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Emmanuel Saez, lauréat 2010 du Prix du meilleur jeune économiste

Emmanuel Saez

Le prix 2010 du meilleur jeune économiste français a été décerné à Emmanuel Saez. Ses thèmes de recherche : la notion de fiscalité optimale ou encore les inégalités de revenu dans la société américaine. Emmanuel Saez est déjà titulaire de la médaille Clark, la plus haute distinction américaine en matière de recherche économique.

Discours - 17.05.2010
Valérie Pécresse

[Discours de Valérie Pécresse] Lorsque le Cercle des économistes et Le Monde décidèrent, en l’an 2000, de s’associer pour créer le prix du meilleur jeune économiste français, ils avaient sans nul doute à l’esprit le prestigieux exemple de la John Bates Clark Medal. Mais s’imaginaient-ils que le prix qu’ils avaient créé parviendrait, en dix éditions à peine, à rivaliser avec son illustre modèle ?

Sans doute n’auraient-ils pas osé le penser et encore moins l’affirmer ouvertement. Et pourtant, la naissance même du prix du jeune économiste témoignait de l’apparition dans notre pays d’une nouvelle école économique, une école dont la vitalité et la fécondité éclatent aujourd’hui aux yeux du monde.

La John Bates Clark Medal existe en effet depuis 53 ans et jamais, avant l’année dernière, elle n’avait été attribuée à un jeune économiste français. Et voilà qu’en 2009, puis en 2010, elle est venue récompenser deux de nos jeunes chercheurs qui figurent également au palmarès du prix du meilleur jeune économiste : Esther Duflo, que vous aviez récompensée en 2005, et Emmanuel Saez, nommé en 2006 et lauréat cette année.

Que l’un et l’autre me pardonnent de les associer ainsi, mais je sais qu’à la longue,  ils ont fini par en prendre l’habitude. Ils  ont en effet tellement en commun depuis qu’ils se sont tournés ensemble vers l’économie à l’Ecole normale supérieure, alors que l’une y avait commencé à y étudier l’histoire et l’autre les mathématiques.

Tous deux ont également fait leur thèse au MIT avant d’enseigner dans les plus prestigieuses universités américaines, Harvard puis Berkeley pour Emmanuel Saez, le MIT encore et toujours pour Esther Duflo.

A dire vrai, une véritable filière française s’est même ouverte depuis quelques années à Cambridge, Massachusetts : c’est en effet Thomas Piketty, autre lauréat du prix du jeune économiste, qui conseilla à Esther Duflo d’y faire à son tour son doctorat, peu avant que cette dernière n’y soit rejointe par Emmanuel Saez.

Mais il faut plus que des parcours parallèles pour que l’on puisse parler de nouvelle école d’économie. Si je l’ai fait à l’instant, c’est qu’à mes yeux, par-delà la diversité des thèmes de recherche abordés par les lauréats et les nommés successifs pour ce prix, quelque chose de nouveau les unit néanmoins.

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Ce « quelque chose », c’est le souci, assumé et revendiqué, de pratiquer une économie politique au sens plein et entier du terme, c’est-à-dire une économie qui permet de construire, d’analyser et d’évaluer des politiques.

En somme, il s’agit là d’une économie critique, au sens kantien du terme, c’est-à-dire une économie soucieuse de fonder et d’apprécier en raison les choix et les orientations du politique.

Et pour les responsables eux-mêmes, cette nouvelle économie politique offre un point d’appui précieux. J’en veux pour preuve l’heureuse mésaventure que vous avez connu il y a peu de temps, cher Emmanuel Saez, quand vous avez eu la surprise de retrouver l’un de vos graphiques reproduit tel quel dans le projet de budget de la nouvelle administration Obama.

Il faut dire que votre terrain d’études est l’un des plus brûlants qui soit : on ne se lance pas dans l’analyse sur longue période des inégalités de revenu dans la société américaine sans savoir que l’on nourrira ainsi la controverse politique. Il en est de même pour votre autre thème de recherche fétiche, la notion de fiscalité optimale.

Voilà une notion qui, à l’évidence, mérite toute notre attention : celle des économistes, bien sûr, mais aussi celle des responsables politiques. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que l’on a d’emblée affaire à l’une des constructions théoriques les plus complexes qui soient. Car pour être optimal, un système fiscal doit parvenir à atteindre ses objectifs économiques, mais aussi politiques sans peser pour autant sur l’activité économique.

Cet équilibre, chacun le sait, est difficile à atteindre : il relève même parfois de la quadrature du cercle. Certains économistes préconisaient du même coup de spécialiser les différents impôts, directs et indirects. Telles ne sont pas vos conclusions : à vos yeux, la simplicité d’un système fiscal est essentielle.

