Étudier en Europe et dans le monde

Allocution de Geneviève Fioraso au colloque de la C.P.U.

Intervention au colloque de la C.P.U.© X.R.Pictures

Geneviève Fioraso s'est exprimée à l'occasion du colloque de la C.P.U. sur le thème : "Les universités européennes à l’horizon 2020 : la diversité des excellences".

Discours - 16.11.2012

L'Europe est désormais pour nous tous la mesure de toutes choses : la mesure de nos réussites scientifiques, la mesure de nos capacités de formations supérieures, la mesure de notre investissement dans l'enseignement supérieur et la recherche, et la mesure de notre capacité à relever les grands défis du 21e siècle.

L'Europe est par conséquent le tremplin qui nous permettra d'être visibles et présents à l'international, qui permettra à la France de jouer un rôle dans le concert des grandes nations de la connaissance et de la croissance. Nous serons européens parce que nous voulons compter dans le monde, nous jouerons la carte européenne pour avoir une place internationale.

Nous sommes tous ici convaincus que l'enseignement supérieur et la recherche représentent un atout décisif pour la croissance, le développement, et la compétitivité par la qualité. Et ainsi motivés nous sommes donc prêts à relever le défi de la compétition internationale. Mais comment mieux y parvenir ? Je vous propose de partager quelques orientations et pistes d'actions.

En premier lieu, pour être visible à l'international, notre système d'enseignement supérieur et de recherche doit être lisible et compréhensible à l'étranger...et d'abord en France 3 300 intitulés de licence, 6 600 intitulés de master : l'offre de formation, pourtant de grande qualité, j'en suis convaincue, est tout à fait illisible pour les jeunes, leurs familles, ainsi que pour les employeurs, et plus encore quand ils viennent du monde entier. Vous le savez, c'est l'un des objets de la réflexion collective menée dans les Assises de l'enseignement supérieur et de la recherche. Vous avez choisi très judicieusement de placer votre réflexion sur l'avenir des universités françaises, qui s'exprime dans le cadre des Assises que j'ai organisées, sous l'égide de ce colloque européen consacré à l'Horizon 2020, et que j'ai le plaisir d'ouvrir.

En second lieu, pour être présents à l'international, je le disais en introduction, nous ne devons pas être isolés. Nous devons nous appuyer sur des partenariats renforcés sur la base d'intérêts partagés. Avec ses partenaires européens, la France pourra constituer une masse critique plus crédible vis-à-vis de puissances industrielles comme les Etats-Unis ou le Japon, ainsi que vis-à-vis des pays émergents, des BRICs.

La demande récente de coopération scientifique, formulée par les Etats-Unis à la France, en tant que tête de pont de la programmation conjointe sur les maladies neurodégénératives, en particulier l'Alzheimer, est exemplaire de la politique que je souhaite développer. Tout comme la signature, toujours avec les Etats-Unis, d'un programme de recherche commun sur le SIDA, et dont l'annonce, lors de la conférence internationale qui s'est tenue à Washington en juillet dernier, a reçu un accueil enthousiaste. Cette même conférence a vu la présidence de l'International AIDS Society confiée à Françoise Barré-Sinoussi. Dans ces deux actions, la qualité de notre recherche s'est construite sur un partenariat européen qui a permis une collaboration équilibrée avec les Etats-Unis.

L'excellence

Sous l'intitulé "la diversité des excellences", vous avez décidé de faire porter l'accent sur deux dimensions complémentaires, d'un côté le rôle de l'université dans les éco-systèmes territoriaux européens de l'innovation, et de l'autre côté, le rôle des réformes pédagogiques et des dispositifs de réussite pour les étudiants dans l'avenir de la construction européenne. L'innovation scientifique, l'innovation d'usages, l'innovation technologique, l'innovation managériale, toutes requièrent des compétences qui trouvent leur source dans un enseignement de qualité et une recherche forte, diversifiée, connectée avec l'Europe et le monde.

Je revendique l' "excellence" pour notre enseignement supérieur et notre recherche, mais une excellence diversifiée, plurielle et bien répartie sur tous les territoires.

Il y a de l'excellence dans les travaux et la carrière des individus quand ils accèdent à de hautes distinctions, et à des marques de reconnaissance internationale (Le Nobel, la médaille Fields, Türing) ou nationale (l'I.U.F., la médaille d'or du C.N.R.S.). Il y a de l'excellence dans le regroupement territorial des compétences qui permet d'emporter des compétitions internationales, et d'accéder aux meilleurs rangs des classements internationaux. Il y aussi de l'excellence dans la capacité des laboratoires et des établissements à trouver des solutions aux problèmes technologiques et sociétaux de notre temps, à prendre toute la place qui leur revient dans les processus de transfert et dans les éco-systèmes d'innovation. L'excellence est donc diverse : dans la formation autant que dans la recherche, dans les distinctions internationales obtenues par les individus autant que dans les "clusters" de recherche et d'innovation. Dans la formation elle est aussi diverse et doit concerner toutes les filières : les bacs-pros, technologiques et académiques, avec la même qualité, la même considération et une orientation appropriée suscitant la réussite. C'est le sens de la demande que j'ai adressée aux sections S.T.S. et aux I.U.T. pour accueillir ces sections avec un accompagnement approprié vers la recherche.

