Accueil >  [ARCHIVES] >  [ARCHIVES] Communiqués

[ARCHIVES] Communiqués

Michel Wieviorka, chargé d'une mission sur la diversité

[archive]
Michel Wieviorka

Valérie Pécresse, ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche, a chargé Michel Wieviorka, sociologue et chercheur à l'Ecole des hautes études en sciences sociales, d'une mission d'études sur la question de la diversité dans l'enseignement supérieur et le monde de la recherche. Il rendra ses conclusions à la rentrée universitaire 2008.

Communiqué - 1ère publication : 1.02.2008 - Mise à jour : 8.02.0008
Valérie Pécresse

Monsieur le Directeur d'Etudes,


La "diversité" est devenue un enjeu essentiel de la vie collective, à tous les niveaux : international, comme en témoigne la Déclaration universelle de l'UNESCO; européen; national, puisque le chef de l'Etat a récemment souhaité en faire entrer la notion dans le préambule de la Constitution; ou bien encore au niveau de nombreuses organisations, ce dont atteste la "Charte" signée en France par plusieurs centaines d'entreprises. Le terme renvoie aussi à l'expérience vécue et à la subjectivité individuelle d'innombrables personnes qui souhaitent, ou non, être reconnues pour une identité singulière, qui demandent à être considérées pour et dans une différence, ou qui au contraire, voient dans toute imputation de particularisme une marque de racisme, de discrimination ou de stigmatisation.

 La question des différences culturelles, religieuses, d'origine nationale, de genre, mais aussi, encore que ce vocabulaire soit contestable, ethniques et raciales, est devenue incontournable en même temps que la mondialisation économique s'imposait comme une réalité majeure qu'accompagnent d'importants mouvements migratoires. La mondialisation exerce des effets ambivalents sur les identités, d'une part en contribuant à la diffusion d'une culture de masse homogénéisante, et d'autre part, à l'inverse, en encourageant la fragmentation des différences, mais aussi leur inventivité; leur retrait sur elles-mêmes, mais aussi leur dynamisme. Plus elle est multipolaire, avec l'affirmation des pays émergents, et plus cette deuxième tendance se renforce. Même localisée, la question de la "diversité" doit être pensée en relation avec ces phénomènes, inscrite dans une perspective globale.

Les différences sont l'objet de débats récurrents, souvent passionnels, depuis la fin des années 60, avec alors et à titre d'exemples, la poussée des identités régionales, les transformations des Juifs de France devenant visibles dans l'espace public, les mobilisations liées au genre et à la sexualité, ou bien encore le mouvement des sourds-muets demandant une reconnaissance de la langue des signes dans l'espace public.

Ces débats ont constamment rebondi ensuite, à propos du «foulard islamique», de la laïcité, de la discrimination positive, du multiculturalisme, du passé colonial de la France, de la traite négrière ou des statistiques dites «ethniques ou raciales», que leurs partisans appellent précisément «statistiques de la diversité». Ces débats sont de fait planétaires, et dans leur versions françaises, ils sont en permanence sous-tendus par une opposition entre deux pôles philosophiques principaux, l'un républicain, l'autre multiculturaliste -une opposition toujours susceptible, lorsqu'elle se radicalise d'exercer des effets de crispation et de paralysie néfastes à l'action publique, comme privée.


Le premier objectif de votre mission est de préciser la portée de la notion de "diversité" et d'examiner les conditions permettant dans tous les domaines où elle fait débat, d'envisager la recherche d'une voie tempérée, articulant les valeurs universelles du droit et de la raison, et le respect des différences, dans l'esprit de ce que les Québecois appellent l'accommodement raisonnable".

Les différences qui justifient le recours à la notion de "diversité" sont elles-mêmes inscrites dans des espaces qui ne se limitent pas au cadre de l'Etat-nation, alors même qu'elles obligent ce dernier à intervenir. Certains particularismes sont stables, d'autres au contraire se caractérisent par la mobilité. Celle-ci peut être limitée au territoire national, elle peut être aussi supranationale, voire transnationale. Certains individus, certains groupes sont en transit, d'autres relèvent d'une noria, ou du nomadisme; d'autres encore s'inscrivent dans des réseaux diasporiques. La diversité résulte aussi de rencontres, de phénomènes de métissage culturel, d'hybridation, de créolisation. Certaines identités progressent plutôt à partir de logiques externes, il en est ainsi notamment avec les religions dont l'essor en France est récent, l'islam, mais aussi par exemple diverses Eglises protestantes; d'autres semblent commandées par des logiques internes à la société française, comme ce fut le cas dès la fin des années 60 avec les mouvements régionalistes, en particulier breton et occitan. Et de plus en plus, les deux types de logique se mêlent. Les différences peuvent être dites «visibles» ou non; cette visibilité peut renvoyer à une affirmation positive, valorisée, à une fierté, et de là à des attentes de reconnaissance; elle peut aussi être négative, servir à la disqualification, et cette dualité se retrouve aussi bien du point de vue des personnes concernées, que chez ceux qui les considèrent. La différence peut être strictement culturelle, religieuse, d'origine nationale, ethnique ou raciale, elle peut également être d'origine directement sociale, ou bien encore indissociable d'aspects sociaux, d'insertion par exemple dans des circuits économiques particuliers, d'accès plus ou moins difficile à l'emploi et de discriminations. Le deuxième objectif de votre mission consiste, à partir d'un état des lieux que vous dresserez, à indiquer les grandes lignes de ce que pourrait être un programme de recherches en sciences humaines et sociales sur la diversité, et les différences qui la composent.

Cette mission vous est confiée par un ministère qui est doublement concerné par la "diversité". D'une part, c'est à la recherche en sciences humaines et sociales qu'il appartient de faire progresser la connaissance sur cet enjeu, ce qu'elle fait déjà, mais pourrait être encouragée à faire de façon plus systématique et intégrée. Une politique de la diversité a besoin de s'appuyer non pas sur des préjugés ou des informations journalistiques, mais sur des connaissances solides. Et  d'autre part, l'univers de la recherche et de l'enseignement supérieur doit donner l'exemple, en montrant comment il est possible de mettre en oeuvre une telle politique au sein même du ministère comme dans les Universités, au CNRS, dans les Grands Etablissements et les Grandes Ecoles; dans l'organisation de la production et de la diffusion du savoir, dans les programmes et les enseignements; dans le recrutement des personnels, dans le fonctionnement des instances, dans la capacité du système français à s'ouvrir au monde et à tenir compte, autant qu'à la respecter, de la grande variété des étudiants qu'il s'agit de former. C'est pourquoi le troisième objectif de votre mission est d'examiner comment les analyses qui sont l'objet des deux points précédents peuvent être concrètement appliquées à la recherche et à l'enseignement supérieur, d'indiquer les expérimentations qui pourraient être envisagées, et de faire le point sur les expériences novatrices, et sur les impasses avérées, en France et à l'étranger.

Je vous remercie de bien vouloir me faire parvenir les conclusions de votre mission à la rentrée universitaire prochaine.

 


 Valérie PECRESSE

1ère publication : 1.02.2008 - Mise à jour : 8.02.0008

MESR

Retour haut de page