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Maths, physique, nanosciences, STIC

Remise du grade de commandeur de la Légion d'honneur à Pierre-Louis Lions

Légion d'honneur Pierre-Louis Lions© M.E.S.R./XR Pictures

Geneviève Fioraso a remis les insignes de la Légion d'honneur à Pierre-Louis Lion, mathématicien, médaille Fields 1994.

Discours - 12.03.2014
Geneviève Fioraso

Cher Pierre-Louis Lions, nous sommes réunis, ici, ce soir, devant vos collègues, vos amis, votre famille, pour vous remettre les insignes de Commandeur de la Légion d'honneur, le plus haut grade de notre ordre national !

La promotion au grade de Commandeur distingue les personnalités les plus éminentes. C'est un juste retour des choses que la République vous remercie pour votre engagement d'excellence à son service.

Ce soir,  j'ai le plaisir et l'honneur de rendre hommage à un scientifique, un mathématicien de renommée mondiale. Votre parcours est hors normes : Médaille Fields, en 1994, professeur au Collège de France depuis 2002, membre de l'Académie des sciences, sans compter les nombreux prix qui ont distingué toutes les étapes de votre carrière.

Je n'en citerai que quelques-uns qui témoignent de la diversité de votre action : le prix I.B.M. France en 1987, le Prix Ampère de l'Académie des Sciences en 1992, le Prix de l'Institut de Finance Europlace en 2003, le grand prix Inria en 2012. 

Pour ce dernier, un clin d'œil à votre père, éminent mathématicien lui aussi et premier Président-directeur général en 1979 de l'Iria, l'ancêtre de l'Inria, ce même père qui vous avait donné le conseil suivant : "ne fais surtout pas de maths !". Je le remercie au nom de la science d'avoir eu la sagesse de vous dissuader pour mieux stimuler votre envie.

Au passage, c'est un conseil pour les parents soucieux, à juste titre, de voir leurs enfants titulaires d'un bac scientifique se diriger vers la finance plutôt que vers les sciences : jouez sur l'esprit de contradiction. Mais l'exemplarité a dû aussi jouer son rôle en ce qui vous concerne !

D'ailleurs, c'est bien votre exemple qui a inspiré, à son tour, les jeunes générations.

Vous avez dirigé de nombreuses thèses et vous avez été en particulier le directeur de thèse de Cédric Villani, devenu ensuite Médaille Fields ! Vous participez au rayonnement scientifique de la France dans le monde !

Avec 12 médailles Fields et un prix Türing, la France se situe à la seconde place, juste derrière les Etats-Unis, en mathématiques. En valeur relative, si l'on compare la taille des deux pays, on peut même dire que notre pays est leader mondial dans ce domaine.

C'est une source de fierté et vous y avez beaucoup contribué, en donnant à votre tour la possibilité à des mathématiciens talentueux d'épanouir leur créativité !

Votre parcours académique d'excellence est connu de tous et je n'en retracerai donc que quelques étapes, pour insister sur ce qui caractérise l'originalité de votre démarche.

Reçu major ex-aequo à l'Ecole Polytechnique, en 1975, vous optez pour l'Ecole normale supérieure, de la rue d'Ulm, où vous êtes en seconde position, parce que vous savez déjà que c'est à la recherche que vous vous destinez ! Et particulièrement à la recherche en mathématiques, une passion qui vous habite sans vous contraindre car vous allez explorer et ouvrir des voies très diverses. 

C'est bien parce que vous êtes déjà inspiré par ce parcours original que vous décidez sciemment de ne pas passer l'agrégation, pour vous engager immédiatement dans la recherche en vous consacrant à votre travail de thèse.

Quatre ans plus tard, en 1979, vous obtenez un doctorat d'Etat qui porte sur "quelques classes d'équations aux dérivées partielles non linéaires et leur résolution numérique", sous la direction d'Haïm Brézis, à l'Université Pierre et Marie Curie.  Vous n'avez alors que 23 ans !

Même si la précocité est de mise chez les mathématiciens - la convoitée médaille Fields doit être obtenue avant 40 ans et le souvenir d'Evariste Gallois est bien présent - votre parcours est déjà hors normes.

Vous poussez la modestie jusqu'à comparer les maths à "un sport solitaire pour flemmard".

Ce n'est pourtant pas le terme qui vient à l'esprit pour qualifier votre parcours d'hyperactif, dans des domaines très diversifiés. Car à 23 ans, toujours, vous développez vos compétences de chercheur et d'ingénieur.

Comme si cela ne suffisait pas, vous vous intéresserez très vite, aussi, à la transmission des savoirs et toute votre carrière conjuguera ces missions rarement menées de front avec autant de détermination et de succès : l'enseignement, la recherche et l'engagement dans l'économie réelle, l'industrie.

Mais revenons au contenu de vos recherches. Votre travail de thèse vous conduit à introduire la notion de solutions de viscosité d'équations aux dérivées partielles, méthode pour laquelle vous êtes mondialement connu, et qui constitue une contribution fondamentale à la théorie moderne des équations de Hamilton-Jacobi.

