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Faire de la recherche, du soin et de la prévention de l'obésité une priorité politique nationale

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Plan national obésité

A l'occasion de la clôture du colloque "Obésité, santé et société : recherches  et convergences", Valérie Pécrese a rappelé que la recherche, le soin et la prévention de l’obésité sont une priorité politique nationale, placée au coeur de notre stratégie scientifique. Elle a indiqué que les Investissement d'avenir allaient permettre de doter la France d'instruments (cohortes, infrastructures de recherche, laboratoires interdisciplinaires...) qui aideront à saisir la manière dont se développe cette pathologie chronique qu’est l’obésité

Discours - 1ère publication : 25.03.2011 - Mise à jour : 10.05.0011
Valérie Pécresse

Longtemps, les grandes maladies se sont imposées aux sociétés humaines avec la violence et la brutalité d'un fléau, qui venait frapper de l'extérieur une communauté impuissante. Les épidémies faisaient alors d'immenses ravages, marquant à jamais nos esprits du souvenir de la peste noire ou de la grippe espagnole.

 

Et voilà qu'en un siècle à peine, une partie de l'humanité, celle qui, dans les pays développés, bénéficie des incessants progrès de la médecine, semble enfin libérée du spectre des maladies infectieuses.

 

Sans doute tout risque n'est-il pas conjuré et la découverte du SIDA ou l'apparition du SRAS et de la grippe A sont là pour nous le rappeler. Mais sous le double effet de la révolution pastorienne et de la découverte de la pénicilline, la médecine a fait reculer et parfois même éradiqué des maladies qui, il y a quelques dizaines d'années encore, pouvaient faucher des générations entières.

 

Cette transformation radicale de nos conditions de vie, nous avons parfois peine à en prendre conscience. Elle se traduit pourtant par un fait que nous observons et dont nous bénéficions tous, je pense bien sûr au formidable recul de la mortalité infantile et à l'allongement continu de l'espérance de vie.

 

Et pourtant, nous saisissons parfois mal l'ampleur de cette extraordinaire victoire médicale. Nous vivons plus longtemps, nous vivons sans doute mieux, mais nous sommes aujourd'hui confrontés à l'essor des maladies chroniques, qui a accompagné le recul des pathologies infectieuses.

 

Le diabète, le cancer, les maladies cardiovasculaires ou les pathologies neurodégénératives occupent à présent nos esprits, représentent une part de plus en plus importante de nos dépenses de santé et mobilisent nos médecins et nos chercheurs. Car c'est là, nous le savons, que s'établit aujourd'hui la ligne de front du progrès scientifique, médical et social.

 

Et pourtant, malgré cette mobilisation, il est une pathologie que nous peinons encore à traiter et à reconnaître comme telle. Je pense bien entendu à l'obésité, dont nous nous faisons trop souvent une représentation sommaire, voire simpliste.

 

Sommaire, car nous voyons trop souvent dans l'obésité un miroir, qui nous renverrait l'image que nous nous faisons de l'évolution de nos sociétés développées et des craintes qu'elle éveille en nous.

 

Aux yeux de beaucoup, cette maladie mal comprise apparaît comme le fruit d'un simple déséquilibre : d'un côté, l'abondance alimentaire et avec elle, la tentation du trop et du mal manger et, de l'autre, la sédentarité qui accompagne la vie urbaine et la tertiarisation de l'économie. Avec, à la clef, l'idée qu'il suffirait d'une discipline individuelle pour permettre de rééquilibrer la balance apports nutritionnels-dépenses calorique.

 

Bref, l'obésité serait le mal qui frappe non seulement les sociétés modernes, mais met en lumière leurs failles. Et ne nous y trompons pas, c'est bien cette vision d'une obésité qui serait tout à la fois un mal social dans des nations devenues passives et le signe d'une faiblesse de la volonté individuelle qui triomphe lorsque nous qualifions « d'américanisation » le quasi-doublement de la proportion d'obèses dans la population française en un peu plus de dix années.

  

Cette vision simpliste, nous en avons été longtemps prisonniers. Et la première des leçons que je retire de ces deux journées de colloque, c'est que nous devons pour nous donner les moyens de comprendre les causes de l'obésité et de prévenir efficacement ses formes pathologiques.

