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Georges Charpak : "un esprit épris de liberté"

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Georges Charpak

Valérie Pécresse a rendu hommage à Georges Charpak, prix Nobel de physique. A cette occasion, la ministre a salué non seulement un immense savant et un pédagogue hors pair, mais aussi un esprit épris de liberté, qui savait nous surprendre en partageant avec nous de nouvelles raisons d’agir, d’espérer et d’avoir confiance.

Discours
Valérie Pécresse

Georges Charpak

Georges Charpak

 

 

Mesdames et Messieurs,

Rendre hommage à une personnalité aussi exceptionnelle que celle de Georges Charpak n’est jamais chose aisée. Et la tâche pourrait bien devenir impossible pour qui doit s’exprimer après tant de témoignages de ceux qui, comme vous, l’ont si bien connu et qui ont eu le privilège, jour après jour, de côtoyer cette intelligence en marche.

Et pourtant, Mesdames et Messieurs, vous n’avez pas tout dit de Georges Charpak.

Vous avez certes évoqué l’homme, sa personnalité à nulle autre pareille, sa vivacité, son enthousiasme et son charme. Vous avez rappelé l’œuvre immense du chercheur, sa créativité sans limite et son souci permanent de poser de nouvelles questions et de s’atteler à leur résolution. Vous avez reconstitué le fil de ses passions, intellectuelles, artistiques et politiques, en faisant entendre la musique qu’il aimait et en rappelant les grandes causes qu’il défendait.

Et malgré tout, vous n’avez pas tout dit de Georges Charpak. A dire vrai, personne ne le pourrait, car ce qui faisait la force d’une telle personnalité, ce qui expliquait l’attraction qu’elle exerçait sur tous ceux qui l’approchaient, c’était sa capacité à s’aventurer encore et toujours sur de nouveaux terrains, à battre en brèche les idées reçues et à déjouer tous les pronostics.

Georges Charpak était un esprit en perpétuel mouvement, animé par une énergie qui semblait proprement inépuisable. A ses yeux, rien n’était jamais impossible, rien n’était jamais impensable. Un tel caractère ne se laisse pas enfermer dans des mots, des récits ou des discours. Il n’y a pas de formule, pas de souvenir, pas d’anecdote de vie dans laquelle on pourrait dire ou retrouver ce qui faisait l’essence de ce génie qui aimait surprendre.

*

Aussi pour lui rendre l’hommage qu’il mérite faut-il se déprendre de la tentation de faire de la personnalité de Georges Charpak le fruit d’une histoire qui fut aussi faite d’épreuves et de souffrances.

Georges Charpak avait choisi de se considérer comme un citoyen du monde non parce qu’il avait été déraciné très jeune, mais parce que cette idée s’imposait à lui avec la force absolue de l’évidence. En France, il avait trouvé une patrie, une patrie qu’il aimait et dont il chérissait la langue, la culture et la littérature. Et cette affection, il l’éprouvait aussi, sans nostalgie aucune, pour d’autres cultures et d’autres langues : c’est qu’il ne pouvait tout simplement pas concevoir que l’on pût avoir des attachements exclusifs.

Rien ne lui était plus étranger que l’enfermement, qu’il fut physique, intellectuel ou politique. Et là encore, il serait réducteur de voir dans cette liberté absolue une simple réaction aux persécutions qu’il dut endurer durant la Seconde guerre mondiale.

Certes, il l’a lui-même écrit, «la victoire allemande m’empêcha de vivre la vie d’un lycéen absorbé par ses études. » C’est qu’en 1941, Georges Charpak a 17 ans. Pour ne pas avoir à porter l’infâme étoile jaune, il doit acheter de fausses cartes d’identité au nom de Charpentier. Pour éviter les rafles, il doit devenir interne à Saint-Louis : il a moins de risque d’être contrôlé dans un dortoir de pensionnaires. Pour ne pas être arrêté un matin de juillet 1942, il doit fuir et franchir la ligne de démarcation, renonçant au passage à passer les oraux de l’école de physique et de chimie.

Nous le savons, cela ne suffira pas à le protéger. Car tout en fréquentant assidument ses cours de mathématiques spéciales, Georges Charpak entre en Résistance : il sera arrêté, jugé et condamné par un tribunal français et enfermé dans une prison gardée par la milice, avant d’être déporté à Dachau quelques jours après le débarquement allié en Normandie.

Il y connaîtra la barbarie sous toutes ses formes. Parce qu’il est jeune, parce que sa constitution est solide, il échappera à la mort programmée et deviendra l’un de ces esclaves que le régime nazi livre à ses armées pour tenter d’échapper à la défaite. Georges Charpak fera partie de ces colonnes de déportés et de prisonniers que le Reich, dans sa folie, s’efforce d’évacuer à marches forcées, avant que l’arrivée des troupes de Patton ne libère enfin les déportés.

