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La recherche, un enjeu stratégique

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Chercheur© CNRS Photothèque / Xavier PIERRE

Grâce aux Investissements d'Avenir, nos chercheurs auront les moyens de garantir notre souveraineté nationale, aussi bien dans les domaines énergétiques, alimentaires que dans les sciences du vivant et les biotechnologies.

Discours - 1ère publication : 8.06.2011 - Mise à jour : 9.06.0011
Valérie Pécresse

Clôture des assises nationales de la recherche stratégique

 

 

"Si l'intelligence ne suffit point à l'action, il va de soi qu'elle y prend part." Ces mots pourraient sembler une boutade s'ils n'avaient été prononcés par le plus illustre des professeurs qui se sont succédés au sein de l'Ecole militaire.

 

Je pense bien sûr au Général de Gaulle, qui anticipait ainsi, avec Le fil de l'épée, la confrontation qu'il n'allait pas tarder à engager entre ses propres vues stratégiques et celles de ses supérieurs. Et chacun de nous le sait, ce débat, qui pouvait sembler théorique, ne tarda pas à être tranché - et cruellement tranché - par l'histoire.

 

Avec la débâcle, la France, pour la troisième fois en l'espace de soixante-dix ans, vit l'épreuve du feu infliger un démenti cinglant à sa doctrine de défense. Nous avons depuis lors su en tirer les leçons et notre pays fut de ceux qui parvinrent à élaborer une stratégie à la hauteur du défi, parfaitement inédit, que représentait la division du monde en deux blocs, tous deux dotés de l'arme atomique.

 

Qu'il me soit donc permis, avant toute chose, de rendre hommage aux esprits brillants qui furent les pères de ce renouveau de la pensée stratégique française. Et je pense notamment au Général Pierre-Marie Gallois, disparu il y a quelques mois à peine, qui était en son temps devenu non seulement le symbole de la dissuasion nucléaire française, mais aussi l'un des artisans du dialogue permanent qu'entretiennent à présent le monde académique et nos armées.

 

Une science politique nouvelle pour un monde tout nouveau

Force est néanmoins de le constater : l'univers dans lequel nous vivons a profondément changé et les schémas de pensée, aussi élaborés soient-ils, qui avaient été forgés pour concevoir notre politique de défense et de sécurité sont bel et bien périmés.

 

Depuis la chute du mur de Berlin, nous semblons même aller de bouleversement en bouleversement. Certains pensaient alors vivre la fin de l'histoire. Bien vite, il fut évident que l'idylle internationale qui suivit l'effondrement de l'Union soviétique n'était, au mieux, qu'une parenthèse enchantée et, au pire, un pur et simple mirage.

 

Depuis lors, les guerres et les massacres des Balkans, la tragédie du 11 septembre ou bien encore les révolutions dans le monde arabe sont venus nourrir le sentiment que nous vivions une époque insaisissable, une époque qui échapperait par principe à toute forme de prévision et d'anticipation.

 

Et pourtant, nous aurions tort de nous complaire dans la rhétorique de la surprise ou de la catastrophe. Sans doute le monde dans lequel nous vivons est-il plus complexe et moins stable qu'il ne paraissait l'être auparavant. Mais il n'échappe pas pour autant à l'analyse, à la condition que nous nous montrions capables de renouveler nos concepts et nos méthodes.

 

Car c'est bien là le défi auquel nous sommes aujourd'hui confrontés : celui d'offrir "une science politique nouvelle à un monde tout nouveau", pour reprendre la belle formule d'Alexis de Tocqueville. Et c'est ainsi que nous parviendrons à saisir les logiques profondes qui, sous un vernis de désordre et d'incertitude, gouvernent désormais les affaires du monde.

