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Ouverture de l'année internationale de la chimie et hommage à Marie Curie

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Valérie Pécresse a rendu hommage à Marie Curie lors de l'ouverture de l'année internationale de la chimie lancée à l'UNESCO le 27 janvier 2011. La ministre a également rappelé que les premiers résultats des appels à projet du programme Investissements d'avenir montrent que "les chimistes se sont mobilisés et leurs ambitions scientifiques figurent parmi les plus remarquables."

Discours - 1ère publication : 27.01.2011 - Mise à jour : 12.01.0012
Valérie Pécresse

Mesdames et Messieurs,

Hommage à Marie Curie

Elle avait 24 ans. Elle voulait étudier la science. Elle voulait la liberté, pour son pays comme pour elle. Elle s’appelait Maria Sklodowska et en cette année 1891, elle fut l’une des 23 femmes à s’inscrire à la faculté des sciences de Paris. La moitié venait comme elle de l’étranger, unie par un même rêve de science, un rêve de liberté, un rêve de France.

Et ce matin, Mesdames et Messieurs, la France est fière et heureuse de vous accueillir, tout comme elle l’est d’avoir eu le privilège d’accueillir ces femmes, il y a 120 ans, et parmi elles une jeune Polonaise qui n’avait pas le droit d’entrer à l’université dans son propre pays, mais qui était si talentueuse et si déterminée qu’elle devint, en 1903, la première femme à obtenir le Prix Nobel.

Entre temps, elle a épousé un homme, un Français, un savant, comme elle. Il s’appelle Pierre. Quelques semaines après leur rencontre, il lui écrit : "ce serait une belle chose que de passer la vie l’un près de l’autre, hypnotisés dans nos rêves : votre rêve patriotique, notre rêve humanitaire et notre rêve scientifique".

Tout est dit. Cette promesse de tout partager, de tout oser, de tout entreprendre, c’est celle qui lie à jamais Pierre et Marie Curie et, à travers eux, la France et la Pologne. Elle est indissoluble. C’est ensemble qu’ils obtiendront le prix Nobel de physique, tout comme Henri Becquerel. Et en 1911, lorsque Marie Curie est couronnée une deuxième fois par la Fondation Nobel pour ses travaux en chimie, ses premiers mots à Stockholm seront pour Pierre, mort brutalement cinq années auparavant.

Ce jour de décembre 1911, Marie Curie, qui était déjà entrée dans l’histoire, devient une légende : la première femme à avoir obtenu le Nobel sera aussi la première à être récompensée deux fois. Elle le paiera cher, très cher même : devenue une icône, elle devra se battre pour échapper au regard de la presse et, à travers elle, aux médisances et aux jalousies.
 
Le temps a effacé ces épreuves de nos souvenirs. En ce jour qui marque le début de l’année internationale de la chimie, une année que vous avez souhaité placer, et la France en est très heureuse, sous le double signe de Marie Curie et de la place des femmes dans les sciences, permettez-moi de rappeler ne serait-ce qu’un instant ce qu’il fallut d’énergie, de courage et de volonté à ces pionnières qui ont du gagner leur liberté.

Très tôt, Marie Curie avait appris par la force des choses à faire face. Née dans une Pologne qui n’avait pas encore été rendue à elle-même, privée de mère à l’âge de 10 ans, formée grâce à « l’université volante » qui dispensait des cours en toute illégalité, contrainte de travailler comme répétitrice pour financer ses futures études à Paris, le caractère de Marie Curie s’est forgé dans les épreuves, y compris les plus intimes.

Parce qu’il s’alliait au génie scientifique à l’état pur, ce caractère d’exception lui a permis d’ouvrir toutes les voies, de forcer toutes les portes. Une partie des savants de l’époque doutent de l’existence d’éléments radioactifs ? Qu’à cela ne tienne, après des milliers d’heures de travail, Marie Curie isolera le radium à l’état pur, dont elle avait déjà démontré l’existence avec Pierre.

Même devenue célèbre, elle dut se battre, n’hésitant pas à organiser d’immenses collectes de fonds et à traverser l’Atlantique pour recevoir – par deux fois – un gramme de radium pur des mains du président des Etats-Unis, un gramme dont elle fit don à l’institut qu’elle avait fondée dans sa chère Pologne, redevenue indépendante. 

Rien n’aurait pu empêcher Marie Curie de vivre jusqu’au bout son rêve de science et de liberté. Et, ce qui est peut-être plus important encore, de le partager : avec son mari Pierre, avec ses enfants et sa famille, avec ses deux nations, avec tous ceux et toutes celles qui furent et qui restent encore ses élèves. 

