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Discours de Najat Vallaud-Belkacem lors du colloque C.P.U.-Athena

Najat Vallaud-Belkacem

Najat Vallaud-Belkacem s'est exprimée en ouverture du colloque Colloque C.P.U.-ATHENA sur les défis qui se posent pour le monde de la recherche dans la période de l’après-Charlie "Intégrisme et terrorisme" lundi 4 mai 2015 à l'Assemblée Nationale.

Discours - 4.05.2015
Najat Vallaud-Belkacem

Seul le prononcé fait foi


Qui aurait cru, il y a seulement six mois, que nous nous retrouverions en pareille formation pour évoquer le thème de la radicalisation, de l’intégrisme, du terrorisme et tous ceux associés aux causes comme aux conséquences des attentats de janvier 2015 ?

Certes nous savions que tout était possible. Certes quelques chercheurs et leurs équipes travaillaient déjà sur certaines de ces questions et leurs travaux pouvaient parfois alerter, lorsqu’ils étaient connus et lus. Mais nous ne pouvions évidemment pas deviner le choc causé, ni les multiples effets de l’effroyable combinaison des attentats contre Charlie et l’Hypercasher.

Choc émotionnel, choc politique, choc civilisationnel mais aussi choc intellectuel et scientifique.
Car la recherche, elle aussi, est désormais fortement interpellée. Les multiples réactions en son sein – dont la décision très rapidement prise par la C.P.U. et l’Alliance Athéna d’organiser ce colloque – démontrent cette prise de conscience collective.

Ma présence parmi vous ce matin a donc lieu sur fond d’une intense mobilisation collective que je tiens à saluer et, plus encore, à encourager et à entretenir.

Mais la recherche a un rôle indispensable à jouer dans la compréhension des phénomènes à l’origine de ces évènements tragiques et, au-delà, de ce climat qui peu à peu, depuis quelques années, s’est installé dans notre pays.


Trois exemples de questions :

La première concerne la connaissance de la jeunesse en France et des fractures qui la traversent.

La surprise qui a été celle des Français face à la réaction de certains jeunes après les attentats montre à quel point nous ignorons, en France, bien des aspects de la jeunesse et de sa profonde diversité, notamment en ce qui concerne ses franges tentées par les extrémismes. Peut-être cela a-t-il été le cas à chaque génération, me direz-vous. Mais il est un fait que nous ne disposons que de peu de travaux sur les jeunes tentés par exemple par la radicalisation. Je ne parle pas d’informations relevées par les services de renseignement, je parle de travaux de recherche, de suivis de cohortes, de travaux en sciences humaines et sociales. Il y en a quelques-uns, heureusement, cette journée en témoignera certainement, et quoique rares ils sont souvent éclairants. Je pense notamment à cette enquête menée par le centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam qui démontrait que ces tentations ou ces comportements extrêmes ne peuvent être réduits aux conséquences d’un simple déterminisme social ; que les techniques utilisées par les recruteurs jihadistes ressemblent à celles des sectes : effacement de l’individu au profit du collectif, dénigrement et prise de distance avec la famille, repérage de jeunes pas nécessairement en difficulté sociale, mais en revanche hypersensibles et en quête d’une cause à défendre ou d’un idéal, marginalisés certes mais pour des raisons qui ne se réduisent pas à leur situation économique et sociale.

Plus largement, nous avons, incontestablement, besoin de davantage de travaux sur la jeunesse, ou plutôt sur les jeunesses.

Car si nous savons une chose, c’est bien qu’il n’y a pas une catégorie "jeune" mais une infinie diversité de situations qu’il est par là-même difficile d’appréhender. Je l’ai vécu directement dans mes fonctions précédentes lorsque j’étais en charge du ministère de la Jeunesse. Les travaux de l’INJEP que je suivais alors de près m’apportaient des éclairages utiles. Mais j’étais et je suis toujours frappée par le fait que nous manquons encore de beaucoup d’éléments de compréhension – et donc d’action – face à de nombreux comportements, parfois inédits. Ainsi, pour reprendre l’exemple évoqué plus haut, de ces jeunes qui ont refusé de faire la minute de silence dans les établissements scolaires après les attentats : on a pu constater que beaucoup ne sont pas des jeunes en rupture ni même en risque de rupture de scolarité, contrairement à une idée reçue.

Autre exemple de question, plus brièvement : par quelles méthodes, par quels mécanismes se construit l’image de l’ennemi dans l’esprit de certains jeunes comme de toute une partie de la société ?