Cette diversité nécessite aussi que les systèmes d'évaluation et de classements soient adaptés. Je salue l'initiative de la Commission Européenne qui s'est dotée, avec "U-Multirank", de son propre outil d'évaluation et de classement. Un outil intelligent, qui permet de comparer ce qui est comparable, qui prend en compte les S.H.S., les taux de réussite des étudiants, le transfert vers l'industrie, la participation à l'innovation et la création d'emplois. La France doit peser de tout son poids pour que ce classement devienne une référence pour les étudiants, les enseignants, les entreprises au niveau européen et mondial. Nous devons être fiers de notre culture scientifique et académique et nous devons en assurer la promotion avec confiance et détermination.

Horizon 2020

Trois nouveautés qui convergent avec la nouvelle politique pour la recherche du ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche : la simplification, la réponse aux défis sociétaux, le continuum entre recherche et innovation.

La simplification

Le 10 octobre 2012 à Luxembourg, les ministres européens de la recherche, réunis en "conseil compétitivité" ont décidé d'adopter une simplification radicale pour Horizon 2020, en se ralliant au principe d'une estimation forfaitaire simple et unifiée, pour l'établissement des financements des projets.

La France a fortement soutenu cette décision qui va dans le sens de la simplification des procédures et il a fallu deux conversations téléphoniques avec ma collègue allemande, Annette Schavan pour emporter la décision. Cette simplification ne va pas à l'encontre des principes de bonne gestion, et notamment l'utilisation des coûts complets pour établir le budget d'une demande. Elle combine les deux : règles de bonne gestion en interne, et simplification des démarches à l'externe. Le conseil de compétitivité a donc choisi un modèle de financement qui permet une mise en œuvre plus rapide, plus transparente, qui libère du temps de recherche, qui réduit les risques d'erreurs et de contentieux et qui sera plus attractif pour les laboratoires publics et les PME-PMI de notre pays.

La réponse aux défis sociétaux

Nous partageons le choix des trois grandes priorités d'Horizon 2020 : l'excellence scientifique, le "leadership" industriel, et les sept défis sociétaux.

Et c'est pourquoi je veillerai tout particulièrement :

  • à soutenir les efforts d'harmonisation de nos programmes avec les initiatives européennes en cours dans les programmes Horizon2020, dans le dispositif des KET et l'E.I.T., pour ce qui concerne le développement des technologies de rupture et créatrices d'emplois nouveaux ; 
  • à ce que les cinq Alliances nationales de recherche assurent une articulation efficace et harmonieuse entre les stratégies et les programmations nationales de la recherche, d'une part, et les défis sociétaux définis pour Horizon 2020 en Europe, d'autre part.

L'entrée par les défis sociétaux est légitime et souhaitable, à condition qu'elle ne soit pas un instrument exclusif de pilotage de la science. La recherche fondamentale doit pouvoir librement s'exprimer et être conduite en toute indépendance, car ce sont des recherches dont les applications ne peuvent pas être prédites au moment de leur engagement. Leur impact est pourtant essentiel pour générer des innovations et ouvrir de nouveaux champs de connaissance, et elles ressourcent aussi bien notre mode de pensée pour les recherches technologiques. Mais l'articulation avec les grands défis sociétaux est tout aussi nécessaire, car elle procure à nos efforts de recherche un fondement concret, convaincant, compréhensible par l'ensemble de la population, utiles à l'emploi, au progrès.

Le continuum recherche/innovation

Le ministère a soutenu l'idée selon laquelle la recherche et l'innovation devaient être réunies dans le même programme-cadre, au bénéfice des politiques européennes de croissance et d'emploi. Pour la première fois, le programme-cadre européen contient des perspectives qui sont en faveur de la réindustrialisation des Etats membres, car il comprend désormais des financements qui couvrent les premières applications commerciales des découvertes scientifiques.

Pour compléter ce nécessaire continuum, le ministère a soutenu la position de la Commission Européenne qui vise à maintenir et renforcer la complémentarité entre les financements d'Horizon 2020, d'une part, et les fonds structurels destinés à la politique de cohésion européenne, d'autre part. Il a été en effet décidé que la recommandation de la Commission porterait à 80% des fonds structurels le budget consacré à la recherche-innovation, au soutien aux P.M.E. et au développement économique sobre en carbone, notamment pour les régions d'Europe les plus "développées". Sans attendre les propositions du groupe de travail présidé par Jean-Louis Beylat et Pierre Tambourin, 15 mesures pour le transfert qui s'intègrent.

