Enseignement supérieur

Clôture du congrès annuel de la Conférence des grandes écoles

Geneviève Fioraso© Benjamin Chelly

Geneviève Fioraso s'est exprimée en clôture du congrès 2014 de la Conférence des grandes écoles (C.G.E.) vendredi 3 octobre 2014, à l'Ecole nationale du génie de l’eau et de l’environnement de Strasbourg.

Discours - 3.10.2014

Je vous remercie d'avoir bien voulu m'inviter à la clôture du congrès 2014 de votre Conférence en cette belle ville de Strasbourg à la fois ville internationale et lieu reconnu d'excellence scientifique. Je découvre à cette occasion les locaux de l'Ecole de Management de Strasbourg et vous remercie, madame la Directrice Générale, de m'y accueillir. Je suis d'ailleurs particulièrement heureuse de vous saluer : votre présence à la direction générale de cette école témoigne, je l'espère, de ce que, dans votre milieu, la parité progresse !

Monsieur le Président, avec ma présence parmi vous ce matin à votre congrès annuel, c'est ma rentrée universitaire à la rencontre des établissements et de leurs associations qui se poursuit.

Après la C.P.U. puis la C.D.E.F.I., je suis heureuse de m'adresser à la C.G.E. et plus particulièrement à celles et ceux d'entre vous qui n'avaient pu participer à ces deux précédentes rencontres.

Je veux, en effet, profiter de ce discours de clôture pour vous adresser un message simple, celui du sens que je veux donner à cette rentrée 2014.

Je le fais d'autant plus volontiers que m'adresser à vous élargit le cercle de mon propos. La C.G.E. c'est en effet un visage de la diversité de notre enseignent supérieur français. Vous partagez des caractéristiques communes à vous tous, notamment vos modalités de recrutement, j'y reviendrai, mais j'apprécie aussi de rencontrer à travers vous plusieurs mondes d'appartenance, celui des écoles d'ingénieurs, publiques de différentes tutelles, ou privées, celui des écoles de gestion majoritairement à statut consulaire, celui des écoles spécialisées également sous tutelle des différents ministères, (ainsi par exemple des écoles d'agriculture ou des écoles d'art...) celui d'écoles étrangères enfin, l'une des originalités de votre Conférence.

Cette diversité-là contribue à la richesse de notre enseignement supérieur.

Elle est certes le produit emblématique de l'histoire singulière du système éducatif français, cette histoire que l'on dit si souvent incomprise à l'étranger et objet permanent de débat national. Je préfère parler de diversité que de complexité.

Mais, dès lors que votre Conférence, et les écoles qui la constituent acceptent de partager une même dynamique avec les autres établissements, notamment les universités, les inconvénients de la dualité qui parfois vous a séparés s'effacent devant les avantages d'une diversité enrichissante pour tous.

M'adresser à vous aujourd'hui, c'est donc pour moi, m'adresser à une composante importante de notre enseignement supérieur.

Il est, en effet, fini le temps où l'objectif premier voire exclusif de l'enseignement supérieur était la formation et la reproduction des seules élites du pays. La genèse de beaucoup de vos écoles est d'ailleurs à l'image de la façon dont les milieux économiques, voyaient, négativement le plus souvent, l'enseignement supérieur public. Mais réciproquement, on peut aussi l'interpréter comme le produit de la vision relativement restreinte qu'avait alors l'université de ses propres missions.

Cette méfiance primitive et réciproque entre le monde universitaire et le monde économique a beaucoup pesé sur notre histoire, comme sur votre histoire et celle de tous vos établissements. Elle pèse certes encore ici et là. Mais pour autant, quel chemin parcouru et je m'en réjouis !

Il y a une ou deux générations encore, la dualité de notre système produisait un véritable cloisonnement, néfaste pour tous : d'un côté une université préoccupée ni de l'insertion professionnelle de ses étudiants ni des applications pratiques de ses activités de recherche ; de l'autre des grandes écoles, formations efficaces de cadres mais éloignées de toute recherche et pensées d'abord comme outils de la reproduction sociale.

Aujourd'hui, la réalité est évidement tout autre : partout la question de l'insertion professionnelle est première, partout la recherche est devenue un ingrédient essentiel de la formation. Les écoles disposent de laboratoires, elles délivrent des masters ou des doctorats, et dans le même temps, nos universités savent désormais former des cadres de l'industrie ou du commerce.