 

Car vous l'avez parfaitement souligné, Monsieur le Professeur, cher Arnaud Basdevant, il n'y a pas une, mais des obésités, que nous devons apprendre à distinguer soigneusement, de la même manière qu'il n'y a pas une cause unique, mais des causes multiples de l'apparition de cette pathologie.  

 

A l'invitation du Président de la République, vous avez donc commencé, Mesdames et Messieurs, à dissoudre ce que Bachelard appelait un « obstacle épistémologique » : vous avez laissé de côté l'imagerie sociale et les jugements de valeur qu'elle véhicule pour constituer l'obésité en véritable objet de science.  

 

Et ce faisant, vous lui avez rendu toute sa complexité. Oui, l'obésité est pour une part une maladie sociale, mais c'est aussi une pathologie comportementale, qui met en jeu des prédispositions génétiques et des mécanismes physiologiques. Et toutes les formes d'obésité ne mettent pas en jeu ces différents facteurs de la même manière.

 

J'irai même plus loin. Pour une large part, chacune de ces dimensions nous échappe encore. J'en veux pour preuve la distinction entre les différents types de tissus adipeux, qu'ils soient bruns ou blancs, ainsi que les effets de leur localisation, qui peut elle-même être très circonscrite ou au contraire très étendue.

 

Sur ces points comme sur beaucoup d'autres, et je pense notamment au rôle du microbiote, vous avez ouvert des pistes particulièrement prometteuses et vous avez devant vous de longues heures de recherche pour établir avec précision les mécanismes qui favorisent l'obésité, qui l'entretiennent ou qu'elle déclenche.  

 

L'approche nutritionnelle, aussi essentielle soit-elle, ne peut donc être l'alpha et l'oméga de l'analyse scientifique de l'obésité. Comme toutes les approches d'un phénomène complexe, elle a vocation à se combiner avec toutes les autres pour nous offrir une vision complète et approfondie du surpoids et de l'obésité.

 

Et c'est précisément la raison pour laquelle, vous avez choisi, Monsieur le Professeur, d'organiser ce colloque où se rencontrent, parfois pour la première fois, des chercheurs et des experts venus de l'ensemble des champs du savoir : depuis deux jours, les spécialistes de la génétique ou du métabolisme dialoguent avec les meilleurs représentants des neurosciences et les chercheurs qui tirent le plein parti des nouveaux outils d'imagerie.

 

De ces heures de réflexion commune naîtront, j'en suis certaine, des collaborations fructueuses. Des projets ont commencé à s'esquisser, des équipes à se constituer. Elles rassemblent des scientifiques venus de divers domaines de la recherche biomédicale, mais aussi des chercheurs issus des sciences humaines et sociales qui ont apporté à votre réflexion leur vision profondément renouvelée des déterminants individuels et sociaux des décisions et des comportements.

 

Permettez-moi d'y insister, car ce point me tient particulièrement à cœur : plus que jamais, la recherche biomédicale et les sciences humaines et sociales ont vocation à travailler ensemble. Cette volonté de collaboration, je sais que vous êtes nombreux à la partager, notamment au sein des deux alliances de recherche, Aviesan et Athena, qui ont mis en commun leurs forces pour rendre possible cette rencontre, dont sortira, j'en suis certaine, une nouvelle manière d'aborder cette pathologie.

 

L'obésité n'est pas un simple « phénomène de société ». C'est un objet scientifique et médical qui reste encore à construire. Il suppose un profond renouvellement de nos méthodes. Car vous le savez, la rencontre des disciplines et des expertises n'est pas fructueuse lorsqu'elle se réduit à une simple addition des approches et des paradigmes.

  

La véritable interdisciplinarité a des effets plus profonds, parce qu'elle se construit à partir d'un phénomène qui exige, pour être compris, une transformation des concepts, des instruments et des méthodes.

 

Des concepts, tout d'abord, car nous sommes aujourd'hui à un carrefour : pour comprendre l'évolution des maladies chroniques, nous devons prendre en compte l'ensemble de leurs déterminants qui, parce qu'ils interagissent, forment des systèmes que nous ne pourrons comprendre qu'en forgeant de nouvelles grilles d'analyse.

 

Des instruments, ensuite, car pour saisir la manière dont se développe cette pathologie chronique qu'est l'obésité, nous avons besoin d'infrastructures nouvelles et je pense en particulier aux grandes cohortes qui ont déjà vu le jour et à celles qui vont se créer grâce aux 200 millions d'euros que leur réservent les investissements d'avenir.

