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Clôture du Forum Science, Recherche et Société

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Valérie Pécresse est intervenue en clôture du deuxième "Forum Science, Recherche et Société" ; forum lors duquel des chercheurs débattent directement avec le public sur les grands enjeux pour la santé, l’environnement, l’énergie, les transports ou Internet.

Discours - 12.06.2010
Valérie Pécresse

Tout au long de la matinée qui vient de s’écouler, vous avez exploré quelques-unes des multiples questions que nos sociétés auront à affronter demain. Et vous l’avez fait de la plus belle des façons : en vous tournant vers ceux qui écrivent dès aujourd’hui une partie de cet avenir, vers ces chercheurs qui œuvrent chaque jour aux progrès des sciences et des technologies.

Mais vous vous êtes adressés à eux non comme à des maitres ou à des oracles, chargés de déchiffrer les grandes lignes du futur et de nous dire où nous devons aller. Non, vous vous êtes adressés à eux comme à des hommes et des femmes de science, conscients des limites de leur savoir, mais soucieux de le partager avec le grand public et d’engager le dialogue sur l’usage qui, demain, sera fait de leurs découvertes.

Ce matin, la science et la société françaises se sont une fois de plus rencontrées, pour débattre ensemble du monde que nous nous apprêtons à construire, des progrès qui sont aujourd’hui possibles et des risques que nous devrons conjurer.

Et à mon tour, je veux vous dire combien je suis heureuse et fière que de telles rencontres aient lieu. Parce qu’elles prouvent que la recherche est à nouveau au cœur de la société française, que ses conclusions intriguent, que ses avancées passionnent. Mais aussi parce qu’elles démontrent que les chercheurs, loin de fuir le débat avec la société, le recherchent bien plutôt.

Mieux que quiconque, ils savent les espoirs, mais aussi les craintes que leurs travaux font naître. Pour une raison très simple : ces espoirs et ces craintes, ils les éprouvent eux-mêmes. Pour être savants, ils n’en soient pas moins des hommes et des femmes que leurs recherches ne laissent pas indifférents.

Le mythe de l’apprenti-sorcier a la vie dure. A lire ou à entendre certains, on pourrait presque croire que les scientifiques sont des êtres qui vivent hors du monde, reclus dans des laboratoires stériles, obsédés par une quête intellectuelle qui les rend parfaitement inconscients des forces qu’ils s’apprêtent pourtant à déchaîner.

Mais il n’en est rien. Les chercheurs eux-mêmes s’interrogent sur les effets de leurs découvertes : vous en avez eu à de multiples reprises la preuve aujourd’hui. Car ils savent que les avancées auxquelles ils travaillent transformeront le monde dans lequel nous vivons.

Je dis bien « le monde » : car au-delà de tel ou tel domaine déterminé de la recherche, qui focalise nos espoirs et nos craintes, c’est bien notre manière de vivre et notre environnement qui se trouvent modifiés par les progrès des sciences et des technologies.

Nos déplacements, nos communications, notre accès à l’information, notre vision de l’homme et de sa place, tout cela, vous l’avez souligné ce matin, est encore appelé à changer dans les années qui viennent.

A nous de nous saisir de ces questions, à nous de prendre conscience de ces défis pour y apporter des réponses. La société du XXIe siècle sera différente, n’en doutons pas : il nous reviendra de la construire, en cherchant à faire le meilleur usage des possibilités inédites que nous offrent nos chercheurs.

*

Cette responsabilité est la nôtre. Ne demandons trop à la science : elle nous donne déjà beaucoup, avec ses découvertes qui élargissent en permanence le champ des possibles. N’exigeons pas d’elle qu’elle fasse également à notre place les choix qui nous reviennent.

Oui, le progrès des savoirs et des technologies fait peser sur nous de nouvelles responsabilités. Oui, il nous revient de définir l’usage que nous ferons des nanosciences ou des biotechnologies.

Alors, bien sûr, on peut rejeter en bloc ces responsabilités : il est tout aussi facile de sombrer dans le scientisme le plus primaire que de cultiver un rejet de principe du progrès sous toutes ses formes, un progrès qui mettrait en péril une nature éternelle dont nul ne connait exactement les contours.