La médaille Fields vous est attribuée pour vos travaux appliqués à la physique statistique sur l'équation de Boltzmann. Vous avez, en effet, su donner le premier théorème d'existence globale de solution pour cette équation. Vous avez ouvert un champ de recherche novateur dans le domaine des équations cinétiques, que sauront exploiter avec le bonheur que l'on connaît vos étudiants. Certains disent même que, davantage qu'un modèle, c'est une école que vous avez fondée !

Votre théorème d'existence globale de solutions pour les équations d'Euler de la mécanique des fluides compressibles est encore l'une de vos contributions majeures aux mathématiques appliquées à la physique. Elles ont fait l'objet d'une publication en deux volumes, qui a rencontré un succès international, auprès d'un public scientifique comme industriel !

L'obtention de votre médaille Fields récompense l'excellence de vos travaux, mais elle consacre aussi un champ disciplinaire à part entière, celui des mathématiques appliquées.

C'est la première fois qu'elle est attribuée pour récompenser des recherches dans un champ autre que celui des mathématiques fondamentales.

Vous avez ouvert la voie et contribué au décloisonnement entre recherche fondamentale, recherche appliquée et recherche partenariale avec l'industrie.

Vous avez bousculé un autre tabou : ce que j'appelle le "silo disciplinaire français" et vos travaux s'inscrivent définitivement dans l'interdisciplinarité : les maths bien sûr, les statistiques, mais aussi la physique, la chimie, l'économie et même les process industriels, ce qu'on appelle les sciences pour l'ingénieur. 

Dans la loi sur l'enseignement supérieur et la recherche, j'ai voulu encourager l'interdisciplinarité et inscrire la mission de transfert : vous aviez depuis longtemps anticipé cette démarche, indispensable au redressement de notre pays mais aussi au progrès scientifique.

Les technologies stimulent et accélèrent la recherche fondamentale qui, à son tour, propose de nouveaux verrous à lever à la recherche technologique. Et les mathématiques y ont toute leur place : la gestion du big data à des fins de communication comme pour les applications médicales, les opérations à cœur ouvert ou la médecine personnalisée, les satellites, la modélisation de la dérégulation climatique pour ne citer que ces exemples, sont autant de domaines qui s'appuient sur les mathématiques pour progresser et innover.

Votre travail scientifique a donc permis la reconnaissance d'une école, l'école française de mathématiques appliquées, que votre père a contribué à fonder avec des mathématiciens !

Vous êtes aujourd'hui éditeur de 45 revues internationales, vous avez présidé le Conseil d'Administration de l'E.N.S. de la rue d'Ulm et de nombreux conseils scientifiques, vous avez dirigé de nombreux programmes internationaux de coopération scientifique. Mais vous vous êtes toujours intéressé aux questions concrètes en tant que sujets de recherche.

Car si les mathématiques appliquées s'appuient sur un développement conceptuel et théorique important, elles ont des applications concrètes, immédiatement identifiables. Et ce champ des applications, je l'ai dit, vous a toujours intéressé. Si quelqu'un se pose encore la question, "les maths, pour quoi faire ?", votre parcours y répond de façon très complète.

Vous avez toujours consacré une partie de votre activité à résoudre des problèmes en contexte industriel, dans des domaines aussi différents que le traitement d'images, la chimie, le spatial, la finance, souvent dans des process à haut risque si l'on y regarde de près.

Car le risque et l'audace sont vraiment votre marque de fabrique et conformes aussi à une autre facette de votre personnalité, celle du passionné et joueur, je crois aussi, de rugby : les valeurs et l'engagement toujours...

Dans les applications industrielles de vos travaux, on peut citer la modélisation de l'écoulement d'un gaz raréfié, qui sera utilisée dans le programme de la navette spatiale Hermès en 1994.

Ces travaux, novateurs, ne sonnent pas le glas de votre créativité, loin de là, et vos contributions à l'innovation industrielle vont se multiplier tout au long de votre parcours de chercheur. Avec un point commun dans cette diversité, que vous résumez en deux mots, les maths et l'analyse. J'y ajouterai l'engagement et l'immersion dans la vie réelle.

C'est à l'occasion de votre fonction d'enseignant à Paris 9 Dauphine, de 1981 à 2003, que vous allez appliquer ces fonctions d'analyse au secteur économique et, plus précisément, aux risques liés aux marchés financiers, grâce à une approche statistique du risque.

Avec votre collègue de Dauphine, Jean-Michel Lasry, vous découvrez les simulations de Monte-Carlo et inventez la théorie des jeux à champ moyen, M.F.G., "Mean Field Games" en bon français.

Vous développez une approche nouvelle dans le secteur financier, avec de nouveaux algorithmes traitant des contraintes de crédit, des variations de cours des matières premières, des externalités et variables qui influent sur les marchés financiers et conditionnent donc les risques.

Cette approche statistique du risque ne se limite pas à la finance et à l'économie et peut être utilisée par exemple pour la biologie, un secteur au cœur de la recherche de ce 21e siècle, et que je souhaite pousser davantage dans notre pays.

Pas moins de quatre congrès ont été consacrés cette année à la théorie des jeux à champ moyen. Encore une fois, vous aviez été précurseur.

