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Intervention au Forum 'Science and Technology in Society' à Kyoto

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Discours - 1ère publication : 16.11.2004 - Mise à jour : 3.12.0007
François d'Aubert

 

Le rassemblement ici, à Kyoto, au Japon, d'un aussi grand nombre de personnalités scientifiques du plus haut niveau venus du monde entier est un événement majeur. Il montre que la place de la science et de la technologie dans la société, je devrais dire dans toutes les sociétés, est devenue une question planétaire cruciale.

Je tiens à saluer le gouvernement japonais pour cette initiative et à le remercier vivement pour la qualité de l'organisation et la chaleur de son accueil.

Les débats très riches de ces derniers jours ont montré la convergence mondiale des objectifs et des questions. Nous poursuivons tous les mêmes objectifs : reconstruire une vision partagée de la place et du rôle de la science dans nos sociétés, redonner à la science, une influence déterminante sur les politiques publiques et les stratégies privées, en tant que mode de raisonnement et d'expertise indépendante, attirer les meilleurs esprits des jeunes générations vers de carrières prestigieuses au service de la science.

Mais j'aimerais revenir sur deux questions de fond. Pourquoi avons-nous besoin de cette réflexion collective ? Et à quelles conditions nos travaux peuvent-ils ouvrir une nouvelle ère mondiale pour la science ?

En effet, qu'est-ce qui a changé ? Le détournement des technologies nouvelles à des fins destructrices n'est pas nouveau. Il accompagne l'histoire de l'humanité depuis la domestication du feu et l'invention de la pierre taillée jusqu'à la découverte de la radioactivité et de la fission nucléaire. Ce qui frappe, depuis environ soixante ans, c'est l'ampleur planétaire des désastres provoqués par l'homme lui-même et les menaces que font craindre la puissance inédite des technologies.

Mais ces peurs sont accrues, me semble-t-il, pour trois raisons : d'abord les risques induits par la capacité de l'homme de modifier la nature. Jusque là, la technologie issue des sciences de la matière créait des objets technologiques stables dont l'usage dépendait de ceux qui les manipulaient.

Les ressources vivantes possèdent un pouvoir d'évolution autonome. Aussi la crainte est réelle dans l'opinion, que les modifications provoquées dans le monde vivant ne se retournent par des réactions en chaîne imprévues contre leur inventeur, sans qu'il y ait eu une intention au départ ? C'est en grande partie la peur qui fonde en Europe le rejet des OGM malgré les grandes précautions qui sont prises. On pourra peut-être bientôt craindre la même chose des nanotechnologies. Le génie génétique, de son côté, remet en cause notre conception même d'une nature humaine intangible. C'est la raison pour laquelle, le philosophe Dominique Lecourt estime que "le malaise est de nature philosophique avant tout" car il nous manquerait les concepts pour penser ces nouveaux paradigmes.

La deuxième raison tient à la fragmentation des connaissances, que plus aucun esprit humain aussi génial, fut-il ne peut seul appréhender. Non seulement le savoir est fragmentaire mais en outre les explications scientifiques des phénomènes sont éphémères et transitoires. La science se dérobe au besoin de certitude que réclame l'aspiration croissante de nos sociétés à la sécurité. La vérité scientifique n'a pas le même sens pour le spécialiste et ses interlocuteurs : c'est l'explication la plus plausible en l'état des connaissances pour le chercheur, un résultat définitif pour les utilisateurs. De plus, la science ne peut apporter une réponse aux questions existentielles que la remise en cause des religions a laissé sans solution contrairement à ce que certains positivistes avaient pu faire croire.

La troisième raison tient au fait que les progrès de la science et de la technologie sont loin de bénéficier également à l'humanité tout entière. Plus d'un milliard de personnes n'ont accès ni aux services de santé, ni à l'eau potable ni à une alimentation suffisante et ce qui est vrai à l'échelle du monde, l'est aussi au sein de nos sociétés. Tout le monde es-il convaincu que les connaissances et les innovations réduisent autant les inégalités qu'elles créent de richesses ? Comment croire, dès lors, que la science est une composante intrinsèque du progrès ?