Mais ce ne sont là que des postures : balayer d’un revers de main les nanotechnologies, par exemple, c’est oublier qu’elles ouvrent, dans certains domaines, des espoirs exceptionnels : je pense par exemple à leur usage dans les sciences de la vie.

Le professeur Patrick Couvreur, qui enseigne ici, au Collège de France, est ainsi parvenu à mettre au point un nanomédicament qui pourrait permettre de traiter un cancer aujourd’hui quasiment incurable, le cancer du pancréas. Cette possibilité, allons-nous la rejeter par principe au nom du rejet d’une science prométhéenne ?

Sur certains sujets particulièrement délicats, nous avons su sortir de ces postures pour engager un vrai débat public. Ce fut par exemple le cas pour les cellules souches : le Parlement s’est penché sur la question et a défini un cadre légal, qui a permis à la recherche de se développer tout en définissant des limites claires sur ce qu’il était possible ou non de faire.

Et c’est aussi à ce débat et à ce cadre légal que nous devons les avancées remarquables accomplies par le professeur Philippe Menasche ou le professeur Marc Pechanski : grâce aux cellules souches, bientôt, nous pourrons peut-être traiter les lésions cardiaques survenues à la suite d’un infarctus ou reconstituer de la peau que nous pourrons greffer aux grands brûlés.

Voilà pourquoi, Mesdames et Messieurs, il était essentiel d’engager un vrai débat sur la question des cellules souches : pour sortir de tous les fantasmes que le terme de « clonage » trainait derrière lui et pour poser clairement les enjeux scientifiques et éthiques de la recherche.

Mais pour engager ce vrai débat, un débat apaisé, il faut d’abord abandonner les formules toutes faites qui nourrissent les réactions épidermiques et globalisantes. Ainsi les OGM ne forment-ils pas une catégorie, qu’il faudrait autoriser ou interdire en bloc. Il y a des organismes génétiquement modifiés et pour chacun d’eux, il faut analyser les risques et les bénéfices séparément.

Et pour analyser ces risques et ces bénéfices, encore faut-il que les scientifiques puissent travailler et rendre compte de leurs travaux. Je n’hésite pas à le dire : il y a un devoir de recherche, qui est la condition même de l’application du principe de précaution.

Sans quoi nous prendrons nos décisions sur des bases purement irrationnelles, sur le mode « pour ou contre les OGM ? », comme si la question se posait ainsi. C’est cette logique outrancière qui a conduit à la destruction de la vigne de Colmar : malgré un débat public organisé dans des conditions exemplaires, malgré des précautions drastiques définies dans l’esprit du Grenelle, cet essai a été malgré tout saccagé, ruinant ainsi le fruit de 4 années de recherche parfaitement encadrée.

Et il en va de même pour le débat public sur les nanotechnologies : des réunions ont été perturbées, d’autres ont même du être annulées parce qu’une poignée d’individus estimait qu’il n’y avait pas même lieu à débat. La cause était entendue : il fallait coûte que coûte empêcher les scientifiques de s’exprimer, de crainte que leurs conclusions ne nourrissent des points de vue plus nuancés.

Ces comportements sont proprement inacceptables. Refuser la contradiction, c’est s’inscrire dans une logique totalitaire. Rien n’est moins démocratique. Rien n’est moins scientifique.

Car la science, comme la démocratie, repose sur la culture du doute. Le débat y est la clef de tout. Chacun peut s’y exprimer, chacun peut y intervenir librement pourvu qu’il avance des arguments solides et qu’il accepte l’idée qu’on puisse partager une autre opinion.

Cette culture du débat, nous devons la préserver, nous devons la faire vivre. Face à la défiance, la science ne peut se permettre de se replier sur elle-même. Tout au contraire, il faut donner la parole aux scientifiques, il faut qu’ils puissent se faire entendre haut et fort dans l’espace public, non pour y imposer leur point de vue, mais pour nous dire ce que sont leurs travaux, quels espoirs ils ouvrent et quels risques y sont associés.

* * *

Pour l’heure, leur voix n’est pas encore assez entendue et je souhaite qu’à l’avenir, il soit fait une plus grande place à nos chercheurs dans l’espace public. Car ces débats, nous devons les avoir  non s seulement pour des raisons éthiques, mais aussi pour des raisons politiques.