 

Car s'il est une conviction que partagent tous les chercheurs, c'est que l'imprévisible n'est jamais que l'autre nom de l'ignorance. Bien entendu, le jour et l'heure où surviennent les crises qui secouent les peuples ne peuvent être connus à l'avance. De ce point de vue, nous ne devons pas céder à toutes les formes d'illusion rétrospective. Mais pour autant il n'est pas de crise qui ne soit précédée de signes avant-coureurs pour qui sait les lire. Tout l'enjeu est de parvenir aujourd'hui à les déchiffrer.

 

Alors, bien sûr, la tâche est immense. Vous y avez insisté tout au long de ces secondes assises nationales de la recherche stratégique. Pour mieux prévoir, pour mieux anticiper, pour mieux repérer les menaces et les sources d'instabilité, il nous faut revoir radicalement nos schémas de pensée.

 

La nouvelle donne stratégique est une évidence. Elle nous invite à démêler l'écheveau du local et du global, à redéfinir nos intérêts vitaux, qui ne sont plus les mêmes dans un univers où la maîtrise des réseaux et des données compte parfois autant que la défense du territoire ; un univers où l'épuisement des ressources naturelles fait de la durabilité des modèles économiques nationaux un déterminant de la puissance des Etats ; un univers où les peuples ressurgissent grâce aux nouvelles technologies et où les individus, lorsqu'ils sont pris dans la spirale nihiliste du terrorisme, deviennent des menaces à eux seuls.

 

Le décloisonnement, condition de la compréhension, de l'anticipation et de l'action

C'est ce monde nouveau qu'il nous faut comprendre pour pouvoir agir. Et nous ne parviendrons pas à forger les nouveaux paradigmes dont nous avons besoin sans unir toutes nos forces. Plus que jamais, le temps est à l'union sacrée.

 

Et d'abord à l'union des disciplines et des approches. Car le cloisonnement serait une faute : nous n'aurons de véritable stratégie de défense et de sécurité qu'à la condition de marier géopolitique et sciences de l'environnement, économie et relations internationales ou bien encore criminologie et sciences et technologies de l'information.

 

Pour une raison très simple : c'est que les menaces qui pèsent sur nous ne connaissent ni les frontières des Etats ni a fortiori celles des disciplines et des savoirs constituées. Et c'est la raison pour laquelle, sous l'impulsion du Président de la République et à votre initiative, cher Alain Bauer, est né le conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques : pour appuyer et renforcer encore la dynamique de décloisonnement qui un peu partout s'esquissait pour rendre intelligible ce nouveau monde.

 

Une fois de plus, Mesdames et Messieurs, l'intelligence est la condition de l'action. Et cette intelligence doit pouvoir s'exercer sans œillères. C'est pourquoi je suis très heureuse que le Conseil supérieur ait su, en quelques mois à peine, s'imposer comme le catalyseur de la formation et de la recherche stratégiques.

Vous avez su en effet faire dialoguer non seulement les disciplines, mais également les chercheurs et les acteurs de la sécurité. En croisant les approches et en faisant tomber les murs qui trop souvent séparaient les responsables publics et les décideurs privés, vous avez donné un nouveau souffle à notre réflexion collective sur notre stratégie de défense et de sécurité.

 

Vous avez ainsi prolongé et amplifié un mouvement qui avait vu le jour avec l'Institut des hautes études de défense nationale et l'Institut national des hautes études sur la sécurité et sur la justice, dont je tiens à saluer les directeurs respectifs, l'Amiral Richard LABORDE et André-Michel VENTRE. Chacun de nous sait en effet le rôle décisif que ces deux instituts ont joué dans l'élargissement de notre champ de vision, en ouvrant leur porte à la société civile et en faisant de la rencontre entre scientifiques et acteurs un principe cardinal.

 

Avec le conseil supérieur, cher Alain BAUER, vous être allé plus loin ensemble, en vous donnant les moyens d'animer et de dynamiser l'ensemble des champs de la recherche stratégique. Et vous disposez de très beaux outils pour cela, avec les appels à projet que vous lancez pour faire émerger les meilleures initiatives scientifiques dans ce domaine.