Vous avez ainsi mis en évidence l’intérêt de s’appuyer sur les impôts directs, les seuls qui puissent être réellement progressifs, en leur donnant la plus large assiette possible. Cela a fait de vous un farouche opposant des niches fiscales, qui contribuent à déformer les effets de la fiscalité tout en fragilisant son caractère redistributif.

Car tel est bien le fil conducteur de vos travaux : votre réflexion sur la fiscalité optimale se nourrit de l’analyse de l’évolution des revenus sur longue période. Dans cette dernière, vous avez puisé la conscience de l’efficacité et de la nécessité de la redistribution. Et en retour, vous avez élaboré une théorie de la fiscalité optimale qui rende possible une redistribution optimale des revenus.

Toutefois, vous le soulignez également, pour être réalisable, cet idéal fiscal suppose d’être assis sur des politiques fiscales coordonnées, notamment parmi les Etats-membres de l’Union européenne. Cette coordination que vous appelez de vos vœux est en train de naître, du moins sur le plan budgétaire : on ne saurait mieux souligner la pertinence, mais aussi la force de vos travaux. 

Chacun comprendra dès lors ce qui vous attiré dans l’économie, tout à la fois science et outil pour la décision politique. Car c’est bien ce double visage qui vous a séduit : dire que la science économique peut être un outil pour la décision politique, c’est ne pas l’instrumentaliser, bien au contraire, c’est reconnaître qu’elle est capable d’apporter un peu de clarté et de rationalité dans des débats parfois idéologiques, qu’elle ne tranche pas nécessairement, mais qu’elle éclaire d’un jour nouveau.

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L’économie ne perd pas sa qualité de science en entrant dans le champ politique. Elle accomplit bien plutôt sa vocation : saisir les ressorts de certaines activités et de certains comportements de sorte à prévoir, avec plus ou moins de certitude, les effets futurs de décisions présentes.

Les théories économiques ne sont pas de simples constructions intellectuelles. Car expliquer, c’est aussi se donner les moyens de prévoir. En ce sens, votre discipline appartient au champ des sciences expérimentales, même si son champ d’analyse est l’humain.

Et on l’oublie trop souvent : la ligne de fracture qui sépare les sciences de l’homme des sciences de la nature tient moins à leurs méthodes respectives qu’à leurs objets. La modélisation mathématique ou le recours à l’expérience contrôlée, que l’on réserve spontanément aux sciences dites « dures », ne leur appartient pas en propre : les économistes les pratiquent quotidiennement.

L’un des défis majeurs que vous devez résoudre est donc d’organiser l’expérimentation tout en la purgeant de tous ses biais possibles. A ce problème, vous avez apporté des réponses inédites, en reconstituant l’évolution de la distribution des revenus aux Etats-Unis sur près d’un siècle.

Et ce travail titanesque, que vous avez mené avec Thomas Piketty, a deux grandes vertus : il permet tout d’abord de sortir du champ de la simple conjecture, voire du pur sentiment, pour offrir des réponses documentées à des questions essentielles : comment les inégalités ont-elles évolué et, plus important encore, de quels types de revenus sont-elles le fruit ?

Mais vos recherches font plus encore qu’offrir des réponses : elles ouvrent un champ d’expérimentation pour tous les scientifiques qui pourront confronter leurs analyses de l’évolution de la distribution des revenus à ses variations effectives. Avec, à la clef, des recommandations pratiques pour les responsables politiques.

L’économie est donc, tout autant, que la sociologie vue par Bourdieu, un « sport de combat » : de la recherche à l’action, il n’y a qu’un pas, que l’on se situe, comme Esther Duflo, dans le champ d’une forme de microéconomie de terrain, qui réinvente le développement au fil d’expérimentations lancées en Inde ou dans les pays d’Afrique ; ou qu’on se lance, comme Emmanuel Saez, dans une analyse au long cours des revenus pour proposer des réformes profondes de nos systèmes fiscaux.

* * *

Face à de tels enjeux, chacun comprendra que l’économie telle que vous la pratiquez soit un terrain propice à des débats aussi rigoureux que passionnés. Les conclusions des différents travaux que vous menez sont loin d’être univoques : sans doute des points d’accord solides existent-ils, offrant ainsi une assise théorique stable à l’économie et à ses différents champs d’études. Mais dans chacun de ces champs, les controverses font rage.

On voit trop souvent dans la science une activité froide, distante et presque éthérée, comme si la rigueur intellectuelle ne pouvait se fonder que sur le désengagement et l’objectivité sur le consensus. Il n’en est rien : dans toutes les sciences, le débat est la clef du progrès. Et cela n’est en rien propre aux sciences humaines et sociales : les controverses émaillent également l’histoire des sciences dites « exactes » et ont souvent été les signes avant-coureurs des plus grandes avancées.

