Stratégie et recherche spatiale

16e Conférence interparlementaire européenne sur l'espace

16e Conférence interparlementaire sur l'Espace© M.E.N.E.S.R./X.R.Pictures

Geneviève Fioraso a ouvert la Conférence interparlementaire européenne sur l'espace, lundi 20 octobre à l'Assemblée nationale, aux côtés de Chantal Berthelot, Présidente du Groupe de Parlementaires sur l’Espace (G.P.E.), Jean-Yves le Gall, président du CNES et Jean-Jacques Dordain, D.G. de l'ESA. Présidée cette année par le G.P.E., la séance plénière de la 16ème C.I.E.E. s'est tenue les 20 et 21 octobre à Paris à l’Assemblée Nationale, autour de deux thèmes centraux, "L’espace au service de la croissance" et "De la croissance pour l’espace".

Discours - 20.10.2014
Geneviève Fioraso

Je suis très heureuse d'ouvrir avec vous ce matin cette 16e Conférence interparlementaire Européenne sur l'Espace. L'espace, vous le savez, mobilise tout notre gouvernement ainsi que les Etats membres de l'ESA et l'Union européenne.

Sur le plan national, je me suis particulièrement impliquée dans ce secteur stratégique depuis plus de deux ans, en parfaite coordination avec Jean-Yves le Drian, ministre de la Défense, Arnaud Montebourg puis Emmanuel Macron, ministres de l'économie, de l'industrie et du numérique.

Si cet engagement collectif est aussi fort, c'est parce que le spatial est un enjeu à la fois de souveraineté, scientifique, technologique et industriel. C'est, de toute évidence, un enjeu de croissance, vous l'avez bien compris en choisissant ce thème pour votre conférence, et chacun des segments que j'ai cités y contribue.

Permettez-moi tout d'abord de souligner le contexte exceptionnel dans lequel s'inscrit cette conférence sous présidence française.

2014 verra en effet l'aboutissement de la mission Rosetta, après un voyage de plus de 10 ans ! Je sais que nous partageons la même impatience à l'approche de l'atterrissage le 12 novembre prochain du robot Philae sur la comète Tchourioumov-Guerassimenko, à plus de 400 millions de kilomètres de la Terre. Il s'agit là, il faut en être conscient, de la performance spatiale la plus remarquable depuis les premiers pas de l'homme sur la lune.

La mission Rosetta nous rappelle qu'avant d'évoquer les retombées économiques de la filière spatiale, un tel exploit n'a été possible que grâce au rêve originel de scientifiques, d'ingénieurs soutenus par les politiques.

L'espace, c'est d'abord une grande ambition scientifique et technologique : explorer l'espace, tenter de percer les mystères de la naissance du système solaire, mieux connaître la terre aussi grâce à une observation de plus en plus précise... Cette curiosité, cet enthousiasme, ce goût de l'aventure et de la science, sont des moteurs essentiels de l'odyssée spatiale. Une odyssée qui a rassemblé les initiatives et expertises européennes mais aussi internationales.

Et je suis convaincue que si la filière de l'espace est aussi porteuse de croissance, avérée ou potentielle et donc à développer encore, c'est parce qu'elle s'est fondée, immédiatement, sur la coopération entre les hommes et les femmes - davantage les hommes que les femmes d'ailleurs, mais le développement de la parité que nous encourageons dans cette filière comme dans d'autres finira bien par porter ses fruits. Je félicite d'ailleurs au passage la Conférence interparlementaire européenne sur l'espace qui préfigure cette évolution heureuse, puisque que Chantal Berthelot a succédé à sa collègue belge. Je ferme la parenthèse, pour en revenir aux spécificités du spatial.

Audace, enthousiasme, créativité, innovation, souhait de repousser les limites de l'espace terre, coopération entre les Etats, toutes ces caractéristiques, indispensables aux avancées spatiales, sont aussi celles qui sont nécessaires pour susciter et amplifier la croissance à un moment où elle peine à repartir en Europe.