Le budget d'Horizon 2020 et les enjeux pour la France

La Commission propose une augmentation de 15,7% pour le programme-cadre. Augmenter les financements semble raisonnable du point de vue du ministère compte tenu de l'élargissement du périmètre à des activités proches du marché, des activités ciblées sur les P.M.E., et le développement de l'E.I.T. (notamment les KIC, Knowledge and Innovation Communities).

Mais la première priorité pour la France, c'est surtout d'augmenter la part des financements qui reviennent à ses propres laboratoires et à ses projets. La France est le deuxième contributeur (16,4%), après l'Allemagne (19,7%), mais elle n'est que le troisième bénéficiaire (11,8%), derrière l'Allemagne et le Royaume Uni. Le taux de retour français ne pourra être substantiellement amélioré que si nous incitons les équipes à aller chercher les financements européens. Car nous savons tous clairement aujourd'hui que notre faiblesse relative ne tient pas à un défaut de réussite, avec un taux de succès de 25%, supérieur à la moyenne européenne (autour de 20%), mais à un déficit de candidatures, notamment pour l'E.R.C..

Il faut maintenant nous organiser résolument pour aller chercher ces crédits européens. Avec la frénésie des appels à projet dans le dernier quinquennat, nos équipes de recherche ont été moins présentes au niveau européen et nous avons régressé dans nos réponses au niveau du P.C.R.D.T.. Alors que notre pays y contribue à près de 17%, en deuxième place derrière l'Allemagne, notre taux de retour a baissé de 30%. C'est dommage sur le plan financier, mais plus encore pour notre perte d'influence dans la construction d'une Europe de la recherche et de la connaissance. Nous sommes en train de mettre en place des programmes d'incitation pour les équipes et les candidats potentiels : par exemple, il est indispensable que l'A.N.R. développe des programmes d'incitation et de soutien à la compétition européenne, notamment pour les candidats ERC qui sont très proches du succès et qui ont besoin d'un accompagnement ciblé pour franchir le cap. Cette décision a été confirmée par le Conseil d'administration du 14 novembre dernier.

Erasmus pour tous

La mobilité étudiante en Europe est un enjeu de la construction européenne, mais c'est aussi un enjeu pour l'insertion professionnelle, et donc pour la réussite étudiante, et nous devons donc veiller à ce que les conditions de la mobilité soient démocratiques, c'est-à-dire qu'elle soit vraiment accessible de la même manière pour tous. Malgré une augmentation continue du nombre de mobilités de type Erasmus, elles ne concernent que 1,5% de la population étudiante totale. Et le profil socio-économique moyen des bénéficiaires de cette mobilité est plus élevé que celui de la population étudiante elle-même. Le déficit de mobilité européenne est donc également un déficit démocratique.

Pour le projet "Erasmus pour tous" la Commission demande que le budget passe de 7 à 19 milliards d'Euros. Cette augmentation permettrait principalement d'augmenter le nombre de bénéficiaires, et l'on sait bien que la démocratisation de la mobilité européenne passe d'abord par une augmentation du montant unitaire des aides, pour encourager les jeunes issus des familles modestes à en bénéficier.

Erasmus pour tous n'atteindra donc les objectifs de démocratisation que si nous parvenons à mobiliser des aides complémentaires ; la solution envisagée par la Commission, avec un fonds de garantie qui permettrait de mettre en place des prêts pour les étudiants en mobilité, n'est qu'un palliatif, qui ne nous satisfait pas sur le plan démocratique.

L'Europe devient économique et culturelle, elle s'efforce d'être politique, elle doit être également sociale. Nous avons besoin d'être plus Européens, parce que nous souhaitons exister plus fortement à l'international pour retrouver la croissance et redresser notre pays. Cette ambition européenne et internationale doit bénéficier à la démocratisation des études supérieures. Ouvrir l'Europe et le monde à notre jeunesse et à nos étudiants, oui, c'est indispensable. Le faire également pour tous, avec les moyens d'une égalité réelle, oui, c'est un devoir.

Robert Schumann nous a montré la voie, en fondant l'Europe sur un principe de solidarité concrète :
"L'Europe ne se fera pas d'un coup, ni dans une construction d'ensemble : elle se fera par des réalisations concrètes créant d'abord une solidarité de fait." (Robert Schumann)

En période de crise économique, sociale, environnementale, à un moment où les équilibres dans le monde sont en pleine mutation, le renouveau européen emportera par la connaissance, l'innovation, le lien culturel me paraît plus que jamais garant de notre avenir commun. C'est à l'éducation et à recherche d'y jouer un rôle tout à fait essentiel ; je vous remercie d'y contribuer.

1ère publication : 16.11.2012 - Mise à jour : 24.05.2013

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Delphine CHENEVIER

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