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Biologie et santé

Deux Prix de l'Inserm pour l'excellence de la recherche biomédicale française

Grand Prix INSERM© M.E.N.E.S.R./XR Pictures

En remettant, mercredi 3 décembre, le Prix d’Honneur de l’Inserm à William Vainchencker et le Grand Prix de l’Inserm à Anne Dejean-Assémat, geneviève Fioraso a salué l'excellence de la recherche française, mise en valeur par deux parcours exceptionnels.

Discours - 4.12.2014
Geneviève Fioraso

Je suis très heureuse d’être avec vous ce soir, pour cette cérémonie de remise des Prix Inserm, pour la 3e année consécutive.

Ces  prix  consacrent  l’excellence  de  la  recherche  biomédicale  française  et  j’aurai  le privilège d’en remettre deux ce soir, le Prix d’Honneur et le Grand Prix.

L’Inserm, placé sous la double tutelle des ministères en charge de la Santé et de la Recherche, joue un rôle crucial dans le développement et le soutien de cette recherche biomédicale d’excellence en France. Plus largement, l’Inserm joue un rôle majeur dans le paysage français et  international  de  la  recherche  biomédicale  notamment  grâce  à  son  engagement  dans l’alliance nationale Aviesan. Et je voudrais saluer ici personnellement le président de l’Inserm et de l’alliance Aviesan, le Professeur Yves Lévy.

William Vainchencker, Prix d'Honneur de l'Inserm

Vous décerner ce Prix d’Honneur de l’Inserm, cher William Vainchenker, c’est aussi mettre en évidence un parcours qui, comme ceux de vos co-lauréats, aura valeur d’exemplarité, pour vos pairs, mais aussi pour le grand public, pour les jeunes, collégiens, lycéens, étudiants, thésards.

William Vainchenker, votre parcours est tout entier dédié à la compréhension des mécanismes du cancer et à la lutte contre cette maladie.

Vous l’avez fait sous le double angle de la recherche et de la clinique, puisque vous êtes à la fois pleinement médecin et chercheur. En 1978, après des études de médecine et un D.E.A. de physiologie cellulaire, vous entrez à l’Inserm en tant que chargé de recherches, et c’est là que vous commencez à travailler sur la caractérisation des cellules progénitrices à l’origine des plaquettes et des globules rouges.

Vous devenez très vite directeur de recherche, en 1982, et dirigez alors pendant près de 20 ans l’un des plus gros laboratoires français spécialisés dans l’étude des cellules et des maladies du sang.

Spécialiste mondialement reconnu de l’hématopoïèse – la création et le renouvellement des cellules sanguines -, vous avez vu votre longue et brillante carrière couronnée par de très nombreuses distinctions. Le temps limité qui m’est imparti ne me permet que de citer le prix de l’Association européenne d’hématologie, en 1994, et le prestigieux prix de l’American Society of Hematology, en 2007, que vous êtes d’ailleurs à ce jour le seul Français à avoir obtenu et vous êtes aussi membre de l’Académie des Sciences.

Vous poursuivez actuellement vos recherches sur l’hématopoïèse au sein de l’Institut de cancérologie Gustave-Roussy, à Villejuif.

L’une de vos principales découvertes est celle de la thrombopoïétine, hormone qui régule la production des plaquettes.

En étudiant les syndromes myéloprolifératifs, maladies qui aboutissent à un excès de cellules dans le sang et peuvent se transformer en leucémies aiguës, et en particulier la maladie de Vaquez, vous avez identifié en 2005, avec votre équipe, une mutation génétique unique, récurrente et acquise, qui modifie une protéine qui est un acteur clé de l’hématopoïèse, la protéine kinase Jak2.

Vous avez montré que cette mutation, présente chez 80 % des patients atteints de la maladie de Vaquez, est impliquée dans plusieurs maladies de prolifération des cellules sanguines.

La découverte de cette mutation a déjà modifié le diagnostic de ces maladies, et elle a ouvert la voie à des nouvelles approches thérapeutiques, avec des médicaments ciblant cette protéine.