 

Vous avez su faire ainsi émerger des espaces de réflexion et de débat public sur les questions stratégiques. Ces secondes assises nationales en sont la preuve. Et la Ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche que je suis ne peut qu'y être sensible : non seulement parce qu'à mes yeux, le savoir scientifique se doit d'être ouvert et partagé ; mais parce que dans ce domaine plus que dans tout autre, la réflexion concerne chacun d'entre nous.

 

Bien entendu, c'est le propre des questions de défense et de sécurité que d'intéresser l'ensemble de la communauté nationale. Mais cette évidence a pris aujourd'hui un sens nouveau : les menaces n'ont plus l'apparence d'un autre pays ou d'une autre alliance. Elles se sont multipliées et difractées ; elles ont envahi silencieusement le champ de nos vies privées et professionnelles ; elles ont désormais le visage du piratage de données, de l'espionnage industriel ou du terrorisme, dont l'ombre plane désormais sur nos vies.

 

Et là encore, pour ne céder ni à l'aveuglement ni à la psychose, nous avons besoin de recherche, nous avons besoin de science. Face à la tentation de la peur ou du déni, nous avons un devoir de compréhension. Nous devons analyser et comprendre les logiques de basculement vers la violence. Nous devons comprendre les modes de fonctionnement des réseaux qui nous menacent. Nous devons comprendre l'économie du crime et de l'insécurité, avec ses flux financiers internationaux et ses marchés occultes.

 

Oui, nous avons besoin de recherche et de science, pour analyser en raison les nouvelles menaces et y faire face. C'est une nécessité, pour éviter que nos peurs ne se cristallisent autour du visage de l'Autre. Et l'intelligence des phénomènes seule peut nous permettre de nous défaire du fardeau de nos inquiétudes et de passer à l'action.

 

Nous savons aujourd'hui que les technologies de la sécurité et de la défense ne suffisent pas, si elles ne sont pas guidées par une doctrine et un savoir approfondis : l'économie, la science politique, la sociologie, la géopolitique sont là pour nous aider à savoir ce que nous cherchons dans le brouillard numérique qui nous entoure désormais.

 

 

C'est pourquoi la recherche stratégique est d'utilité publique. Et je sais, cher Alain BAUER, avec quelle énergie vous travaillez à nous rendre plus lucide en plaçant au cœur de la recherche la question stratégique et en vous efforçant de lui donner une traduction institutionnelle. Je tenais vous le dire cet après-midi : vous me trouverez toujours à vos côtés.

 

La recherche et la formation, enjeux stratégiques

Je tenais également à l'ajouter : parmi les travaux remarquables conduits sous l'égide du Conseil supérieur, il en est certains auxquels je suis tout particulièrement attentive : ce sont ceux, cher Philippe BAUMARD, qui analysent la recherche et la formation comme des enjeux stratégiques en eux-mêmes.

 

Longtemps, on s'est en effet contenté de les aborder sous l'angle du soft power, comme si l'attraction symbolique qu'exerçaient les plus grandes universités du monde n'était qu'un élément parmi d'autres d'une politique de prestige. Mais avoir les meilleurs établissements de la planète et attirer les étudiants les plus prometteurs et les chercheurs les plus renommés, ce n'est plus aujourd'hui une simple question de prestige ou de rayonnement culturel. C'est bel et bien une question de souveraineté.

 

Et c'est bien pour cela que sous l'impulsion du Président de la République, la France a fait, depuis 2007, de son enseignement supérieur et de sa recherche des priorités absolues.

 

Parce qu'il en allait de notre cohésion nationale et de notre souveraineté. De notre cohésion nationale, car il fallait replacer l'université au cœur de notre système d'enseignement supérieur et la réformer en profondeur pour lui permettre d'offrir une voie de réussite à chacun de nos jeunes et de relever ainsi le défi de la démocratisation.

 

Mais aussi parce que notre souveraineté elle-même était en jeu : ce sont les savoirs et les technologies qui naissent dans nos laboratoires qui nous permettront de rester maître de notre destin dans un monde où la compétition devient chaque jour plus rude et où de nouveaux défis voient le jour.