La chimie au cœur du progrès social, économique et environnemental

Et c’est pourquoi, Mesdames et Messieurs, je tenais à ouvrir cette année internationale de la chimie en rappelant le souvenir de cette jeune femme polonaise arrivée en France un jour de 1891, une jeune femme qui avait foi dans la science, foi dans le progrès et qui, aujourd’hui encore, inspire les savants et les chimistes de ce monde et incarne si parfaitement l’idéal que porte l’UNESCO.

Sans doute la discipline a-t-elle profondément évolué depuis lors et la famille Curie, Madame le Professeur Hélène Langevin-Joliot, y a largement contribué. Au hangar des débuts, celui de la rue Lhomond, où il faisait trop chaud en été et trop froid en hiver, ont succédé des laboratoires de haute technologie et des instruments de simulation avancés, qui permettent désormais de prédire au plus juste les propriétés futures de matériaux qui n’ont pourtant encore jamais existé.

Avec les Curie s’achève le temps où les plus grands chimistes complétaient élément par élément le tableau de Mendeleïev. Une autre époque commence, celle où la chimie devient l’art de composer et de recomposer des matériaux nouveaux et d’approfondir ainsi notre compréhension des lois qui régissent leur formation, ce qui mène parfois, avec la chimie prébiotique, à tenter de reconstituer les enchaînements et les réactions qui ont permis à la vie d’apparaître. 

Oui, la discipline a changé. Mais les chimistes restent mus par les mêmes rêves. J’en veux pour preuve les raisons qui ont amené votre pays, Monsieur l’ambassadeur, l’Ethiopie à proposer aux Nations-Unies de faire de 2011 l’année internationale de la chimie. Elles sont très simples : pour relever le défi du changement climatique et pour garantir à tous les peuples du monde qu’ils pourront accéder à une alimentation et à une eau saines, nous avons besoin de la chimie, nous avons besoin des chimistes.

Oui, pour comprendre notre monde et le préserver, nous avons besoin d’éveiller des vocations dans toutes les nations, nous avons besoin de donner envie à de jeunes esprits de s’engager sur le chemin de la chimie. Et ce travail d’explication et de valorisation de votre discipline, il est indispensable que nous le conduisions tous ensemble !

Car d’une nation à l’autre, l’image que nous nous faisons de la chimie varie du tout au tout. Dans certains pays – et la France est malheureusement de ceux-là, le grand public l’associe confusément à une forme de menace pour l’environnement, alors que dans d’autres, comme l’Allemagne, c’est l’inverse : la chimie est vue comme la meilleure des armes au service du développement durable.

Ces comparaisons sont indispensables, parce qu’elles nous permettent de saisir les préjugés y compris culturels qui sont parfois à l’œuvre sans que nous nous en rendions compte. Elles nous invitent aussi à la transparence et à l’explication. Cette année internationale de la chimie sera donc l’occasion de battre en brèche les idées préconçues, en plaçant nos chimistes dans la lumière et en leur permettant d’expliquer leurs champs de recherche et faire saisir toute sa fécondité.

Et je sais que je peux compter sur  le Professeur, cher Jean-Marie Lehn, pour faire partager la passion et les idéaux qui vous animent, vous qui avez, le soir où vous était remis le prix Nobel, évoqué la proximité trop souvent insoupçonnée qui fait de la chimie un art de la sculpture ou de la composition. Et aujourd’hui, des voies nouvelles s’ouvrent à nous, puisque la chimie supramoléculaire qui vous doit tant rencontre désormais une nouvelle forme de biologie, la biologie synthétique, qui est elle aussi riche d’extraordinaires promesses.

Dans la droite ligne d’une Marie Curie qui fit de ses découvertes chimiques une arme contre le cancer, cette année internationale nous permettra aussi de mieux faire connaître tout ce que la chimie apporte aujourd’hui encore à la médecine et aux sciences du vivant. Madame le Professeur, chère Ada Yonath, vos travaux sur le ribosome le démontrent, eux qui furent couronnés parce qu’ils ouvraient des perspectives insoupçonnées pour le développement de nouveaux antibiotiques.

A Stockholm, Madame le Professeur, vous avez rappelé ce que vos recherches devaient aux ours polaires, aujourd’hui menacés par le changement climatique. Mieux que quiconque, vous savez que la chimie verte est la condition du développement des énergies renouvelables et de la lutte contre toutes les pollutions. Et je sais que le Professeur Yuan Lee poursuivra ce combat à la tête du Conseil international de la science.

Je ne prendrai qu’un seul exemple, mais il est extrêmement parlant : celui des batteries du futur. Vous le savez mieux que quiconque, Mesdames et Messieurs, le développement des énergies renouvelables est suspendu à la résolution d’un problème, celui du stockage de l’énergie. Nous savons utiliser l’eau, le soleil ou le vent, mais nous peinons à conserver l’électricité ainsi produite.