Bref, de fait, sur bien des points, la dualité a vécu. Nos dispositifs se sont rapprochés sans affaiblir la diversité et les spécificités de notre offre. C'est évidemment un acquis très précieux. Mais il faut aller au-delà et répondre tous ensemble, chacun avec ses réponses propres, chacun avec ses spécificités au défi qui est déjà devant nous : celui d'une société où le besoin de qualification supérieure est désormais massif, ne peut plus être l'apanage d'une élite.

Atteindre l'objectif de porter 50 % d'une génération au niveau licence, comme le veulent tous les pays développés dont la France, ne peut se satisfaire d'une seule extension quantitative des formations initiales non sélectives. L'objectif ne peut se réduire à une diplomation de masse, il est aussi qualitatif, et lié à l'indispensable montée en gamme de notre économie, surtout en cette période de crise structurelle et de mondialisation.

Par ailleurs, bien des indicateurs démontrent que l'efficacité de la France, dans le domaine de l'éducation comme dans celui de l'économie, pâtit d'inégalités sociales croissantes. La justice sociale n'est pas seulement une valeur en soi, elle est donc aussi un instrument de l'efficacité économique d'un pays comme le nôtre

Or toutes les catégories sociales frappent désormais à notre porte, celle des universités comme celle des écoles. D'une génération à l'autre, les progrès sont réels et ne peuvent être niés. Mais les écarts, vous le savez, restent grands, malgré les efforts considérables que nous faisons, que vous faites, surtout depuis deux ans, en matière d'intégration sociale. L'Etat a pris toutes ses responsabilités, notamment avec 458 millions d'euros consacrés à l'augmentation des bourses pour les jeunes les plus défavorisés, pour le premier cycle mais aussi pour le master et doctorat.

Tout simplement, parce qu'en ce domaine, il n'y a pas seulement des inégalités de revenus mais aussi des inégalités de capital et de patrimoine culturels, qui continuent de s'accroître (Pierre Bourdieu le disait déjà, il y a cinquante ans ; Thomas Piketty le confirme aujourd'hui...).

Vous le voyez, vous le savez, vous êtes fortement interpellés par cette réalité. Et vous devinez combien je me réjouis de voir les efforts accomplis par nombre d'entre vous pour contribuer à ce que nous progressions dans cette indispensable ouverture sociale.

De cette ouverture sociale, l'alternance est un outil puissant. Je sais les efforts importants et les réussites de beaucoup d'entre vous en ce domaine. L'histoire même de beaucoup de vos écoles donne à l'alternance qui s'y pratique un caractère presque naturel, tant la proximité avec les milieux économiques correspondants y est forte. Mais le risque, on le sait, peut être, en l'occurrence, de redoubler, par l'alternance, des mécanismes de reproduction sociale qui ont pu être à l'origine de vos écoles. Vous le devinez, je souhaite que vous sachiez marier cette culture de l'alternance avec une véritable volonté d'ouverture sociale. J'ai fixé comme objectif à notre enseignement supérieur d'atteindre les 150 000 apprentis d'ici quatre ans. (120 000 aujourd'hui) Puisse l'accroissement ainsi voulu témoigner d'une telle ouverture sociale, et notamment grâce à vos efforts !

Je sais aussi que beaucoup d'entre vous craignent les effets de la récente loi sur la formation professionnelle, notamment sur les ressources procurées par la taxe d'apprentissage en particulier la partie "barème".

Il est vrai que la loi a voulu que les crédits de formation professionnelle bénéficient d'abord aux publics non qualifiés ou aux qualifiés les plus modestes de niveau V et IV. Il suffit de lire les statistiques du chômage et ce qu'elles démontrent du caractère relativement protecteur du diplôme, pour s'en convaincre.

Pour autant, un équilibre a été recherché, je me suis personnellement beaucoup battue pour cela. Les pertes de ressources pour vos établissements devraient être, à cet égard, raisonnablement limitées. Mais je serai très vigilante. Vos collègues de la C.D.E.F.I. ont récemment formulé une suggestion intéressante, celle de constituer un observatoire de la taxe d'apprentissage pour essayer d'évaluer les effets de la loi. Je suis prête à étudier avec vous tous, C.P.U., C.D.E.F.I. et vous, une telle idée.

Je crois aussi qu'en ce domaine on ne peut pas simplement raisonner "toutes choses étant égales par ailleurs". Si l'alternance s'est à ce point développée dans l'enseignement supérieur ces dernières années, au point que 12 à 14% de vos ingénieurs ou managers sont formés par cette voie, c'est parce qu'elle innove fortement en matière d'offre de formation, et qu'elle engendre ainsi une appétence nouvelle des entreprises et des étudiants, offrant une pédagogie diversifiée.