Vous allez encore plus loin dans votre engagement en vous lançant, à cette occasion, dans la création d'entreprises.

Vous co-fondez en 2009, avec Jean-Michel Lasry, encore, ainsi qu'Olivier Guéant de l'Université Denis Diderot et l'entrepreneur Henri Verdier, la start-up "M.F.G. Labs", qui développe aujourd'hui des algorithmes et des applications disponibles sur internet, en utilisant les réseaux sociaux. Elle a créé plus de 20 emplois en 3 ans, et le succès, là encore, est au rendez-vous.

Je dois dire que votre parcours met à mal le discours positif que je tiens en tant que ministre de l'Enseignement supérieur sur la pédagogie "du rebond" à partir de ses erreurs.

Je n'ai pu déceler aucune erreur dans votre parcours pourtant si riche et si créatif, mû par une curiosité illimitée, une audace à franchir les barrières qui ne l'est pas moins et une solide culture scientifique associée à une grande puissance de travail. Peut-être évoquerez-vous cette face cachée de l'iceberg, qui m'a échappée et qui permet pourtant de progresser.

Les grands groupes industriels ont d'ailleurs bien identifié l'intérêt de votre parcours et ont fait appel à vos compétences en tant que consultant ou conseiller scientifique, là aussi dans des domaines très divers : l'énergie, avec E.D.F., les télécoms avec Orange et bien d'autres.

Chercheur de renommée internationale, créateur d'entreprise, investi dans les partenariats industriels, vous avez toujours tenu, dès le début de ce beau parcours, à consacrer du temps à la transmission du savoir, par la recherche, nous l'avons vu, mais aussi par l'enseignement.

Vous êtes l'un des mathématiciens les plus cités au monde.

Alors que de nombreuses universités étrangères vous proposent des chaires prestigieuses, la seule que vous ayez acceptée est celle de Visiting Professor dans de nombreuses universités étrangères, ce qui a permis  une diffusion plus large de votre enseignement. Car c'est au bénéfice de notre pays et de ses étudiants que vous avez choisi de vous investir.

A 25 ans, vous enseignez déjà à l'université Paris 9 Dauphine, avec un succès qui n'était pas si évident puisque vous aviez pris le risque de vous adresser à des étudiants qui n'étaient pas de purs matheux, pas plus que l'environnement de cette université, davantage économique et financier.

Depuis 1992, vous enseignez les mathématiques à l'Ecole Polytechnique et vous êtes nommé titulaire en 2002 de la chaire Equations aux dérivées partielles et applications, au Collège de France. En 2000, vous êtes aussi professeur invité au Conservatoire national des Arts et Métiers.

Mais quand vous ressourcez-vous donc ? Peut-être à l'occasion de ces échanges avec les étudiants, justement. Car vous aimez transmettre, c'est pour cela aussi que avez toujours enseigné, en parallèle avec vos nombreuses et prenantes activités. Votre charisme fait merveille : toute une jeune génération de chercheurs ont suivi et continuent de suivre vos cours avec enthousiasme.

L'un de vos défis, c'est de ramener à la vocation mathématique vos étudiants d'X qui seraient tentés d'emprunter d'autres voies, peut-être plus évidentes ! Vous vous adressez, aussi, par vos cours au Collège de France, à un public plus large auquel vous faites partager les subtilités des équations aux dérivées partielles et leurs applications.

Si ce tableau reste incomplet - votre créativité nous réserve encore de belles découvertes - le portrait, lui, est bien celui d'un homme complet, celui d'un chercheur reconnu, d'un industriel qui réussit, d'un homme engagé, infatigable travailleur qui veut toujours repousser les frontières de la connaissance et des possibles.

D'un homme de défi et de volonté enfin parce que, pour citer Henri Poincaré, autre mathématicien d'exception, l' "on résout les problèmes qu'on se pose et non les problèmes qui se posent".

Ce qui caractérise votre démarche, finalement, outre l'excellence, c'est la passion, l'audace et l'originalité, la transgression qui vous a amené à faire des maths malgré ou grâce à l'injonction paternelle, mais des maths à votre manière, libre et sans frontière, d'aucune sorte.

Cher Pierre-Louis Lions vous faites partie de ces hommes d'exception,  qu'on aurait qualifiés au 16e siècle d'homme illustre, au 17e siècle, d'honnête homme, au 18e siècle, de grand homme, qui par leur audace, leur créativité, ont su faire progresser le savoir, la science et le progrès.

Par l'étendue de votre action, vous avez l'élégance et la générosité de faire partager cette démarche d'excellence à un public élargi, toujours au service de l'intérêt général. Soyez en remercié.

Cher Pierre-Louis Lions, vous méritez amplement les honneurs de la République, et je suis très heureuse et très honorée de vous remettre personnellement la distinction que vous allez recevoir aujourd'hui.

Au nom du Président de la République et en vertu des pouvoirs qui nous sont conférés, nous vous faisons Commandeur de la Légion d'honneur.

1ère publication : 12.03.2014 - Mise à jour : 13.08.2014

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Delphine CHENEVIER

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