 

Il en va ainsi des cohortes en population générale, qui vont nous permettre d'intégrer, de façon directe ou indirecte, l'effet des modes de vie, des habitudes alimentaires ou des transformations de l'environnement sur les individus. Le projet « I-SHARE », par exemple, porté par l'université de Bordeaux, l'Inserm et l'Université de Versailles-Saint-Quentin, nous permettra de combler notre manque de connaissances précises sur les jeunes adultes en utilisant tous les outils modernes de communication pour les suivre.

 

Et ce suivi de vastes panels est particulièrement indispensable en matière de surpoids et d'obésité. Car, c'est un fait établi, les individus y sont d'autant plus sujets que leur niveau d'instruction est faible et que le revenu du foyer est peu élevé.

 

L'obésité est à l'évidence devenue un marqueur d'inégalités sociales : depuis 1997, c'est chez les employés et les ouvriers qu'elle a le plus augmenté, avec une prévalence en hausse de près de 89 % pour les premiers et de 83 % pour les seconds. Les femmes, elles aussi, sont de plus en plus concernées, avec un rythme tout aussi rapide.

 

Les inégalités sociales face à la maladie sont un défi jeté à notre système de santé, fondé sur la solidarité et un accès au soin ouvert à tous. Elles ont un effet direct sur l'espérance de vie. Nous devons nous donner les moyens de le relever, en comprenant ce qui favorise particulièrement l'essor de l'obésité parmi certaines couches sociales.

 

Et sur ce point aussi, nous avons encore beaucoup à apprendre. Des hypothèses ont été formulées, qui tiennent tout à la fois à l'éducation à la santé et au coût des produits frais, qui sont la base d'une alimentation équilibrée. Mais nous sommes encore loin d'avoir parfaitement percé les ressorts de ces inégalités : tout autant que le régime alimentaire, la qualité même des aliments pourrait être en cause, tout comme des facteurs environnementaux et comportementaux.

 

C'est pourquoi nous devons utiliser ces instruments exceptionnels que sont les cohortes pour faire un saut qualitatif : cette corrélation entre obésité et milieu social ou genre, nous devons la transformer en explication. Et c'est pourquoi il est indispensable que les sciences sociales, qui les mettent au jour, se tournent à leur tour vers les sciences du vivant pour approfondir cette corrélation.

 

Derrière le renouvellement des concepts et des instruments, c'est donc une véritable révolution des méthodes d'analyse, de prévention et de soin de l'obésité qui se profile.

 

Je pense bien au sûr au rapprochement de la recherche fondamentale et de la clinique, qui doit permettre de construire un véritable front commun contre la maladie. Vous le savez, cet objectif est au cœur de notre politique de recherche et de soin, dont l'ambition est, dans la droite ligne du modèle hospitalo-universitaire qui est le nôtre, de faire progresser la recherche au plus près du patient. Et nos futurs instituts hospitalo-universitaires, dotés de 850 millions d'euros grâce aux investissements d'avenir, seront là pour en témoigner.

 

Je pense également à l'accueil et au suivi des malades obèses, une question que vous avez largement contribué à faire émerger, cher Arnaud Basdevant, en concevant un plan d'action ambitieux pour notre système de soin.

 

Mais je pense aussi à la révolution copernicienne qui s'esquisse en matière de santé publique. Nos politiques sont aujourd'hui tournées vers le soin. Demain, elles devront répondre au défi de la prévention et combattre, à la racine, les maladies chroniques qui ne cessent de progresser dans tous les pays développés.

 

Notre responsabilité, c'est en effet de garantir aujourd'hui la qualité de vie de l'ensemble de la population. La nouvelle frontière du progrès médical est là : dans notre capacité à anticiper, à identifier l'ensemble des facteurs de risque de maladies chroniques et à empêcher la survenance de celle-ci. Et c'est aussi la meilleure manière de préserver notre système de soins en réduisant les dépenses liées à ces pathologies, qui représentent une part croissante de notre effort de solidarité.

 

Cette révolution copernicienne est dans tous les esprits, mais nous n'en mesurons pas encore ni l'ampleur ni les conséquences. Le professeur Elias Zerhouni, qui l'a placée au cœur de la stratégie des NIH américains, me disait récemment qu'il était temps pour les hommes et les femmes politiques de ne plus seulement penser « maladie », mais d'abord et avant tout de penser « santé ».

