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Remise de la médaille de l'innovation à Esther Duflo, Mathias Fink et François Pierrot

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Valérie Pécresse a remis la première médaille de l'innovation du C.N.R.S. à l'économiste Esther Duflo, au physicien Mathias Fink et au roboticien François Pierrot. Cette nouvelle médaille de l'organisme a vocation à "honorer une recherche ayant conduit à une innovation marquante au plan technologique, thérapeutique ou sociétal et valorisant ainsi la recherche scientifique française"

Discours - 28.04.2011
Valérie Pécresse

 

Une Médaille de l'innovation qui consacre une certaine idée de la science

Du progrès scientifique, on se fait souvent une idée fausse. Tel un Janus au double visage, on l'imagine partagé en deux sphères rigoureusement distinctes, sans lien ni attache l'une avec l'autre.

D'un côté il y aurait la recherche fondamentale conduite dans le secret des laboratoires avec des idées abstraites et des expériences théoriques. Et de l'autre, l'univers des inventions et des applications immédiates, en charge seul de transformer le monde.

Cette idée de la science, je la crois à la fois injuste et fausse.

En effet, si les découvertes fondamentales aboutissent à des applications nouvelles, celles-ci ne cessent en retour de nourrir la science et de soulever de nouvelles questions théoriques, si bien que c'est la recherche toute entière qui fait avancer le progrès scientifique.

Elle est surtout injuste et fausse car elle ne correspond en rien à la réalité vécue de nos chercheurs chez qui la passion de comprendre le monde n'a jamais exclu l'envie de le transformer.

Et parmi les plus illustres d'entre eux, je pense à Georges Charpak qui engagea une partie de sa vie et de son talent à mettre au point des instruments et des méthodes révolutionnaires pour l'observation des particules et consacra le reste de son génie à développer les applications médicales que ses découvertes avaient rendues possibles.

De la recherche, il faudrait plutôt dire qu'elle a vocation à se transformer un jour ou l'autre en innovation. Fondamentale ou appliquée, la science prolonge la durée de nos existences, améliore notre quotidien et relève les défis les plus cruciaux de notre temps : celui du réchauffement climatique ou de la raréfaction des énergies, celui du mieux vivre aussi ou du mieux vieillir et bien d'autres encore.

C'est en suivant cette idée, messieurs les lauréats, que nous avons imaginé avec Alain FUCHS cette Médaille de l'innovation. Et c'est aussi dans cet esprit qu'elle vous est remise au C.N.R.S., symbole d'une tradition scientifique d'excellence, mais symbole aussi d'une recherche ouverte au monde, prête à irriguer l'ensemble de la société des découvertes issues de ses laboratoires.

Car vous l'aurez compris, ce que nous avons souhaité mettre en avant et en lumière au travers de cette récompense, ce n'est pas tel ou tel aspect de la recherche, mais une certaine vision de la science elle-même, celle-là même qui pousse certains de nos chercheurs à se jouer de toutes les frontières, institutionnelles ou disciplinaires, pour porter jusqu'au bout leurs ambitions et leurs projets.

 

Portraits et travaux des lauréats : Mathias Fink, François Pierrot, Esther Duflo

De cette idée de la science, les trois premiers lauréats de cette Médaille de l'innovation offrent ensemble un témoignage lumineux. A regarder un à un leurs parcours et leurs travaux respectifs, on saisit en effet quelque chose de cette créativité et de cette imagination, telles qu'elles s'expriment à chaque étape de l'innovation scientifique.

Je pense d'abord à vous, cher Mathias Fink. Car de l'imagination et de la créativité vous n'en avez jamais manqué, que ce soit pour inventer les concepts les plus ingénieux ou pour en tirer ensuite les applications les plus fécondes.

C'est ainsi qu'en menant vos travaux au carrefour de l'acoustique, de l'optique et de la mécanique quantique, vous avez mis au point ces fameux "miroirs à retournement temporel" qui ont cette double vertu, vertigineuse aux yeux du profane, d'inverser les ondes et de renverser en quelque sorte le cours du temps.

Et s'il fallait sans doute beaucoup de talent et d'inventivité pour les concevoir, il en fallait tout autant pour pressentir la somme de retombées qui en découleraient, que ce soit dans l'imagerie médicale bien entendu, votre domaine de prédilection, mais aussi dans les télécommunications, la sismologie ou encore l'acoustique sous-marine.

Car ainsi va le progrès scientifique : il nait parfois de rencontres hasardeuses et finit le plus souvent là où l'on attend le moins. Et c'est bien la raison pour laquelle nous avons besoin de ces chercheurs audacieux qui non seulement explorent les frontières de la connaissance, mais qui comme vous, Mathias Fink, osent s'aventurer sur les terrains les plus éloignés en apparence de leur domaine d'origine.

