Prix Irène Joliot-Curie 2013 : distinguer l'excellence scientifique féminine

Remise du prix Irène Joliot-Curie 2013© M.E.S.R./X.R. Pictures

Lors de la remise du prix Irène Joliot-Curie 2013, Geneviève Fioraso a insisté sur le double objectif  de ce prix: distinguer l'excellence scientifique féminine et lutter contre la part trop faible de femmes s'orientant vers une carrière scientifique.

Discours - 19.11.2013
Geneviève Fioraso

Seul le prononcé fait foi

 

Je tiens, tout d’abord, à vous dire que je suis très heureuse d’être ici, parmi vous, ce soir, pour remettre le Prix Irène Joliot-Curie, et ce pour la seconde année consécutive, à quatre femmes d’exception. 

Créé en 2001, le Prix Irène Joliot-Curie a un double objectif : distinguer l’excellence scientifique féminine et lutter contre les stéréotypes sexués vivaces, à l’origine de la part trop faible de femmes talentueuses qui s’orientent vers une carrière scientifique.

Je remercie la Fondation EADS qui, depuis 2004, soutient ce prix et son représentant, M. Marwan Lahoud, ici présent.

Je remercie évidemment l’Académie des Sciences et l’Académie des Technologies qui sont nos partenaires dans la remise de ce prix. Elles sont garantes de l’objectivité et de la qualité des critères mis en œuvre dans la sélection des lauréates.

Cette année est une année particulière, particulière et exceptionnelle, pour trois raisons :

  • d’abord parce que nous avons quatre lauréates au lieu de trois, la qualité des dossiers présentés n’ayant pas permis de départager deux candidates, elles ont été déclarées ex-aequo;
  • ensuite, parce que je viens d’inaugurer, avec l’amical soutien de ma collègue Najat Vallaud-Belkacem qui s’excuse de n’avoir pu être présente comme elle le souhaitait, l’exposition "Infinité Plurielles", exposition de portraits photographiques, sur les grilles du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, des femmes d’aujourd’hui qui font la science;
  • enfin parce que le moment est venu de présenter un premier bilan de la politique portée par le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche en faveur de l’égalité et de la parité.

Tout d’abord, permettez-moi de féliciter très chaleureusement les lauréates : vous avez su, chacune dans votre domaine, repousser les frontières de l’imagination et de la créativité pour traverser le plafond de verre et faire avancer la connaissance scientifique.
Soyez-en vivement remerciées.

Mme Wiebke Drenckhan, vous êtes lauréate du Prix de la  Jeune scientifique. Vos travaux novateurs vous ont permis de développer une expérience multidisciplinaire dans le domaine de la science des mousses liquides et solides, sujets ancrés dans deux communautés scientifiques différentes, physique et physico-chimie.

Vous soulignez que l’art et la science entretiennent des rapports étroits, et je partage entièrement votre approche, approche qui se retrouve dans votre travail de recherche puisque c’est l’interdisciplinarité qui est fondatrice de votre travail scientifique.

Mme Claire Wyart, vous êtes également lauréate du Prix de la Jeune scientifique pour vos recherches innovantes dans le domaine du contrôle de la motricité. L’interdisciplinarité est également au cœur de votre approche puisque vous combinez les méthodes de l’optique et de la génétique afin de développer l’application d’outils optogénétiques destinés à améliorer la reconstruction des circuits neuronaux après une lésion de la moelle épinière.

Mme Véronique Newland, c’est au titre du Parcours Femme entreprise que vous êtes distinguée aujourd’hui. Vous avez su mettre votre talent au service de la recherche et de l’innovation par la création d’une jeune entreprise innovante : New Vision Technologies.
Vous travaillez en partenariat étroit avec les entreprises publiques dans le domaine de l’optronique et le centre de recherche E.D.F.vient de déposer un brevet sur votre système de mesure de propagation de fissure dans un tube par mesures optiques micrométriques.

Mme Valérie Masson-Delmotte, c’est en tant que Femme Scientifique de l’année que j’ai le plaisir de vous féliciter. Vos travaux remarqués permettent de comprendre les évolutions climatiques passées afin de mieux évaluer la réponse du système climatique aux rejets anthropiques de gaz à effet de serre.