 

C'est précisément ce qu'a fait le Président de la République, en faisant de la recherche, du soin et de la prévention de l'obésité une priorité politique nationale.

 

Une priorité politique, parce qu'elle doit être au cœur de notre stratégie scientifique, et je sais que je peux compter sur les alliances pour placer au cœur de leurs programmations les approches novatrices qui ont été au centre de vos débats. Et je sais que l'Agence nationale de la recherche répondra elle aussi présente.

 

Car ce qui est en jeu, c'est l'efficacité de notre effort de prévention. Transformer la société pour y mettre au centre l'objectif de santé publique, voilà le défi qui nous attend. Le relever suppose d'avoir un vrai recul et une vraie réflexion sur ce qu'est une politique de prévention active.

 

Chacun le sait, les campagnes de sensibilisation ont des effets, mais ils restent encore limités. Nous devons réfléchir, avec nos économistes, avec nos sociologues, mais aussi avec nos philosophes, nos spécialistes d'études cognitives ou nos urbanistes sur de nouvelles manières de prévenir les comportements à risque.

 

Et c'est d'autant plus indispensable que l'obésité fait partie de ces maladies chroniques dont l'on ne se défait jamais complètement. Le comprendre, c'est la première voie pour la traiter et la prévenir.

 

C'est tout un champ qui s'ouvre devant nous. Il n'est pas vierge : nous savons qu'il est possible de prendre en compte la santé dans l'aménagement des territoires et des espaces urbains, pour favoriser la marche et rendre possible la pratique de l'activité physique. Nous savons qu'il est possible d'inventer de nouvelles incitations douces, ce que l'on appelle désormais des nudges, pour accompagner l'évolution des comportements, en modifiant, par exemple, les menus offerts dans les services de restauration collective. Et nombreux sont ceux qui, parmi vous, nous ont permis d'approfondir notre compréhension des décisions individuelles, de leurs déterminants et des manières d'infléchir nos préférences.

 

L'enjeu, aujourd'hui, comme nous y invitait le Professeur Esther Duflo, c'est bien d'expérimenter rigoureusement des dispositifs construits autour des individus, pour évaluer leur efficacité et généraliser les actions qui fonctionnent.

 

Nous avons toutes les cartes en main pour en finir avec le discours de la « faiblesse de la volonté », qui stigmatise l'obésité en faisant d'elle une défaillance de la maîtrise de soi. Et c'est indispensable, car c'est sur ces bases scientifiques solides que nous permettrons à nos sociétés développées de retrouver un rapport apaisé à l'alimentation et à l'apparence.

 

Je le disais il y a quelques instants, certaines maladies deviennent parfois des symboles. L'obésité est de celles-là : elle cristallise les inquiétudes et les tensions qu'éveille en nous l'autonomie individuelle dans des sociétés où les rapports humains sont toujours à construire.

 

La focalisation des esprits sur le poids, le surpoids et l'obésité, l'usage systématique d'indicateurs pourtant très perfectibles, comme l'indice de masse corporelle, l'obsession d'une certaine forme de minceur doivent laisser la place à un discours serein et rationnel.

 

Et pour cela, il faut bien évidemment informer les Français eux-mêmes et les associer aux politiques de prévention, à l'image des actions développés aux Etats-Unis. Je pense en particulier au programme « WE CAN » (Ways to Enhance Children's Activity & Nutrition), qui implique directement les familles, les enseignants et l'ensemble de la communauté éducative autour d'actions simples et coordonnées.

  

C'est essentiel, car la santé n'est pas une injonction qui tombe d'en haut. C'est un choix collectif, une révolution que nous pouvons lancer ensemble. Et comme toutes les vraies révolutions, comme tous les vrais progrès, elle s'appuie sur la recherche, qui nous offre les moyens de choisir et d'agir.

 

C'est la raison pour laquelle, avec les investissements d'avenir, nous consacrons 22 milliards d'euros à la recherche et à l'innovation : parce que deux hommes, Louis Pasteur et Alexander Fleming, ont ouvert la voie à des milliers d'autres chercheurs qui ont transformé nos vies au-delà de toutes nos espérances.

 

Et parce que demain, des hommes et des femmes comme vous nous permettront de prévenir l'obésité et d'aller plus loin encore.

 

1ère publication : 25.03.2011 - Mise à jour : 10.05.0011

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