Car grâce à vous, la recherche médicale progresse et nos médecins disposent désormais d'outils beaucoup plus précis pour lutter contre certaines maladies comme le cancer du sein, les maladies du cerveau ou les maladies du foie.

Et c'est bien entendu cela qui vous motive le plus et qui vous a poussé à vous rapprocher du monde industriel, en entrant au conseil scientifique de nombreuses entreprises ou en créant vos propres start-up, comme SuperSonic Imagine. Dans le sillage de Georges Charpak, lui aussi dans le domaine de l'imagerie médicale, et à l'image de quelques esprits pionniers, vous êtes en effet l'un de ces "chercheur-entrepreneur" : une figure que je me réjouis de voir émerger aujourd'hui en France et qui démontre à elle seule que ce mur de Berlin qui séparait hier encore recherche publique et privée est bel et bien tombé. Vous en êtes la meilleure preuve, alors pour cela merci, et encore une fois, bravo à vous !

Tout aussi enthousiasmant, cet aperçu de la science et de l'innovation que vous livrez à nos imaginations, cher François Pierrot, s'incarne chez vous dans un objet bien singulier : les robots !

Qui d'entre nous en effet n'a pas imaginé les inventions les plus folles autour de ces machines fascinantes qui ont tant inspiré la littérature et la science fiction, du Frankenstein de Mary Shelley aux "lois de la robotique" d'Isaac Asimov ?

Et c'est bien ce rêve ancien que vous poursuivez : ce rêve d'une machine presqu'humaine au service de l'humanité.  Car si les robots "parallèles", votre première spécialité, étaient considérés, jusqu'au 19ème siècle, comme de purs objets mathématiques, grâce au talent de nos ingénieurs et de nos chercheurs, ils existent bel et bien désormais et sont sans cesse plus perfectionnés.

Des mathématiques pures aux innovations technologiques : l'histoire de la robotique, dont vous êtes l'un des plus brillants acteurs, est l'exemple même de ce lien que je crois si fécond, non seulement entre recherche fondamentale et appliquée, mais beaucoup plus largement entre les ambitions de la science et les préoccupations de notre société.

Car c'est bien ainsi que sans cesse vos robots se perfectionnent : pour répondre aux attentes de l'industrie, de la médecine ou tout simplement pour améliorer notre vie quotidienne. J'en veux pour preuve la somme d'applications auxquelles vos recherches ont donné jour : des appareils technologiques les plus pointus aux simples jouets pour enfants.

Vous le dites d'ailleurs très bien vous-même : votre démarche va du laboratoire à la valorisation. Et pour qu'aux mots suivent les actes, à peine avez-vous effectué les premiers essais sur vos prototypes, que vous imaginez déjà les partenariats industriels pour développer vos machines.

Chercheur et entrepreneur vous l'êtes donc vous aussi, François Pierrot, que cette esprit entrepreneurial se traduise par la création d'une start-up, Wany Robotics,  le développement d'une entreprise de R&D, la société Fatronik France, ou encore un partenariat avec un industriel américain pour valoriser vos travaux et mettre au point le robot Adept Quattro.

Ce n'est donc pas un hasard si la prestigieuse Société robotique du Japon vous a décerné son Prix de l'innovation, c'est qu'elle a souhaité récompenser cette inventivité sans limite et cette audace pour lesquelles je souhaitais à mon tour vous dire toute notre reconnaissance.

D'Esther Duflo qui est absente, je voudrais dire enfin quelques mots.

Mais permettez-moi d'abord de vous dire que je suis très heureuse qu'à travers elle, les sciences humaines et sociales se trouvent ainsi mises à l'honneur. L'opinion commune les exclut presque spontanément du champ de l'innovation, comme si celui-ci était réservé aux seules sciences que l'on dit dures. Il n'en est rien : dans les sciences humaines et sociales comme ailleurs, l'esprit d'innovation est la clef du progrès scientifique et il n'est rien de plus conforme à la philosophie, à l'histoire ou au droit que de cultiver cette créativité dans l'esprit de tous ceux qui les étudient. 

Créatifs et innovants, les travaux d'Esther Duflo en économie le sont à mes yeux d'une triple manière.

D'abord parce qu'ils tracent les contours d'un véritable champ disciplinaire, la microéconomie du développement, capable d'embrasser tout à la fois les questions de comportements familiaux et d'éducation, mais aussi d'accès à la santé, aux crédits financiers et plus largement aux différents dispositifs d'aide au développement.
Mais innovante, la méthode Esther Duflo l'est aussi au travers des outils d'analyse qu'elle a su construire, au plus près des réalités du terrain. Avec à la clef des résultats remarquables : ses travaux ont ainsi pu mettre en évidence l'utilité d'une incitation financière pour convaincre les parents de faire vacciner leurs enfants.