Détenteur d’un certain nombre de brevets, vous avez donc directement contribué, par vos travaux, à des progrès concrets dans le traitement des leucémies aigües, maladies particulièrement mortelles qui touchent près de 2 000 personnes en France.

J’ai été frappée que vous souligniez la nécessité qu’il y a d’aller de la recherche biologique fondamentale à la recherche clinique, translationnelle, jusqu’à l’application. Et je voudrais saluer l’existence de pôles mixtes comme l’Institut de cancérologie Gustave- Roussy, où vous travaillez, qui regroupent un service hospitalier, des activités de recherche fondamentale et translationnelle de très haut niveau. Cette proximité permet de créer un dialogue étroit entre la recherche et les applications cliniques, dialogue indispensable pour passer  toujours  plus  vite  des  inventions  aux  innovations,  de  la  compréhension  des mécanismes, des applications pour le diagnostic et les thérapies innovantes et ciblées.

Vous avez ressenti très tôt le besoin de conjuguer votre travail de recherche à une activité clinique, pour garder un lien avec les patients, en assurant une consultation hebdomadaire en hématologie à l’hôpital Saint-Louis à Paris.

Ce contact direct avec les réalités, avec ses applications concrètes aussi, est un privilège des médecins-chercheurs. Le travail en laboratoire peut être éprouvant, "déshumanisant" parfois (c’est votre expression). Car vous savez qu’avant tout, les recherches que vous menez avec patience,  détermination,  qu’elles  soient  de  moyen  ou  long  terme,  n’ont  qu’un  objectif : améliorer la vie des patients, mieux les soigner, avec des thérapies de moins en moins invasives, de plus en plus ciblées.

Je voudrais partager avec vous les propos du Pr. Xavier Leverve, lui aussi chercheur et praticien hospitalier, qui écrivait avoir toujours "vu le malade au fond de l’éprouvette". Si la recherche fondamentale ne doit pas être finalisée, quand elle n’est pas prédictible, elle n’est pas pour autant sans finalité, sans dessein : dans les tubes du laboratoire, c’est bien la guérison programmée pour tous qui se prépare, à terme que l’on espère le plus proche possible.

Le travail de recherche nécessite de la constance, constance qui confine parfois à l’obstination. Vous l’avez très justement exprimé : c’est la capacité à garder son cap, et ce tout au long d’une vie.

Animé par cette curiosité, cette envie de la découverte, toujours renouvelées, vous n’avez pas eu peur de vous lancer dans des projets ambitieux, de grande ampleur. Proche de l’ « âge légal de la retraite », après une carrière si riche, vous avez gardé la même audace, le même élan, et attendez avec impatience les résultats d’un appel à projets européen auquel vous avez postulé...

Je vous félicite et vous souhaite de réussir car vous le savez, et je le dirai tant que cela sera nécessaire, les chercheurs français sont encore trop peu nombreux à répondre aux appels d’offres de l’Europe.

Pourtant nos dossiers sont largement à la hauteur des enjeux, la qualité de nos lauréats ce soir le montre si bien ! D’ailleurs, nos taux de succès sont tout à fait satisfaisants, nous devançons  même  les  Anglais  et  les  Allemands  en  taux  de  succès,  ce  sont  bien  nos candidatures qui sont trop faibles.

Alors pour tous les jeunes chercheurs, les directeurs de laboratoires qui sont dans la salle et pour qui vous êtes un modèle, je le redis : en cela aussi ils doivent s’inspirer de votre parcours et de votre démarche, et je les encourage fortement à devenir des acteurs dynamiques de l’Europe de la recherche, qui doit se construire davantage avec nous. Car au-delà des financements perdus, si le retour en projets était au même niveau que notre candidature, nous bénéficierions en effet de 700 millions d’euros de plus chaque année dans le programme H2020. Au-delà de cette perte en moyens financiers donc, nous perdons en visibilité internationale, en mise en réseau européenne et en influence sur la politique de la recherche au niveau européen.