Avec vos collègues français fortement impliqués dans les travaux du GIEC – Olivier Boucher, Philippe Ciais,  Jean Jouzel, Serge Planton –, vous contribuez à un effort unique dans l’histoire de la science et dans la méthodologie d’action collective face à un problème majeur, celui du réchauffement climatique. La communauté scientifique française a beaucoup à apporter à ces travaux, qui sont, j’en suis certaine, déterminants pour l’avenir de notre société au travers de leur éclairage des choix qu’il nous appartient de faire.

Vous êtes les exemples qui inspireront les générations futures !

Je crois à la force de l’exemple que vous représentez  toutes les quatre et, j’ai cette conviction forte, de la nécessité d’ouvrir davantage le monde scientifique aux femmes. Je rappelle que c’est une femme, Emilie du Châtelet, qui a vulgarisé, en France, les travaux de Newton.

Convaincre les femmes qu’elles sont à la hauteur, qu’elles doivent choisir une carrière scientifique n’est pas seulement répondre à une promesse républicaine, celle de l’égalité, c’est aussi permettre le redressement économique de notre pays en ne nous privant pas du vivier de talents que représentent les femmes. C’est donc favoriser les emplois de demain !

Des études récentes démontrent que les entreprises publiques co-présidées gagnent en productivité avec la parité !

Pour parvenir à la parité, nous devons accomplir une révolution culturelle : changer les stéréotypes, les préjugés, les croyances dès le plus jeune âge. Albert Einstein affirmait non sans raison que la lutte contre l’obscurantisme est si ardue qu’ "il est plus facile de désintégrer un atome qu’un préjugé" !

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : seules 27% de filles sont dans des écoles d’ingénieur, le pourcentage de filles ne dépasse pas 30 % dans les classes préparatoires scientifiques contre 73,2% dans les classes préparatoires littéraires. Sans politique volontariste, comme je le dis régulièrement, il faudra attendre 2075 pour que la parité soit atteinte dans les écoles d’ingénieur.


Plus généralement, toutes disciplines confondues, si la part des femmes Maîtresses de conférences et la part des femmes Professeures des universités ont chacune progressé d’environ 10 points entre 1992 et 2012, les femmes continuent d’être largement minoritaires parmi les Professeurs. Si le rythme moyen de progression restait inchangé, le corps des Maîtres de conférences serait paritaire en 2027 et celui des Professeurs d’université en 2068 ! Et que dire des 8 % de Présidentes d’universités et d’établissements publics d’enseignement supérieur !

J’ai eu le plaisir de remettre, personnellement, à Margareth Buckingham, jeudi dernier, la Médaille d’Or du C.N.R.S.. Ce n’était que la troisième fois qu’une femme l’obtenait en 59 ans ! Je ne voudrais pas attendre 27 ans pour remettre la suivante !

Aucune Médaille Fields n’a encore été décernée à une femme. Or, l’excellence mathématique n’est pas constitutive d’une identité de genre. Elle repose en revanche sur la confiance et c’est là qu’une politique volontariste a un rôle essentiel à jouer.

Je prendrai pour illustrer ma démonstration un exemple simple : une expérience relatée par des chercheurs dans l’émission de France Culture, Science Publique, il y a deux semaines. Les résultats obtenus par des femmes ou des hommes au même exercice dès lors qu’il est présenté soit comme étant un exercice de géométrie soit comme faisant appel à des compétences artistiques sont différents.

Les hommes réussissent mieux lorsqu’ils sont persuadés que leurs compétences scientifiques, mathématiques en l’occurrence, sont en jeu. On obtient les résultats inverses pour les femmes.

C’est donc bien une question de confiance assise sur la fausse prémisse d’un syllogisme - les hommes sont meilleurs en science versus les filles sont meilleures dans les domaines littéraire et artistique - qui explique l’écart que l’on peut mesurer entre les hommes et les femmes qui s’orientent dans les carrières scientifiques et technologiques.

La politique que je porte repose donc sur deux piliers : la force de l’exemple et la déconstruction des stéréotypes liés au genre. Autant le redire c’est bien une révolution des mentalités qui est engagée !