De la nuit de l’occupation et de la déportation, Charpak ressort profondément marqué, mais non changé. Dans les circonstances les plus dramatiques qui soient, il a pu toucher du doigt la solidité des valeurs fondamentales qui étaient les siennes : son universalisme, son attachement à toutes les formes de solidarité sortent même renforcés des heures passées au côté de prisonniers et des déportés venus d’autres pays. Il en va également ainsi de sa passion des sciences, qu’il cultivera auprès de compagnons d’infortune passés maîtres en mathématiques avancées.

Car il l’écrit lui-même : « que faire de mieux en prison à 18 ans qu’apprendre le russe, les mathématiques, préparer votre évasion et refaire cent fois le monde avec les sept occupants de votre petite cellule ? ».

*

Plus frappant encore, sa confiance dans l’humanité et sa foi dans le progrès sortent intactes de ces années de tourmente. C’est qu’autour de lui, Charpak a toujours trouvé des raisons d’espérer et ce trait de caractère, que rien n’a jamais pu atteindre, fait de lui un authentique esprit des Lumières.

Permettez-moi d’y insister un moment, Mesdames et Messieurs. De la Seconde guerre mondiale, on a souvent dit en effet qu’elle signait le naufrage d’une certaine vision du progrès. La vie et l’œuvre de Georges Charpak viennent démentir ce jugement par trop définitif : son optimisme ne fut jamais aveugle ou naïf, et pour cette raison même il ne cessa de s’exprimer, parfois envers et contre tout. 

Car ces raisons d’espérer que je viens d’évoquer, Charpak les a également trouvées dans des situations où le désespoir seul aurait du régner. Des raisons d’espérer et, je l’ajoute immédiatement, des raisons d’agir.

Car l’optimisme de Georges Charpak est profondément actif. Son œuvre scientifique elle-même est portée par cette confiance dans notre capacité à repousser les limites du possible. Ce qui l’amènera, au CNRS puis au CERN, à tracer sa voie sans se soucier par trop de ceux, qui, à tel ou tel moment de sa carrière, douteront de l’orientation de ses travaux. Et bien souvent, les événements lui donneront raison : il fallait en effet la fougue et le génie créateur d’un Charpak pour concentrer tant d’énergie à la mise au point d’une chambre d’observation des particules qui se révèlera proprement révolutionnaire.

Jusqu’alors, on ne disposait, avec les chambres à bulles, que de quelques images par seconde. Avec la chambre proportionnelle multifils, les physiciens des particules bénéficient enfin d’un instrument qui démultiplie littéralement leurs capacités d’observation et achève définitivement de faire entrer l’informatique dans les laboratoires.

Le saut scientifique et technologique que ce nouveau détecteur de particule a rendu possible, nul ne l’a mieux décrit que Georges Charpak lui-même quand il évoquait, en décembre 1992, ces ordinateurs qui transformaient les murmures des particules en une symphonie intelligible par tous les physiciens.

Nous qui connaissons la place qu’occupait la musique dans sa vie, nous mesurons, à ces propos tenus le soir où lui était remis le prix Nobel, la passion sans limite qu’il vouait à la physique fondamentale.

Mais cette passion, elle aussi, était sans exclusive. Elle se doublait en effet d’un souci permanent des applications que les progrès de la physique rendaient possible dans d’autres champs : ce qui conduisit Charpak à s’engager dans la transposition à l’imagerie médicale des méthodes et des instruments qu’il avait mis au point pour l’observation des particules.

Je ne sais ce qui est le plus remarquable : l’intuition immédiate qu’il eut des applications médicales que ses découvertes avaient rendues possibles ou l’énergie qu’il déploya pour mener à bien son projet. Car il lui dut se jouer non seulement des frontières qui séparaient les sciences, mais aussi de celles qui s’interposaient entre le monde scientifique et celui de l’entreprise. 

Mais il fallait bien plus que des habitudes établies pour détourner Charpak de son but. A dire vrai, rien ou presque ne pouvait le dissuader de mener à bien son projet et lorsqu’il fallut, pour développer ces applications, créer une entreprise, il n’hésita pas un instant à y engager tous les biens qu’ils possédaient ou presque.

Et une fois encore, il avait raison d’espérer et raison d’agir : grâce à lui et à tous ceux qui, progressivement, joignirent ses efforts aux siens, non seulement les médecins eurent à leur disposition des outils beaucoup plus précis, mais l’exposition des patients aux radiations put également être nettement diminuée.

On ne saurait mieux démontrer ce que la science, et, grâce à elle, la société gagne au décloisonnement des disciplines et à l’essor de toutes les recherches translationnelles. Charpak fut de ces pionniers qui démontrèrent au monde scientifique, mais aussi au monde économique qu’il n’y avait pas d’innovation et pas de progrès sans un dialogue permanent entre ces deux univers.