La transparence est en effet la clef de la confiance. Et cette confiance est nécessaire : une société qui doute de ses chercheurs, qui remet en cause la fécondité et la valeur de la recherche scientifique se condamne au déclin. Et ce déclin ne sera pas seulement économique, il sera aussi social et culturel.

Car croire que l’on peut se passer de science à l’aube du XXIe siècle, c’est passer à côté de l’économie de l’innovation, cette économie de l’immatériel qui crée des emplois et de la croissance grâce à notre intelligence collective et à ses fruits.

Mais plus profondément encore, c’est croire que nos progrès sont acquis, que notre bien-être est intangible et qu’au fond, la recherche n’est plus qu’un luxe. Rien n’est plus faux. Prenez les sciences agronomiques : si nous cessons nos efforts en la matière, nous nous condamnons à voir disparaître notre agriculture, qui sera en permanence dépassée par la concurrence des autres nations de ce monde, avec, au bout, la fin de notre indépendance alimentaire.

Prenez les technologies de l’information et de la communication : si nous n’innovons pas dans ce domaine, si nous ne parvenons pas à faire naître et grandir des Google ou des Microsoft français, notre souveraineté technologique ne sera plus qu’un souvenir.

J’irai plus loin : quand bien même on se satisferait de cette dépendance, quand bien même on passerait par pertes et profits notre croissance et nos emplois, il faudrait encore assumer devant la communauté nationale le refus de chercher à soigner des pathologies qu’aujourd’hui, nous ne parvenons pas à traiter et des maladies qui, demain, deviendront de véritables fléaux. 

Car freiner le cours de la science, cela voudrait dire arrêter les recherches sur l’autisme, au moment même où l’Autism Genome Project, auquel participent plusieurs de nos équipes de recherche, vient de découvrir des mutations génétiques et de nouveaux gènes impliqués dans l’autisme.

Et prôner la décroissance scientifique et technologique, cela voudrait aussi dire mettre un terme aux recherches sur la maladie d’Alzheimer, qui demain, frappera nombre de nos concitoyens et de leurs proches, et ce alors même qu’une de nos équipes de recherche vient de mettre au jour un nouveau mécanisme responsable des troubles de la mémoire dans la phase initiale de la maladie.

* * *

Alors, Mesdames et Messieurs, vous comprendrez que sous l’impulsion du Président de la République, le Gouvernement ait fait un tout autre choix : celui de miser sur l’enseignement supérieur et la recherche pour préparer notre avenir.

Ce choix, nous l’avons fait en 2007 et nous l’avons réaffirmé solennellement, en pleine crise, avec le plan d’investissements d’avenir et les 22 milliards d’euros qu’il consacre à notre enseignement supérieur et notre recherche.

22 milliards d’euros. C’est dire que notre conviction est simple : le meilleur remède à la crise, c’est de faire le pari de l’intelligence, c’est de faire le pari de l’excellence scientifique, c’est d’engager dès aujourd’hui les projets les audacieux et les plus féconds, ceux qui créeront les emplois de demain et seront source de progrès sociaux et culturels pour nos sociétés.

Car ces investissements exceptionnels nous permettrons de relever les défis qui sont devant nous. Et par exemple, celui du développement durable, en finançant la mise en point des avions du futur, plus aérodynamiques et donc plus économes en énergie ; en inventant une nouvelle génération de batteries, capables de stocker plus d’énergie plus longtemps, des batteries sans lesquelles l’essor du véhicule électrique se trouvera bientôt bridé ; ou bien encore en démultipliant nos capacités d’observation du climat et de ses évolutions, grâce à de nouveaux satellites lancés avec nos partenaires européens.

Et ces 22 milliards d’euros nous donnerons également les moyens d’accentuer encore notre effort de recherche en matière de sciences du vivant et de biotechnologies, par exemple en investissant dans de nouvelles plateformes de niveau international qui nous permettront de rattraper le retard que nous avons pris en matière de séquençage de génome, alors que nous figurions jusqu’ici parmi les pays pionniers. Avec, à la clef, de nouvelles découvertes sur l’origine génétique des pathologies et de nouveaux traitements.