Comment des mouvements étrangers parviennent-ils à instiller dans l’esprit de certains jeunes que leur propre pays, la France, est l’ennemi, et qu’il serait légitime de l’attaquer, par la lutte armée ou par le terrorisme ? Quels sont les processus de stigmatisation correspondants? De quels moyens disposent aujourd’hui des Etats comme la France pour faire passer des messages efficaces et convaincants face à ces adversaires diffus, qui ne sont pas toujours des Etats, face à ce que l’on nomme parfois la nébuleuse du terrorisme international ?

Un dernier exemple encore, la question des spécificités de la France par rapport à d’autres pays européens. Nos voisins sont-ils confrontés aux mêmes problématiques et de la même manière ? Les mouvements qui traversent la population française en matière de radicalisation se retrouvent-ils chez nos partenaires proches, en Allemagne, en Espagne, en Italie, en Grande-Bretagne ? Et au-delà de l’Europe ?

Nous avons besoin d’approches comparées, car les questions qui se posent à nous ne s’arrêtent pas aux frontières françaises.  Ce sont autant d’outils qui peuvent aussi, qui doivent engendrer des réponses au niveau qui convient, national comme international.


Sans doute parce qu’elles étaient en germe depuis longtemps, ces questions ont émergé rapidement après les attentats, et ces derniers mois nous ont conduits à dresser ensemble un rapide état des lieux de la recherche en France autour de ces interrogations. Nul doute que ce colloque en précisera encore les traits saillants mais ce que je sais déjà de cet état des lieux me conduit à trois constats principaux.

Le constat, d’abord, d’une recherche dispersée, qui a besoin d’être plus structurée sur l’ensemble de ces sujets.

Ensuite, le besoin de disposer de lieux clairement identifiés, permettant le dialogue approfondi et durable entre chercheurs et décideurs publics, et notamment des lieux interministériels, transversaux, qui décloisonnent les points de vue et permettent des échanges inédits.

Enfin un dernier constat, qui rejoint les questions que je soulevais il y a un instant : de grands domaines ne sont plus suffisamment couverts par l’enseignement supérieur et la recherche française. En référence à notre sujet, je pense notamment à l’islamologie, aux études iraniennes, je pense aux langues orientales.

Parmi les travaux ayant permis ces constats, j’évoque volontiers le Livre blanc portant sur le "Moyen-Orient et les mondes musulmans", le rapport remis récemment par Gilles Kepel au Premier Ministre et bien d’autres travaux conduits par les intervenants d’aujourd’hui que je ne saurais tous citer.

Mais désormais il faut aller au-delà. Il faut en tirer les conséquences, notamment dans le domaine de la recherche.

Il nous faut prendre des initiatives rapides, être dans l’action, et ne pas laisser retomber la prise de conscience liée aux attentats en attendant le prochain choc collectif pour réagir.

Etre dans l’action et tirer les conséquences rapides des attentats, sans pour autant occulter une réflexion dans le temps long en parallèle, c’est ce que j’ai voulu faire en lançant un grand plan de mobilisation de l’Ecole pour les valeurs de la République. Le grand public a beaucoup retenu de ce plan la partie qui incombe à l’Ecole, mais je veux souligner devant vous que l’enseignement supérieur et la recherche y prennent et doivent y prendre toute leur place.

Ce colloque en est l’évidente manifestation.

Mais pour que ce plan produise tous ses effets, j’ai besoin de vous, présidents d’université, chercheuses et chercheurs. J’ai besoin de vous, parce que la structuration de la recherche sur les sujets de radicalisation, d’intégration, d’affirmations religieuses et de tensions identitaires, sur le terrorisme et l’ennemi intérieur, sur tous ces sujets, ne pourra se mettre en place que par la volonté des chercheurs eux-mêmes.

Je remercie d’ores et déjà les établissements d’enseignement supérieur qui, conscients de leur responsabilité sociale, se joignent depuis janvier à la mobilisation pour renforcer le lien social au sein de leurs établissements et favoriser l’accès aux études des publics susceptibles de représenter des proies faciles pour les mouvements de radicalisation.

Par la qualité des intervenants présents aujourd’hui, par l’approche pluri et interdisciplinaire que ces échanges promettent, je porte de grands espoirs dans cette rencontre.

Quatre attentes principales.

La première attente, peut-être la plus simple à satisfaire, est que ce colloque  serve à repérer les forces et les faiblesses de notre recherche, à identifier les points de vigilance et d’amélioration ; que sur cette base, il permette de dépasser le stade des constats et aide à dégager des priorités.