Ma conviction est donc que la bonne réponse aux éventuels effets de la loi c'est l'innovation permanente dans l'offre, notamment grâce au numérique. Le numérique n'est pas une fin en soi mais une innovation pédagogique au service de la réussite de tous. Ma conviction est aussi que vous devez vous rapprocher davantage des régions, désormais leaders clairement identifiés des modalités de financement. Ce n'est pas seulement l'équilibre entre les différents niveaux de formation que modifie la loi mais également tout le paysage institutionnel de la formation professionnelle.

Tous nos établissements d'enseignement supérieur doivent devenir familiers de ce nouveau paysage.

Un autre enjeu est en effet devant vous tous, universités comme écoles, celui de la formation tout au long de la vie. La "société apprenante", pour reprendre le terme de J. Stiglitz, elle-même née de l'économie de la connaissance, n'est pas seulement faite de jeunes générations montantes. Le besoin accru de qualifications plus élevées est d'autant plus pressant que les générations plus anciennes ont en moyenne un niveau d'éducation plus faible non seulement que les suivantes mais aussi que celui nécessité par l'évolution de leurs carrières. Les mutations technologiques, managériales s'accélèrent et les cursus de formation doivent y répondre et même les anticiper.

Nos établissements, même les vôtres les plus liés à des milieux professionnels précis, se consacrent encore trop exclusivement à la formation initiale et restent des opérateurs marginaux sur le marché de la formation continue ou tout au long de la vie.

Comme les universités, vous devez vous engager beaucoup plus délibérément sur cette voie. Ce n'est pas seulement que vous pourrez y trouver des ressources supplémentaires, c'est aussi, peut-être d'abord, parce que c'est une mission de vos établissements, parce qu'eux seuls peuvent garantir une formation tout au long de la vie de qualité, intégrant à la fois les acquis de la formation initiale et ceux de l'expérience professionnelle.

J'ai dit, au début de mon propos, que je croyais en les vertus de la diversité de notre enseignement supérieur, dès lors que cette diversité engendre un enrichissement de notre offre de formation globale et sait surmonter les cloisonnements stériles ou les compétitions contre productives.

C'est bien parce que je crois en cette diversité que j'ai voulu, par la loi du 22 juillet 2013, inciter les établissements à se regrouper. Non pas comme on l'a parfois dit, pour fabriquer de nouvelles et lourdes superstructures administratives, mais au contraire pour lutter contre les éparpillements, les redondances, les incohérences de notre paysage, pour rechercher de nouvelles synergies, gages non seulement d'une meilleure lisibilité ou visibilité mais aussi d'une plus grande efficacité, d'une plus grande intelligence collective.

Je suis heureuse que vous soyez partie prenante de cette dynamique des regroupements sur les trois formes possibles (fusion, communauté ou association). Beaucoup d'entre vous le sont, alors même qu'ils n'y sont pas contraints par la loi mais parce qu'ils ont compris que leur avenir pourrait en bénéficier. Une soixantaine d'écoles ont déjà rejoint un regroupement.

Je sais aussi, votre Président et votre bureau m'en ont parlé plusieurs fois, que certains d'entre vous n'y ont pas toujours trouvé leur place ou n'y ont pas trouvé la place qu'ils souhaitaient. Mais je tiens à vous dire que nous ne sommes qu'au début de ce processus, que les définitions qui viennent d'être adoptées des différents regroupements ne sont pas figées pour l'éternité.

Je sais que les lignes bougeront. Je sais qu'il y a un temps nécessaire à l'apprentissage, à l'appropriation collective de ces nouveaux modes de fonctionnement, de ces nouvelles mutualisations.

L'essentiel, me semble-t-il, est l'état d'esprit dans lequel vous adhérez, sous quelque forme que ce soit, à un regroupement.

Et soyons lucides : les résistances qui se manifestent ici ou là sont le plus souvent les effets logiques de vieux antagonismes que nous devons savoir surmonter, intelligemment et en toute sérénité.

On ne peut passer en un jour d'une dualité où tout opposait les deux parties à l'harmonie d'une diversité maîtrisée. Mais l'enjeu est bien là. Je compte sur vous pour vous engager sans arrière-pensées sur un tel chemin où vous avez tout à gagner. Et en retour, vous pourrez compter sur moi, pour contribuer à lever, chaque fois que je le pourrai, les résistances rencontrées. Je le dis d'autant plus volontiers que vous pouvez apporter beaucoup à ces regroupements, notamment par le lien spécifique avec les milieux professionnels, votre approche particulière de la recherche, votre capacité d'innovation pédagogique, votre culture de l'entreprise et de l'entrepreneuriat pour beaucoup d'entre vous.     