Relever le défi de la santé au XXIe siècle, cela veut aussi dire observer, analyser et comprendre la manière dont les pathologies apparaissent dans la population tout au long de la vie, mais aussi étudier les habitudes alimentaires et les modes de vie, leurs évolutions et leurs incidences sur la santé. Tout cela, nous pourrons le faire grâce au développement des cohortes qui permettront de suivre un large panel de volontaires sur une longue période.

Nous serons ainsi en mesure de mieux prévenir les maladies liées aux évolutions des comportements, mais aussi de mieux rendre compte des inégalités collectives face aux pathologies. Et pour ce faire, nous unirons les forces des sciences de la vie et des sciences humaines et sociales, pour déméler l’écheveau de l’inné et de l’acquis, du naturel et du social qui est aussi à l’œuvre en matière de santé.

Toutes ces promesses, mais aussi bien d’autres encore, nous les tiendrons grâce au plan d’investissements d’avenir. Car au cœur de celui-ci, il y aura aussi la recherche la plus fondamentale, celle qui demain sera source de progrès encore imprévisibles.

Les successeurs du professeur Serge Haroche, qui lui aussi enseigne dans ces murs,  pourront ainsi approfondir notre compréhension des quantas en rendant un peu plus visible encore cette dimension du monde qui échappe à tout regard. Quant aux héritiers de Lévi-Strauss, ils pourront affiner notre compréhension de cette dialectique subtile du même et de l’autre qui règle les rapports des différentes civilisations.

Ces 22 milliards, ils permettront à tous les fronts de la connaissance d’avancer. Nous faisons donc bien plus que préparer les 10 années qui viennent : nous  allons donner un nouvel élan à la recherche pour le demi-siècle qui vient. Et cet élan ne tardera pas à se diffuser à l’ensemble de notre économie et de notre société.

* * *

Au cœur des investissements d’avenir, il y a en effet nos organismes, mais également nos universités et nos grandes écoles. C’est à elles ou aux regroupements qui les unissent qu’il revient non seulement de porter les projets scientifiques d’excellence, mais aussi de transmettre aux jeunes générations les méthodes et les derniers acquis de notre recherche, garantissant ainsi que l’élan des investissements d’avenir se prolongera longtemps.

C’est pourquoi je souhaite que cet effort exceptionnel soit l’occasion de poursuivre le rapprochement des grandes écoles et des universités, pour permettre l’émergence d’une véritable culture de la recherche et de l’innovation dans notre pays, une culture qui sera partagée par tous nos diplômés de l’enseignement supérieur et qui les guidera tout au long de leur vie professionnelle future.

Dans tous les secteurs de notre société et de notre économie, nous avons en effet besoin que se diffuse cette culture de la recherche et de l’innovation : elle rendra plus audacieuse encore nos entreprises dans leurs projets industriels ; elle ouvrira l’esprit de tous les décideurs de ce pays aux questions scientifiques et rendra chacun conscient du caractère crucial de la recherche ; elle combattra la défiance vis-à-vis du progrès en amenant chacun à accepter la part de doute et d’incertitude qui est au cœur de l’esprit scientifique.

Mesdames et Messieurs, depuis trois ans, nous avons fait de l’enseignement supérieur et de la recherche la priorité nationale. Le plan d’investissements d’avenir vient confirmer et renforcer cet engagement au service d’un véritable projet de société.

Car la société que nous voulons bâtir, c’est une société consciente des défis qui l’attendent et capable d’y répondre ; c’est une nation où la réussite de chaque étudiant enrichit d’autant notre intelligence collective ; c’est un pays où les scientifiques ne sont pas à l’écart, mais au cœur de notre vie commune ; où les découvertes fondamentales et les distinctions scientifiques font la une des journées télévisées ; où la recherche et l’innovation sont une priorité pour tous les acteurs, publics et privés et où ceux-ci œuvrent d’un même mouvement au progrès commun.

Voilà, Mesdames et Messieurs, où nous voulons aller ensemble. Et grâce à l’autonomie des universités, grâce à la réforme de la recherche, grâce aux investissements d’avenir, nous avons désormais tout en main pour atteindre ce but.

1ère publication : 12.06.2010 - Mise à jour : 15.06.0010

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