Et, de fait, alors que l'Europe a perdu depuis 2008 plus de 3 millions d'emplois industriels et de services associés, l'industrie du spatial a échappé à cette tendance lourde, aux conséquences économiques et sociales pénalisantes pour la croissance.

Un point mérite d'être souligné : c'est la constance des investissements dont l'espace a toujours bénéficié, sans rupture, depuis 50 ans en Europe, avec une mention particulière pour la France qui est le deuxième investisseur mondial du domaine, après les Etats-Unis.

Au moment où l'Europe prend enfin l'initiative de relancer la croissance par l'investissement, nous pouvons saluer l'ensemble des Etats membres de l'ESA qui ont assuré cette constance dans l'investissement depuis le début, quelle que soit la conjoncture économique de leur pays. C'est un facteur clef de la compétitivité de la filière.

Les retombées du spatial peuvent se mesurer en emplois directs, 38 289 en Europe, 16 500 en France, en majorité des emplois qualifiés et très qualifiés. L'une des forces de l'Europe réside sûrement dans la maîtrise d'un spectre très large de technologies. Le bénéfice est évident. Un seul exemple l'illustre : avec 80 % de l'équipement des plates-formes satellitaires européennes issu de fournisseurs européens, le marché visé par la future plate-forme Neosat devrait par exemple générer environ 7 milliards d'euros d'activités en Europe.

Les programmes institutionnels européens représentent environ la moitié du chiffre d'affaires du secteur : 3,5 milliards d'euros en 2013 pour la météorologie, la science, la sécurité, les communications, l'exploration spatiale, le vol habité, les lanceurs... Le reste du marché, 3,3 milliards d'euros en 2012, correspond au marché commercial et aux commandes publiques hors Europe.

L'export représente environ un quart du chiffre d'affaires total du secteur. Sur les trois dernières années, l'industrie spatiale européenne a cumulé une activité de 19,7 milliards d'euros, dont plus de 10 milliards financés directement par les pouvoirs publics européens.

Les réalisations permises par ces investissements sont remarquables, toujours à la pointe de l'innovation et de la fiabilité et chaque acteur de la filière, chacun dans ses missions, y participe, de façon conjointe : agences, industriels, opérateurs, co-traitants, terme que je préfère à celui de sous-traitant et clients-contributeurs. Citons pour mémoire la progression de la résolution dans les satellites d'observation de Spot 1 à Spot 7 et Pléiade, les performances d'A.T.V., une réalisation européenne, qui ravitaille la station spatiale internationale grâce à des capacités de navigation et de docking autonomes uniques au monde, lancé par une version spécifique d'Ariane, Ariane 5 ES.

Je pense aussi à la ChemCam du robot Curiosity conçue pour partie dans des laboratoires toulousains et d'autres en France, qui permet, dans l'exploration de Mars, de déterminer la composition des roches, grâce à un laser, ou à l'instrumentation des satellites MetOp qui permettent de mesurer la température et l'humidité atmosphérique avec une extrême précision dont nous avons eu une présentation détaillée la semaine dernière lors de la signature de la phase B des satellites MetOp-SG. Je ne veux pas oublier les projectiles des satellites d'observation en orbite géostationnaire ou la feuille de route sur les satellites télécom sur laquelle je reviendrai.

Je veux d'ailleurs féliciter Thales Alenia Space qui vient de recevoir la médaille d'or pour son programme spatial d'astronomie Herschel et Planck à l'occasion du 2e congrès mondial de l'I.P.M.A., l'International Project Management Association, qui récompense l'excellence en matière de grands projets industriels.

L'impact du secteur spatial est également fort en termes d'emplois indirects et induits. Les satellites sont la clef de voute du développement d'autres secteurs économiques, très diversifiés. On peut considérer le spatial comme une infrastructure clef pour le développement des services et usages au cœur de la croissance actuelle et à venir.