Ce qui est propre à l’étude des sociétés et des comportements humains, c’est qu’elle nous concerne directement. Les sciences de la nature ont bouleversé notre vision du monde et de son ordre. Les sciences humaines et sociales ébranlent le regard que nous portons sur nous-mêmes : aussi suscitent-elles des débats plus virulents encore, des débats qui sortent de la sphère des seuls spécialisés pour entrer dans l’espace public.

Cette expansion, les sciences humaines et sociales n’ont pas à la craindre, bien au contraire : c’est l’occasion pour elles de faire entendre un autre discours, rigoureux et documenté, sur des sujets que nous abordons avec le poids des préjugés et des illusions que nous nourrissons sur nous-mêmes.

La société est loin d’être transparente à elle-même : combien de fois nous sommes nous rendus compte que les hommes et les femmes d’une époque avaient vécu des évolutions profondes non seulement sans en prendre conscience, mais même en ayant le sentiment que le sens de l’histoire était tout autre ?

Aussi est-il bon et même nécessaire que les scientifiques que vous êtes interviennent dans l’espace public, pour y faire entendre non la voix d’une vérité établie – l’histoire des sciences nous invite à une certaine modestie, mais celle l’état des savoirs tel qu’il se définit à un instant donné, sans passer sous silence ni ce qui fait encore discussion ni ce qui est apparaît solidement fondé.

Ce souci, Mesdames et Messieurs les lauréats et nommés, vous l’avez chevillé au corps : Romain Rancière intervient régulièrement pour analyser la crise financière, Patricia Crifo donne corps à l’idée de responsabilité sociale et environnementale dans le gouvernement d’entreprise, Alfred Galichon explore les arcanes de l’information financière et comptable.

Et vous avez raison de vous exprimer ainsi dans l’espace public, car c’est une part essentielle de votre métier et de votre vocation de chercheur : la science n’est froide et neutre qu’aux yeux de ceux qui ne l’ont jamais approché d’assez près pour sentir le souffle brûlant des débats et des controverses.

C’est pourquoi je suis très  heureuse que Le Monde se soit associé au Cercle des économistes pour offrir une tribune publique aux jeunes chercheurs distingués par ce prix. Donner la parole aux scientifiques, c’est en effet éclairer les débats les plus brûlants d’un jour nouveau, mais c’est aussi faire émerger des questions qui, jusqu’alors, demeuraient confidentielles.

Cette capacité à renouveler ou à donner plus d’épaisseur au débat public n’est pas propre à la science économique : il suffit pour s’en convaincre d’ouvrir l’une des multiples revues publiées dans notre pays ou de parcourir un instant les titres publiés au sein de La république des idées, une collection à laquelle Le Monde a également ouvert ses colonnes à de multiples reprises, contribuant ainsi à transformer non seulement les termes du débat, mais aussi de l’action publique.

Démographes, sociologues, philosophes, historiens, géographes ou linguistes, tous ont vocation à s’exprimer ainsi dans le débat public et ils sont de plus en plus nombreux à ne plus hésiter à le faire.

Sans doute les chercheurs en sciences humaines et sociales ont-ils toujours nourri les rangs des intellectuels qui, depuis plus d’un siècle, animent et stimulent nos réflexions collectives. Mais ils le faisaient précisément en se présentant comme des intellectuels : ce n’est pas le fruit de leurs recherches qu’ils exposaient au grand public, mais leur capacité d’analyse, aiguisée par des années de recherche, qu’ils mettaient en quelque sorte à la disposition de tous.

A présent, ce sont les travaux des chercheurs eux-mêmes qui sont sous la lumière. Je me réjouis de cette évolution et je forme le vœu qu’elle survienne également dans les sciences dites exactes : là aussi, des voix fortes peuvent et doivent se faire entendre, pour apporter à l’opinion publique l’information scientifique solide et étayée dont elle manque parfois.

C’est pourquoi je souhaite que le prix du meilleur jeune économiste fasse des émules dans toutes les disciplines, non seulement pour reconnaître l’excellence d’un grand esprit en train de s’affirmer, mais aussi pour offrir à leurs lauréats l’occasion de s’exprimer au grand jour et de nourrir ainsi notre intelligence collective.

Chacun des jeunes talents que nous honorons aujourd’hui est un contemporain capital en puissance. Je suis heureuse que grâce à vous tous, il leur soit fait leur juste place.

1ère publication : 17.05.2010 - Mise à jour : 1.08.2012

E. Saez, lauréat 2010 - Prix du meilleur jeune économiste
Emmanuel Saez, économiste,
enseignant à Berkeley (Californie)

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