant attentivement la légitimité, la représentativité et la pertinence de chacune, nous élaborerons notre projet de loi d'orientation et de programmation de la recherche.

Dans les semaines qui viennent, après les Etats généraux de Grenoble et la remise par le Comité d'initiative et de proposition de son rapport final, nous continuerons à consulter largement ceux qui font la recherche, dans notre pays, mais aussi en Europe et dans le monde. Nous mènerons des consultations approfondies avec l'ensemble des acteurs institutionnels de la recherche, qu'il s'agisse des organisations syndicales, des représentants de l'Université, des bureaux des Académies ou encore des responsables d'organismes de recherche et des représentants du monde économique.

Sur la base de ces consultations, nous avons l'ambition de soumettre aux différents acteurs un texte de loi avant la fin de l'année. Nous recueillerons les réactions de la communauté des chercheurs, et un texte finalisé sera transmis aux instances consultatives au début de l'année prochaine, avant d'être présenté en Conseil des ministres avant le printemps 2005. Car nous pensons qu'il est de l'intérêt de tous que cette loi soit votée lors de la session parlementaire de printemps.

Les Français aiment leur recherche : une grande recherche correspond à l'idée qu'ils se font de leur pays, et ils savent à quel point les avancées de la science peuvent avoir d'impact sur leur vie quotidienne et leur prospérité. L'effort que notre pays est prêt à consentir, en s'engageant sur sa continuité, marque la reconnaissance par la nation du rôle des chercheurs : ils ont, nous en sommes convaincus, une place éminente dans notre société.

De nouvelles découvertes en matière de santé, par exemple, ont bouleversé hier notre monde et le bouleverseront à nouveau demain. Il nous faut le prévoir, et savoir ce que nous ferons de ces possibilités ouvertes par la science. Chaque français s'en préoccupe, et nous pensons qu'il sera aussi du ressort de cette grande loi pour la Recherche de s'inscrire résolument dans la société en précisant les objectifs éthiques et de solidarité que la Recherche française devra servir dans les années qui viennent.

Enfin, la loi d'orientation et de programmation pour la recherche sera une grande loi pour la nation à cette ultime condition : si elle donne à l'ensemble des membres de la communauté des chercheurs, quelle que soit leur place dans le dispositif, de meilleures conditions de travail et d'expression de leur créativité. Faites nous confiance, nous nous y emploierons.

Mesdames et Messieurs, je vous remercie.

1ère publication : 28.10.2004 - Mise à jour : 21.01.0008
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