J’ai évoqué récemment ce que j’entendais faire pour soutenir les "disciplines rares" dont beaucoup se rattachent aux domaines que nous évoquons ici. Et au moment des créations d’emplois d’enseignants-chercheurs et de chercheurs, nous aurons à porter une attention particulière aux postes à y créer lorsqu’elles correspondront à un thème identifié comme prioritaire, en l’occurrence conformément aux préconisations émanant des travaux existants ou de ce que vos échanges feront apparaitre.

Cela nous aidera aussi à encourager des recherches dans ces domaines prioritaires dans différentes instances comme l’Institut Universitaire de France ou à définir, avec le réseau français des instituts d’études avancées, une politique de recrutement de chercheurs étrangers invités permettant de réunir un panel aussi large que possible d’expertises internationales.

La deuxième attente, essentielle, concerne l’organisation de la recherche en ce domaine.

Je souhaite en effet que vous puissiez, par vos échanges, aider à structurer davantage la recherche autour des thématiques que vous allez aborder. Ces recherches ne peuvent plus être marginales ou isolées au sein d’équipes peu visibles, peu reconnues, souvent ignorées dans les processus de reconnaissance scientifique. Sur ce point, je compte solliciter l’A.N.R. pour que dans son prochain programme annuel, les questions abordées par le colloque, notamment celles relatives aux processus de radicalisation apparaissent plus clairement et pour que le soutien de l’A.N.R. soit explicitement orienté vers l’encouragement à la synergie des équipes et à l’approche pluri et inter disciplinaire. Vraiment, j’insiste sur ce message : faute de structuration de la recherche dans ce domaine, les appels à projets ne peuvent que donner des résultats décevants. Cet enjeu de structuration est donc majeur.

Ma troisième attente est que ce colloque permette de voir plus clairement comment chercheurs et pouvoirs publics peuvent mieux et plus fréquemment réfléchir ensemble sur la radicalisation, sur les fractures qui traversent actuellement notre société.

Je le dis clairement : la sécurité civile et publique a besoin de la science.

Pour cela il nous faut inventer des lieux et des modes de travail nouveaux permettant un dialogue approfondi et durable où soient abordées aussi bien les questions d’urgence auxquelles sont si souvent confrontés les décideurs publics que les questions de long terme mieux adaptées aux temporalités de la recherche. Il nous faut inventer des lieux et des modes de travail nouveaux qui puissent concilier liberté de pensée et confidentialité des échanges et démontrer l’intérêt de ce « transfert de technologie » original, notamment dans le domaine des sciences humaines et sociales.

Dans cette perspective, avec plusieurs autres ministères, de l’Intérieur, de la Justice, des Affaires Etrangères, de la Culture, nous préparons à brève échéance une rencontre dont l’objet sera précisément la définition de tels lieux et modes de travail. Beaucoup parmi vous y seront évidemment conviés.

Ma quatrième attente enfin.

J’attends que ce colloque soit la première étape d’une réflexion plus large, à l’échelle européenne et internationale, car je l’ai dit, toute l’Europe est concernée par ces sujets. La mobilisation du 11 janvier l’a montré. Et la Commission Européenne est à l’évidence prête à encourager les travaux en ce domaine avec ce même souci d’éclairer les pouvoirs publics. La France peut jouer un rôle leader dans cette mobilisation européenne, par la qualité reconnue de sa recherche en sciences humaines et sociales comme par son poids politique et par la position qu’elle a prise dans la lutte internationale contre le terrorisme.

Au niveau européen toujours, nous allons aussi œuvrer pour orienter les financements de la recherche vers les thématiques que j’ai citées, en favorisant la constitution de réseaux de chercheurs européens.

Nous allons ainsi appuyer les initiatives collectives comme celle de l’European Alliance for the Social Sciences and the Humanities et introduire au sein du programme de l’enquête européenne "European Social Survey" des questionnements permettant d’alimenter les recherches sur la représentation sociale des phénomènes religieux.



Voilà, Mesdames et Messieurs, ce que je souhaitais vous dire aujourd’hui. J’espère que ce colloque aura une suite, notamment sur les liens entre chercheurs et décideurs publics. Je compte sur vous, parce que l’après-Charlie ne doit pas être une période dans laquelle chacun attend que les autres apportent des réponses. L’après-Charlie doit provoquer un engagement de chacun à se mobiliser.

L’après-Charlie peut marquer le début de formes inédites de rassemblement des forces de pensée et d’action dont les sciences humaines et sociales que vous représentez  pourraient être le moteur.

Je vous remercie de votre attention et vous souhaite un excellent et fructueux colloque.

Publication : 4.05.2015

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