Je voudrais à ce stade saluer la démarche fondatrice de l'ESA qui n'a eu de cesse que d'animer une filière de coopération au service de l'innovation, de la start-up au grand groupe, en passant par les entreprises de taille intermédiaire, sans oublier la diffusion de cette innovation dans toute l'industrie... Car les verrous levés par une filière qui pousse les technologies dans des conditions extrêmes sont nombreux et peuvent trouver des applications tant dans les autres activités des entreprises concernées que dans des domaines tout à fait diversifiés.

Toutes les industries qui contribuent au développement technologique du spatial savent que ce secteur constitue un véritable laboratoire d'innovation pour tous leurs domaines d'activités, qu'il s'agisse de l'aéronautique, de la cryogénie, de la propulsion, des moteurs, de la connectique, des systèmes intelligents embarqués, des matériaux, de l'ultra-propreté et même du bio-médical ou du textile intelligent, sans compter les avancées en design faites pour les vols habités notamment...

Mais la diffusion de l'innovation va bien au-delà de ces seuls secteurs. Elle intègre aussi le développement de services dont nous n'avons pas encore développé le potentiel, qui est très élevé. Je prendrai trois exemples : le numérique, les télécoms, l'observation de la terre.

Le spatial apporte une contribution décisive à la connectivité de l'Europe, à l'accès au numérique, y compris dans les territoires à faible densité de population et participe donc au développement de l'économie numérique en général, dont on sait qu'elle est un formidable accélérateur d'innovation et un levier de croissance important.

Ce n'est pas un hasard si les satellites de télécommunications ont représenté 60 % du marché des satellites sur les dix dernières années.

Le spatial est aussi l'infrastructure indispensable pour le développement de nombreux services et applications liées à l'observation de la terre et à la géolocalisation, dans des domaines diversifiés : l'agriculture, les travaux publics (routes, gazoducs et oléoducs, lignes électriques...), les transports ferroviaire, maritime ou routier.

Ces services sont une formidable opportunité de développement économique et, surtout, je veux le souligner, une opportunité de croissance économique durable, respectueuse de l'environnement et des ressources de notre planète. L'observation de la terre nous donne en effet les moyens d'optimiser nos processus agricoles, industriels, urbains pour minimiser l'impact sur l'environnement des développements réalisés.

Face à une concurrence internationale très vive - qu'elle vienne des Etats-Unis, de l'Asie ou du Brésil - cette démarche de diffusion de l'innovation et de création de services applicatifs doit être encore amplifiée et diversifiée.

Face à cette concurrence internationale et à cause d'elle, j'allais dire stimulée par elle, l'industrie spatiale européenne doit aussi se renouveler sans cesse. A commencer par la propulsion électrique que le Programme des Investissements d'avenir a soutenu à notre demande et que l'Europe soutient aussi dans le cadre de NeoSat. Pour garder toujours l'indispensable temps d'avance, des travaux sont également engagés sur des thèmes prometteurs comme les liaisons optiques satellite/sol pour améliorer la sécurité des transmissions de données et assurer un plus grand débit.

Cela pourra amener une révolution du même ordre que celle permise par les réseaux à fibre optique terrestres par rapport aux lignes téléphoniques.

Plus généralement, les innovations en cours et à venir devront répondre à l'explosion de la masse de données qui transite sur les réseaux télécom et à l'arrivée dans l'audiovisuel de la 3D et bientôt de l'ultra-H.D..

Dans le domaine des applications de navigation et d'observation de la terre, secteurs très prometteurs, nous devons poursuivre, après les aléas récents dont la cause a été bien identifiée et est en cours de règlement, le programme Galileo soutenu par l'Union européenne. En 2017, ce sont près de 200 millions de mobiles qui devraient être capables de fournir, dans les 5 grands pays de l'Union européenne, des services fondés sur la géolocalisation. Nous devons donc avoir la maîtrise de l'infrastructure sous-jacente à ces services et développer autour d'elle un large écosystème, capable de faire émerger de nouveaux acteurs pour les applications et les services.