C’est à résoudre cette difficulté que travaillent aujourd’hui les scientifiques du monde entier, et notamment en France, avec le réseau de recherche sur les batteries que nous venons de créer. Nous progressons à pas de géant et j’espère que l’année 2011 sera celle où nous parviendrons à relever ce défi. 

Le partenariat recherche-industrie au cœur du progrès

Et pour le relever, nous aurons besoin du concours de tous : des scientifiques venus des établissements publics, et je pense par exemple, en France, au professeur Jean-Marie Tarascon. Mais nous aurons aussi besoin de la recherche privée et des industriels : avec eux, nous pourrons mettre au point les batteries électriques qui équiperont, demain, des véhicules électriques de nouvelle génération, à l’autonomie démultipliée.

Une fois encore, nous avons besoin que s’unissent les talents scientifiques et économiques. Et là aussi, Marie Curie est une source d’inspiration : c’est en effet grâce à deux partenariats noués avec des industriels qu’elle put bénéficier gratuitement des minerais nécessaires à l’extraction du radium.

Cet esprit de partenariat irrigue en profondeur le monde de la chimie, où la recherche fondamentale et la recherche appliquée ont toujours avancé ensemble. Vous le savez sans doute, Mesdames et Messieurs, le monde économique et le monde scientifique ont longtemps vécus séparés l’un de l’autre en France, à une exception majeure près : celle de la chimie. Et d’ailleurs la branche professionnelle de la chimie est la seule à reconnaitre le diplôme du doctorat dans sa convention collective. Un quart des laboratoires public-privé du CNRS relèvent en effet de ce domaine et des alliances exemplaires unissent depuis longtemps nos scientifiques et nos acteurs industriels, je pense par exemple à Rhodia.

Ces partenariats se multiplient depuis 3 ans, dans une France où le public et le privé travaillent désormais ensemble. Ils sont appelés à se renforcer encore. Les défis que nos sociétés doivent relever exigent en effet que toutes les forces s’unissent, à l’échelle internationale, bien sûr, mais aussi à l’échelle nationale.

C’est tout l’esprit du grand plan d’investissements d’avenir lancé par la France, qui consacre 22 milliards d’euros à l’enseignement supérieur et à la recherche, 22 milliards qui vont financer, dès les mois qui viennent, les projets les plus audacieux, les plus créatifs, avec une ambition : celle de stimuler non seulement le dynamisme de la recherche française, mais aussi les partenariats avec le monde économique, pour que ces progrès bénéficient à nos sociétés.

Et les premiers résultats des appels à projet le montrent, les chimistes se sont mobilisés et leurs ambitions scientifiques figurent parmi les plus remarquables. C’est un très beau signe de la vitalité de la discipline et c’est aussi une excellente nouvelle pour la société française, qui fonde tant d’espoirs sur les avancées de la science.

 

Ces avancées, nous les devons au talent et à l’engagement d’hommes et de femmes de science, qui, comme Pierre et Marie Curie, sont prêts à consacrer des années entières de leur vie aux expériences et aux manipulations nécessaires pour percer les secrets de la matière. Derrière chaque prix Nobel, derrière chaque avancée majeure, il y a des mois, des années de travail, souvent stimulant, mais parfois ingrat.

A l’orée de cette année internationale de la chimie, permettez-moi de donc de rendre hommage à ces hommes et à ces femmes qui la font progresser pas à pas. Et je dirais même « à ces femmes et à ces hommes », puisque la chimie fait sur ce point aussi figure d’exemple : Madame la Présidente, Mesdames les Professeurs, vous nous en offrez aujourd’hui une très belle preuve.

Pour vous toutes et vous tous, je ne formulerai qu’un souhait : celui de conduire vos recherches avec le même plaisir, je dirais même avec le même bonheur que celui qu’éprouvaient Pierre et Marie Curie lorsqu’ils entraient, le soir, dans leur laboratoire et qu’ils restaient quelques instants dans l’obscurité la plus complète pour contempler l’éclat mystérieux des minerais qu’ils conservaient.

1ère publication : 27.01.2011 - Mise à jour : 12.01.0012

Sites à consulter

2011 : Année internationale de la chimie

 

Le site chemistry2011

  • Appels à projets
  • Calendrier des évènements
  • Actualités
  • etc.

 

CNRS-année de la chimie 2011

Le site Si on parlait chimie !

Découvrez les événements du C.N.R.S. pour l’Année internationale de la chimie :

  • le programme des manifestations
  • des podcasts
  • des portraits
  • une maison multimedia qui présente l'apport de la chimie dans notre vie quotidienne

 

Le site de l'UNESCO

24 États Membres, dont à leur tête l’Ethiopie, ont parrainé la proposition des Nations Unies de proclamer 2011 "Année Internationale de la Chimie".

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