Enfin, et ce n’est pas le moindre, cher William Vainchenker, je voudrais saluer vos grandes qualités humaines. Le reportage a souligné votre disponibilité pour vos collaborateurs, pour vos étudiants. Il est évident, avec vous, que le travail de recherche est un travail d’équipe.

Vous êtes un passeur de science, pour les futurs chercheurs, mais aussi et peut-être surtout, pour les futurs praticiens hospitaliers, dont il importe tellement qu’ils soient formés à et par la recherche ou par la recherche.

Cher William Vainchenker, vous êtes un des plus grands spécialistes mondiaux de l’hématopoïèse, et incontestablement un leader français dans ce domaine. Vos recherches pionnières ont révolutionné la discipline, et déjà permis des avancées considérables dans le traitement des leucémies aigües. Vos recherches représentent un espoir formidable pour de nombreuses familles, associations de patients et patients. Pour toutes ces raisons, pour vous remercier et vous honorer en leur nom, au nom de toute la communauté scientifique et de toute la société, je suis très heureuse de pouvoir vous remettre ce soir le Prix d’Honneur de l’Inserm.

Anne Dejean-Assémat, Grand Prix Inserm

Je suis très heureuse de pouvoir remettre ce soir le 3e prix de la soirée, le Grand Prix de l’Inserm, à la scientifique d’exception que vous êtes, chère Anne Dejean-Assémat.

Anne Dejean-Assémat, vous avez, comme votre collègue William Vainchenker, consacré toute votre carrière à comprendre les mécanismes du cancer.

Vous êtes aujourd’hui directrice de recherches à l’Inserm, à la tête depuis plus de 10 ans de l’unité mixte Inserm/Institut Pasteur "Organisation nucléaire et oncogénèse".

Spécialiste des tumeurs cancéreuses, vous avez consacré toute votre carrière de chercheuse à l’étude des mécanismes moléculaires et cellulaires impliqués dans le développement des cancers. Vous avez en particulier réussi à mettre en évidence le rôle des récepteurs nucléaires de l’acide rétinoïque.

En cherchant à comprendre comment le virus de l’hépatite B pouvait provoquer le cancer du foie, vous avez montré que l’A.D.N. du virus de l’hépatite B s’intègre dans le gène de certains récepteurs nucléaires.

C’est en vous intéressant aux traitements empiriquement utilisés pour lutter contre un autre type de cancer, la leucémie, que vous avez réussi, avec le Pr. Hugues de Thé, à mettre en évidence les modalités d’action de substances telles que l’acide rétinoïque ou l’arsenic, qui permettent de stopper l’avancée du cancer, en ciblant ces récepteurs.

Par  deux  fois  donc,  en  vous  intéressant  à  la  maladie  et  ses  traitements,  ce  sont  des mécanismes génétiques et cellulaires généraux que vous avez découverts. Et leurs applications, en retour, sont multiples.

L’utilisation de l’acide rétinoïque pour le traitement de la leucémie aigüe promyélocytaire, a déjà permis d’accroître de façon significative le taux de guérison, qui est passé de 25 % à 90 %.

En expliquant leurs modalités d’action, vous avez contribué à repenser la cancérogénèse, établissant des bases solides pour des travaux sur d’autres cancers, en particulier le cancer du côlon, sur lequel vous travaillez actuellement, et qui touche environ 40.000 nouveaux patients par an en France.

Les applications, dans les domaines du dépistage, du pronostic, de la thérapie, non seulement sont des conséquences bienvenues de la recherche fondamentale, mais vos travaux montrent bien à quel point les échanges entre la recherche fondamentale, les applications cliniques et les partenariats avec les entreprises stimulent ces différents types de recherche.

Les frontières sont-elles d’ailleurs si étanches ? De moins en moins et je m’en réjouis, car les interactions que d’évoquais, auxquelles il faut ajouter l’interdisciplinarité, sont seules à même de répondre à la complexité des enjeux scientifiques, sociétaux et technologiques que nous avons à surmonter dans ce siècle, avec urgence. Sans recherche, sans innovation, pas de réponse aux pandémies accélérées par les mobilités croissantes, pas de solutions au dérèglement climatique, pas d’accès à une alimentation sûre et traçable, aux ressources primaires partout dans le monde, et ce ne sont que des exemples parmi d’autres.