Enfin, la compétition se joue aussi, bien sûr, au niveau des lanceurs. Ariane, qui vient de réussir son 62e lancement réussi d'affilée jeudi dernier et son 220e lancement, est le symbole même de la puissance de la coopération européenne. Mais, vous le savez aussi, ce lanceur européen est soumis à une concurrence internationale très rude, d'autant plus rude qu'aux Etats-Unis par exemple le soutien institutionnel et les règles non-européennes permettent de vendre un lancement institutionnel domestique à un prix deux fois plus élevé que celui, très compétitif, offert à l'export.

C'est pour résister à cette concurrence qui frise le dumping que, à l'initiative de la France, à la demande des Etats-membres, et sous la coordination de l'ESA, une proposition commune de configuration d'Ariane 6 a été élaborée pour la première fois par les agences, les industriels et les opérateurs. Tous les acteurs, institutionnels, politiques, technologiques, industriels, clients, sont mobilisés, chacun dans ses missions, mais réunis dans la même ambition, pour que la solution la plus compétitive sur les coûts et la plus fiable pour la sécurité soit adoptée lors de la prochaine réunion ministérielle en décembre.

Plusieurs réunions informelles de l'ESA nous ont permis d'avancer : la préférence européenne sur les lanceurs, sous réserve de compétitivité, a même été actée là encore pour la première fois. Il nous reste encore un peu de chemin pour que la solution préconisée par la majorité des Etats membres, à commencer par la France, à savoir un chemin direct vers Ariane 6, selon la configuration et les budgets proposés, soit appropriée par tous. C'est un enjeu important car je suis convaincue que les lanceurs et les satellites sont indissociables et doivent évoluer ensemble, sur le plan technologique comme sur le plan d'un modèle économique global et d'une gouvernance mieux adaptées aux missions de chacun.

J'ai déjà eu l'occasion de le dire mais je veux le redire avec force : la France est plus que jamais mobilisée pour conforter sa filière spatiale.

J'ai mis en place, il y a plus d'un an, un Cospace réunissant tous les acteurs de la filière pour définir une stratégie commune : un groupe de travail dédié y prépare les feuilles de route à venir pour concevoir et construire les innovations les plus porteuses pour les satellites de télécommunications, d'observation. Les technologies critiques pour y parvenir ont été identifiées et des propositions seront prochainement formalisées.

Dans le même temps, deux industriels, Airbus Defence and Space et Safran ont décidé d'unir leurs forces en créant une JV commune dont les modalités d'organisation et de gouvernance sont en cours. Ces structurations, cette élaboration d'une stratégie nationale partagée étaient nécessaires. Elles respectent les missions de chacun, régaliennes, industrielles ou commerciales tout en préservant les emplois tant publics que privés.

Mais le niveau national n'est pas suffisant et c'est bien au niveau européen que nous pourrons continuer à développer une offre spatiale à la hauteur des enjeux scientifiques, environnementaux, industriels et commerciaux auxquels nous sommes confrontés. La compétition internationale, évolutive et déterminée, nous pousse à accélérer les réponses européennes et je veux saluer l'effort grandissant consenti par l'Union européenne, avec 12 milliards d'euros d'investissements pour Copernicus et Galileo.

Je veux aussi remercier les réalisations menées avec succès par l'ESA, chef d'orchestre de la coordination de la filière du spatial au niveau européen et même supra-européen. Merci, cher Jean-Jacques Dordain.

Enfin, je veux vous remercier, vous, parlementaires français et européens actifs au sein de la Conférence interparlementaire européenne pour l'espace, vous remercier de votre engagement constant au service de cette filière qui nous passionne tous et qui est tellement stratégique pour tous les pays que vous représentez.

Depuis 50 ans, la construction de l'Europe spatiale accompagne la construction de l'Europe scientifique, technologique, économique et politique. C'est cette coopération exemplaire que je veux encourager, à un moment où l'Europe doit, plus que jamais, se saisir de cette filière d'excellence pour investir dans son avenir et dans l'avenir des générations à venir. Merci de votre attention et, surtout, de votre contribution à cette magnifique ambition.

1ère publication : 20.10.2014 - Mise à jour : 21.10.2014

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