 

Je pense ainsi à notre souveraineté énergétique, qui, dans le monde de l'après-pétrole, ne se définira plus par un accès sécurisé et stable aux ressources, mais par la maîtrise de nouvelles technologies capables de prendre le relais. Et c'est la raison pour laquelle nous avons mis un accent particulier sur les recherches sur les énergies durables ou renouvelables, un domaine dans lequel nous avons une avance considérable, notamment lorsqu'il s'agit du stockage de l'énergie et des nouvelles générations de batteries.

 

Mais je pense aussi à notre souveraineté alimentaire, qui fonde elle aussi notre devoir de recherche. Car ici encore, notre sécurité et notre indépendance sont en jeu. Et c'est pourquoi, si nous devons nous conformer au principe de précaution, que j'ai toujours défendue, nous ne pouvons pas accepter qu'il soit instrumentalisé pour geler la recherche françaises sur ce que l'on a appelé, fort improprement d'ailleurs, les "organismes génétiquement modifiés" (OGM).

 

Je pense enfin aux sciences du vivant et aux biotechnologies, dont le développement est riche d'immenses promesses. Et une fois de plus, le bien-être des Français et notre souveraineté nationale ne font qu'un : car l'efficacité de nos systèmes de santé et leur capacité à prévenir l'apparition des maladies chroniques qui frappent de plus en plus d'individus et représentent une part croissante de nos dépenses de santé seront, demain, l'un des facteurs-clef de la compétitivité de nos modèles nationaux. Dans ce domaine aussi, notre tradition d'excellence scientifique et de lutte contre les inégalités face à la maladie font partie de nos atouts stratégiques.

 

Trop longtemps, Mesdames et Messieurs, tous ces atouts ont été négligés au nom d'une vision étroite de la recherche et de la science. Paradoxe des paradoxes, notre pays maintenait son avance dans le domaine du savoir, mais laissait à d'autres nations le soin de déposer et d'exploiter les brevets qui étaient directement issus de nos travaux. De même, alors que nous formions des jeunes chercheurs d'exception courtisés par les plus grandes universités du monde, nous ne permettions pas aux établissements français de rivaliser avec elles pour les recruter.

 

Ce temps est révolu. Avec la refondation de nos universités, avec la réforme de la recherche, qui a permis de faire tomber le mur qui séparait les chercheurs publics des chercheurs privés, avec les investissements d'avenir, qui consacrent 22 milliards d'euros à la recherche et à l'enseignement supérieur, notre pays a enfin pris la mesure de l'atout stratégique que représentait la science.

 

Depuis 4 ans, la France a pris un virage historique et c'est au Président de la République que nous le devons. Un Président qui n'aura pas hésité, au plus fort de la crise, à investir massivement dans la recherche et l'innovation. Et qui aura choisi, pour ce faire, non pas de recourir à une nouvelle forme de planification scientifique d'Etat vouée à l'échec, mais de miser sur la créativité et l'imagination des scientifiques eux-mêmes, en leur demandant de nous soumettre leurs projets les plus audacieux.

 

Le résultat, Mesdames et Messieurs, c'est une France qui joue à nouveau les premiers rôles et qui se donne les moyens d'attirer à son tour les talents venus du monde entier. Et c'est une France qui a compris qu'elle disposait de toutes les ressources nécessaires en son sein pour affirmer sa souveraineté et son indépendance, en faisant le pari du progrès scientifique et en travaillant, en lien étroit avec les acteurs privés, à la diffusion de l'innovation.

 

En un mot, depuis 4 ans, c'est une France plus forte que nous bâtissons, une France maîtresse de son avenir et prête à faire face, en confiance, aux défis stratégiques qui s'offrent aujourd'hui à elles et que vous avez si bien décrits.

1ère publication : 8.06.2011 - Mise à jour : 9.06.0011
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