Premier pilier : la force de l’exemple. Marie Curie comme Irène Joliot-Curie, sa fille, ont joué un rôle souvent fondateur, pour  nombre de jeunes femmes dans le choix qu’elles ont fait de s’engager dans des carrières scientifiques.  Ces exemples sont encore trop rares.

C’est la raison pour laquelle je me suis engagée à nommer 40% de femmes sur les postes d’encadrement supérieur, engagement qui a été tenu dès 2013.

J’ai également fait voter un certain nombre de dispositions, treize au total, dans la loi du 22 juillet 2013 relative à l’Enseignement supérieur et à la Recherche qui visent à renforcer l’exemplarité par la promotion de femmes, à qualité scientifique égale et pas supérieure, à des postes de responsabilité.

Parmi les plus emblématiques, on peut citer l’instauration de la parité dans les jurys de concours, dans les listes de candidature à la gouvernance des établissements, la création d’une mission égalité dans tous les établissements d’enseignement supérieur, la composition paritaire d’autorités stratégiques telles que le Haut conseil à l’évaluation et le Conseil stratégique de la recherche qui se mettent en place.

Second pilier : déconstruire les stéréotypes inhérents au genre.

C’est dès le plus jeune âge qu’il faut intervenir et Najat Vallaud-Belkacem et Vincent Peillon s’y emploient chacun dans leurs domaines de compétence.

Cela commence en effet dès l’enfance : combien de femmes chercheuses, P.D.G., astronautes, exploratrices, dans les albums, les livres, films proposés aux enfants ? La reproduction des stéréotypes se fait de façon tout à fait naturelle sans que l’on y prête attention.

Trop souvent les éducateurs, au sens large, tout à fait inconsciemment, ne demandent pas les mêmes choses, n’exigent pas les mêmes savoirs, les mêmes compétences, les mêmes comportements, n’offrent pas les mêmes jeux aux enfants, en fonction de leur genre.

Le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche a également un rôle fondamental à jouer, notamment en promouvant la recherche des études de genres, pionnières dans ce domaine.

Permettez-moi de lever immédiatement une ambiguïté : par étude de genres, je n’entends ni la négation de l’identité sexuelle ni de la différentiation sexuelle mais bien la déconstruction des stéréotypes.

J’ai présenté au Premier ministre un plan d’actions spécifiques qui vise à la déconstruction des stéréotypes sexistes et de genre via la formation des enseignants et des enseignantes à l’égalité dans le cadre des écoles supérieures du professorat et de l’enseignement.

Car les stéréotypes s’installent dès l’enfance, dans les familles, à l’école, dans les médias.

Ce plan d’actions comprend des mesures pour promouvoir la mixité des filières, qui est à la base d’une évolution plus égalitaire du monde de l’enseignement supérieur et de la recherche.

De plus, il vise la lutte contre toute forme de violence et de discrimination sexuelle, sexiste ou homophobe dans le monde académique avec une action ciblée pour les doctorantes.

Il s’agit, enfin, d’un plan de soutien à la recherche sur les questions relatives au genre et à l’égalité hommes-femmes, notamment par la mise en place d’un Collegium qui fédèrera l’ensemble des branches académiques relatives aux études sur le genre.
C’est un plan ambitieux mais indispensable.

J’invite chacune d’entre vous, et je sais que vous le faites déjà, à venir témoigner de votre engagement et de votre passion au service de la science et de la recherche.

Les emplois de demain seront fondés sur l’innovation, la créativité, les nouvelles technologies, cela suppose la diversité. La recherche et la science sont au cœur de cet engagement : les femmes doivent y avoir leur place.

Simone de Beauvoir disait "On ne naît pas femme, on le devient." Permettez-moi de vous rappeler qu’on ne naît pas scientifique ni fort en sciences, on le devient !

Je crois en vous, en la force que vous représentez : celle du progrès durable, au service d’une société riche, qui réconcilie les genres, enfin.
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1ère publication : 19.11.2013 - Mise à jour : 22.11.2013

Discours de Geneviève Fioraso

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