J'espère sur ce point que vous saurez non seulement vous emparer des nouvelles dispositions par exemple sur l'étudiant-entrepreneur, mais également impulser dans les regroupements auxquels vous participez, grâce à votre expérience propre, une dynamique nouvelle en ce domaine.

De même, je souhaite que les nouvelles dispositions en cours d'arbitrage sur les stages, ou la circulaire en préparation sur la période de "césure" facilitent l'acculturation de nos étudiants de tous les établissements à l'esprit d'entreprise, plus généralement à l'esprit d'entreprendre, quel que soit le domaine de formation qu'ils aient choisi.        

Je veille en particulier à ce que le texte définitif du décret sur les stages tienne compte des observations que vous m'avez fait parvenir, notamment en ce qui concerne la proportion de stagiaires par rapport au nombre de salariés mais aussi sur l'année de césure. De même une solution est en train d'être trouvée pour permettre aux E.P.A. de délivrer seuls une offre de masters à caractère international.

Vous le voyez, je suis convaincue que c'est de tels regroupements et de leurs évolutions possibles, que naîtra peu à peu le nouveau modèle français d'enseignement supérieur capable de tenir fermement une intégration profonde entre formation et recherche, un équilibre entre universalité des savoirs et exercice réel des compétences, entre économie de la connaissance et connaissance de l'économie, entre science sans frontière et écosystèmes locaux.

J'observe à cet égard avec beaucoup d'intérêt que ce sont au fond ces questions qui traversent les ateliers et les tables rondes autour desquels s'est organisée votre conférence : politique de site et schémas régionaux, stratégie numérique et innovation pédagogique, diplomations, relations avec les régions, modèle économique de l'enseignement supérieur. Je serai donc heureuse de connaître les résultats de ces réflexions.

Nous parviendrons d'autant plus facilement à apporter des réponses à tout cela, qu'à nos ambitions d'ouverture sociale, d'investissement conjugué dans la recherche et la formation tout au long de la vie, d'ouverture à la diversité des systèmes d'enseignement supérieur, s'adjoindra une ouverture internationale affirmée comme un élément majeur de notre offre de formation.
Trop souvent cette dimension internationale de notre offre de formation a été trop marginale.

Vous soulignez souvent à quel point cette ouverture internationale est une des caractéristiques majeures de vos écoles, par le rôle important attribué à l'enseignement des langues mais aussi par la connaissance des cultures étrangères, par le nombre de stages et de séjours à l'étranger et la possibilité d'un cursus à l'étranger intégré dans celui de l'école. Je voudrais d'ailleurs redire toute l'importance du réseau des Alumni.

C'est en effet un atout majeur de vos formations pour préparer les jeunes générations à l'économie mondialisée dans laquelle elles s'apprêtent à entrer.

Votre offre de formation continue gagnerait d'ailleurs, elle aussi, à s'en inspirer. Vous êtes sans doute à cet égard les pionniers d'un enseignement supérieur sachant conjuguer ancrage sur le territoire national et regard permanent (présence effective pour certains d'entre vous) au-delà des frontières.

Mais vous devinez aussi à quel point je souhaite que ce rôle de pionnier ne soit pas seulement un avantage comparatif momentané dans une compétition, voire pour certains d'entre vous un marché, mais qu'il soit aussi le ferment d'une dynamique collective touchant tous nos établissements ; qu'il soit aussi un instrument d'ouverture et d'émancipation sociale tant les inégalités sont grandes en ce domaine, au sein d'une même génération comme entre générations.

Monsieur le Président, mesdames et messieurs, vous l'avez compris, je suis venue à Strasbourg, à votre congrès, avec la double conviction d'une part que l'enseignement supérieur est un ensemble divers, qui a besoin de la diversité que vous représentez, mais d'autre part que notre pays a besoin d'un enseignement supérieur uni dans sa diversité, autour des mêmes ambitions, celles qui répondent à la fois à la nécessaire montée en gamme et à l'efficacité de notre économie, et aux aspirations sociales de nos concitoyens jeunes et moins jeunes.

C'est ce message très simple de rentrée 2014 que je suis venue vous porter, celui qui explique tout ce que nous avons entrepris au cours de ces deux dernières années comme celui qui commande ce que nous allons faire.

Je compte sur vous pour vous en emparer. En retour, sur ce chemin là, vous me trouverez toujours à vos côtés.

Je vous remercie pour votre attention.

1ère publication : 3.10.2014 - Mise à jour : 9.10.2014

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