Le Président de la République a annoncé la sanctuarisation du budget de la recherche publique, et le 4e  plan cancer, lancé en janvier 2014, garantit qu’au moins 50 % des investissements de recherche consentis pour lutter contre cette maladie concerneront la recherche fondamentale.
 
C’est d’ailleurs le cas pour l’ensemble de la recherche française dans tous les domaines. Les appels d’offres de l’A.N.R. en 2014 ont même financé à hauteur de 78 % des projets de recherche fondamentale. C’est d’ailleurs cette spécificité française de financement de 90 % de la recherche publique en crédits récurrents, en intégrant les salaires, qui explique les excellentes performances, les prix Nobel et médailles Fields, prix Lasker et Breakthrough obtenus par 7 de nos scientifiques en 2 ans. Ce système, nous y tenons, nous le soutenons, malgré les contraintes et nous encourageons aussi le dialogue entre les disciplines, je l’ai dit, entre tous les niveaux de la recherche, amont, aval, avec le public et, dans le domaine de la santé, avec les patients.

Face à une des maladies les plus complexes qui soient, le cancer ou plutôt les cancers, votre parcours illustre cette nécessité.

Le métier de chercheur, vous l’avez dit, chère Anne Dejean-Assémat, est un métier exigeant, un métier fait de passion bien sûr, mais aussi de détermination, voire d’obstination. Car le nombre des échecs excède de beaucoup celui des succès, même si, vous le savez mieux que moi, ce sont souvent de ces échecs que naissent les véritables avancées.

La recherche,  c’est une course de fond, vous  en savez quelque chose,  puisque c’est un domaine dans lequel, je crois, vous excellez également.

Cette recherche de long terme suppose la patience, le plus souvent associée à une curiosité insatiable qui est aussi la marque de fabrique des grands scientifiques. Elle est votre moteur : chaque nouvelle avancée est un tremplin pour aller plus loin, pour repousser les frontières de la connaissance.

La rigueur et la solidité des résultats sont également essentiels bien-sûr lorsqu’on s’intéresse à des maladies aussi complexes que le cancer et vous l’exprimez dans la jolie formule que nous avons  entendue  dans  le  film  :  devant  un  résultat  positif,  dites-vous,  "il  faut  penser  à l’artéfact plutôt qu’au prix Nobel".

Votre parcours, si brillant, montre que notre système d’enseignement supérieur et, plus précisément, que l’université française offre un terreau favorable à l’excellence. Merci de nous le rappeler.

Je souhaite que votre exemple incite davantage de jeunes filles à se projeter dans un avenir ambitieux de recherche d’excellence. Le caractère exemplaire de votre parcours a d’ailleurs été récompensé en 2010, date à laquelle vous a été attribué le prestigieux prix L’Oréal- Unesco.
 
Les jeunes, et surtout les filles, ont de plus en plus de mal à se projeter dans des carrières scientifiques, où nous avons pourtant besoin de tous les talents. Porter à leur connaissance des parcours réussis et équilibrés comme le vôtre est extrêmement positif, pour leur donner ce goût des sciences, des métiers de la science, dans lesquels elles n’osent pas se projeter, par autocensure. Or comme vous le dites si bien aux jeunes filles : "Si vous aimez ce métier, oubliez vos appréhensions et saisissez les opportunités !".

Chère Anne Dejean-Assémat, vous incarnez l’excellence de la recherche fondamentale en biomédecine.  Vos  travaux  novateurs  illustrent  parfaitement  le  rôle  majeur  joué  par  la recherche dans la lutte contre le cancer, qui continue de causer près de 150.000 décès par an. Je sais que vos contributions à cette lutte seront encore riches. C’est pourquoi pour tous vos travaux accomplis, mais aussi en prévision, déjà, de tous vos succès à venir, je suis très heureuse de vous remettre ce Grand Prix de l’Inserm.

 

Publication : 4.12.2014

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