Et si nous avons pu faire ensemble de ce décloisonnement un principe d’organisation pour notre recherche, nous le devons aussi à ce Prix Nobel de physique qui fut également l’un des premiers chercheurs-entrepreneurs passionnés par les applications de leurs découvertes et les progrès sociaux qu’elles rendaient possibles. 

*

Et dans cette capacité à faire bouger toutes les lignes, je vois pour ma part l’expression d’un don, d’un don qui n’appartenait qu’à Georges Charpak : celui de n’être jamais là où on pouvait l’attendre.

Physicien converti à l’imagerie médicale, il parvint aussi à être l’un des plus fervents défenseurs du nucléaire civil sans jamais cesser de lutter contre la prolifération de l’arme atomique. Et lui qui ne fit jamais mystère de son appartenance au Parti communiste fut aussi l’un des premiers à apporter son soutien aux dissidents soviétiques. 

Oui, Georges Charpak n’était jamais là où on pouvait l’attendre. J’en veux pour preuve La Main à la pâte, qui conduisit ce Prix Nobel à devenir un habitué des écoles primaires, où sa personnalité hors norme et son sens inné de la pédagogie faisaient tout simplement merveille.

Et dans cet engagement au service de l’enseignement des sciences, partagé avec Pierre Léna et Yves Quéré, je vois pour ma part quelque chose comme l’aboutissement de toute une vie.

Toutes les valeurs chères à Georges Charpak s’y retrouvent en effet : derrière ce souci d’éveiller des vocations scientifiques dès le plus jeune âge, on retrouve en effet une conviction profonde : que le savoir partagé par tous est le fondement du pacte républicain et la condition de tout progrès véritable. 

Avec La Main à la pâte, c’est une nouvelle pédagogie des sciences qui fait son entrée à l’école, une pédagogie qui repose d’abord et avant tout sur l’expérimentation. Et celle-ci a non seulement la vertu de rendre la science vivante et attrayante, mais elle a aussi et peut-être même surtout le mérite de rompre un instant avec la logique de l’abstraction pour rendre à la science tout son sens : celui d’une enquête où l’imagination est une qualité essentielle.

D’une enquête, parce qu’à l’origine de toute démarche scientifique, il y a un mystère à résoudre, celui d’un phénomène que l’on n’arrive pas à expliquer. Aux savants, qu’ils soient ou non en herbe, de faire preuve d’imagination pour dissiper le mystère, en formulant des hypothèses et en inventant des expériences qui permettront de les tester et fourniront autant d’indices supplémentaires.

Et si Georges Charpak tenait autant à cette révolution pédagogique, c’est qu’elle lui semblait indispensable pour éveiller le goût des sciences chez de jeunes élèves qui se seraient sentis beaucoup moins à l’aise avec l’abstraction d’un enseignement plus traditionnel.

Et c’est pour prolonger cet effort d’innovation pédagogique que j’ai, vous le savez, décidé de créer un prix qui portera son nom et qui récompensera la thèse qui aura le mieux contribué à faire progresser l’étude de l’histoire, de la philosophie et de l’enseignement des sciences, contribuant ainsi à étendre encore leur audience à un plus large public.

Donner leur chance à ceux qui excellent par leur imagination et leur sens de l’induction : là était bien l’un des objectifs cardinaux de La main à la pâte, qui entendait lutter contre la fermeture sociale et intellectuelle d’une science qui ne valoriserait que l’intelligence déductive et discursive.

Aussi cette cause ne pouvait-elle que séduire Georges Charpak : car l’on y retrouvait encore et toujours ce même refus de toutes les formes d’enfermement, que ce soit dans des méthodes, dans des catégories ou dans des statuts.

*

Et c’est pourquoi, Mesdames et Messieurs, nous rendons aujourd’hui hommage non seulement à un immense savant et à un pédagogue hors pair, mais aussi et surtout à un esprit épris de liberté, qui savait mieux que quiconque nous surprendre en partageant avec nous de nouvelles raisons d’agir, d’espérer et d’avoir confiance.

D’avoir confiance dans la science. D’avoir confiance dans le progrès. D’avoir confiance dans l’humanité, tout simplement.

Voilà l’héritage que nous lègue Georges Charpak : il est aussi exclass='img-responsive' altant qu’exigeant et nous saurons, j’en suis sûre, nous y montrer fidèle, parce qu’il rend à la science son véritable visage : celui d’une aventure humaine qui n’a pas fini de nous étonner et de nous ouvrir de nouveaux horizons.

Je vous remercie.

1ère publication : 1.03.2011 - Mise à jour : 1.03.0011
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