Enfin, tout comme les innovations technologiques dont vos recherches sont la source, messieurs, les outils d'analyse que développent Esther Duflo permettent d'agir directement sur le réel, que ce soit en alimentant le débat public ou en donnant aux responsables des pays riches les conseils dont ils ont besoin pour améliorer l'efficacité de leur politique d'aide au développement.

 

Le C.N.R.S. : un organisme stratège au cœur de notre système d'innovation

Chers lauréats, à travers vous, c'est un portrait vivant de la science qui se dessine et le visage d'une recherche ouverte et conquérante, prête à diffuser le progrès scientifique partout dans notre société.

Les faits sont malheureusement têtus : si nous n'avons jamais cessé d'être un grand pays de sciences, nous devons redevenir une grande nation de l'innovation.

Et les premiers résultats sont bien là. A la faveur du décloisonnement de notre système de recherche, notre recherche académique se tourne de plus en plus vers le monde économique, et les partenariats publics-privés se multiplient. C'est ainsi que sur les 214 laboratoires communs entre la recherche publique et privée qui existent aujourd'hui en France, plus de la moitié ont moins de 6 ans ! Quant à nos scientifiques, ils n'hésitent plus à franchir le pas de l'entreprise et à s'engager directement dans la valorisation de leurs travaux : vous en êtes, messieurs, la meilleure preuve.

Au sein de ces écosystèmes de l'innovation qui se développent partout sur notre territoire, notre premier organisme de recherche occupe, comme il se doit, une place centrale et stratégique.
J'en veux pour preuve le rôle décisif que joue le C.N.R.S. dans la montée en puissance de nos Instituts Carnot dont j'annoncerai demain les nouveaux lauréats : le C.N.R.S. est présent dans plus de 70 % d'entre eux.
Mais je pense aussi aux pôles de compétitivité au sein desquels le C.N.R.S. s'est fortement engagé au travers de ses quelques 300 unités de recherche présentes dans la quasi-totalité des 71 pôles de compétitivité que compte notre pays
Monsieur le Président, cher Alain, que ce soit en matière de recherche fondamentale ou d'innovation, la place du C.N.R.S. ne peut être que centrale dans notre système de recherche.

A travers vos unités mixtes qui vous lient à nos universités ou des alliances thématiques dont vous êtes le pilier, vous avez une responsabilité particulière pour fédérer l'ensemble de nos forces scientifiques, et pour ouvrir davantage nos laboratoires publics à la culture du partenariat et de l'innovation.

Cette médaille que nous fêtons ce soir, elle est la conséquence directe du nouveau C.N.R.S. que vous êtes en train de bâtir. Et elle s'inscrit dans le cadre plus large d'une nouvelle politique de gestion des ressources humaines pour l'ensemble de vos personnels. Une politique plus dynamique avec plus de promotions et des débuts de carrières mieux rémunérés, et une politique qui reconnaît l'excellence notamment à travers les chaires mixtes et la prime d'excellence scientifique.

Ce nouveau C.N.R.S., il est indispensable à l'heure où le Gouvernement a décidé d'affecter 22 milliards d'euros du Plan d'investissements d'avenir à la formation, la recherche et à l'innovation.

Je sais que les chercheurs du C.N.R.S. sont à pied d'œuvre pour être au rendez-vous de ces investissements d'avenir. Pour les laboratoires d'excellence,  la quasi-totalité d'entre eux, impliquent des chercheurs du C.N.R.S. tandis que pour les équipements d'excellence la proportion est de plus de 75%.

Je souhaite qu'il en soit de même pour les appels à projet tournés vers la valorisation des résultats de la recherche. Je pense en particulier aux sociétés d'accélération du transfert de technologies, aux Instituts de recherche technologique, ou aux Instituts d'excellence dans les énergies décarbonées dont j'annoncerai les résultats dans les jours qui viennent.


Mesdames et messieurs, derrière ces investissements d'avenir, c'est le renouveau de notre recherche qui se joue alors que la compétition mondiale n'a jamais été aussi rude en matière de dépôts de brevets et de recrutements de talents.

Et c'est aussi la raison pour laquelle je souhaite longue vie à cette Médaille de l'innovation : car nous ne devons pas cesser d'honorer nos chercheurs d'exception qui comme vous ce soir, incarnent une certaine idée de la science. Une science qui transforme nos vies, améliore notre quotidien et dessine les contours d'un monde meilleur.

 

1ère publication : 28.04.2011 - Mise à jour : 13.06.2013

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