Pourtant, il ne faut ni désespérer ni baisser les bras. La réaction de l'opinion publique française lors du mouvement des chercheurs en début d'année est là pour le prouver. Je vous prie d'excuser cette référence à mon pays mais je crois utile de méditer cet événement. L'on a assisté à une sorte de renversement de l'opinion : 80 % des français se sont dit favorables au mouvement et cela avec un large écho en Europe. Voici une preuve en vraie grandeur. Nos sociétés restent convaincues que la recherche prépare l'avenir, qu'elles ont besoin de savants et d'experts, que la connaissance est un bien public et que l'investissement dans la recherche est légitime. [Ceci a, d'ailleurs, permis à la France de relancer une démarche dynamique de réforme du système.]

Pourtant, tout se passe comme si il y avait deux images disjointes que le regard - en l'occurrence nos opinions publiques - n'arrivaient plus à faire coïncider : Une image de défiance et de doute d'une part, une image d'exigences et de nouvelles attentes d'autre part. Comment les aider à se superposer ? Il me semble que l'énoncé même du problème fixe l'objectif : dessiner l'esquisse ensemble. Permettez-moi d'évoquer trois propositions pour y parvenir : redéfinir les priorités, reconstruire les méthodes de débats, définir les aspects universels.

La redéfinition des priorités de la recherche devrait aider à rapprocher la recherche des attentes de la société. La science révèle une conception de la société. Ce n'est pas le progrès qui est remis en cause. C'est le sens qu'on lui donne. Toute société, tout individu aspirent à une amélioration de son bien-être, à une vie meilleure et plus juste. Les habitants de notre planète doivent être convaincus que l'activité scientifique prépare ce mieux être. Ce qui suppose de nouvelles démarches de recherche voire une nouvelle hiérarchie des priorités. Quels que soient les domaines technologiques concernés, il faudra veiller à ce qu'ils aient un impact positif sur la santé, la sécurité, l'environnement, l'équité et l'information.

La deuxième piste porte sur la concertation entre les acteurs et les scientifiques. Le choix des priorités de recherche ne peut relever de la seule communauté scientifique. Aujourd'hui les informations et les idées circulent sans validation magistrale et la singularité de l'individu prévaut. La genèse des jugements et des opinions est multiple et insaisissable. On devrait appliquer à la science ce que le prix Nobel d'économie, Amartya Sen, recommande pour l'économie : c'est dans la confrontation démocratique et les libertés de débattre que peut prévaloir l'intérêt commun. A condition toutefois que le point de vue de chacun des acteurs soit reconnu, écouté et compris avec une égale considération même s'il n'est pas et surtout s'il n'est pas scientifique. Nous avons beaucoup à construire et même à inventer pour atteindre ce but. Le partage de la culture scientifique prendrait une grande force s'il avait pour objectif de préparer les choix stratégiques.

Ces deux dispositions relèvent de l'échelon local, au plus près des acteurs et des opérateurs. Elles doivent prendre en considération la diversité des cultures même si la science ne peut être qu'indépendante des croyances et des idéologies. La science a une visée universelle.

Et c'est ma troisième piste en réflexion. Comment pouvons-nous poursuivre la démarche engagée par ce colloque dans une perspective mondiale et universelle ? Je voudrais ici reprendre l'idée d'un des grands scientifiques français, Jean-Pierre Changeux qui a proposé de réfléchir à un comité d'éthique à l'échelle de la planète. En effet, la société de la connaissance est une société mondialisée. L'économie est mondialisée mais les peurs le sont aussi. C'est pourquoi, comme les droits de l'homme ou le serment d'Hippocrate, l'éthique de la recherche comporte des questions communes à tous les êtres humains en terme de respect de leur corps, de conditions de l'expérimentation sur le vivant, y compris l'homme, de liberté individuelle et collective, de sécurité, d'indépendance de l'expertise. Les recommandations de nature éthique ne peuvent être que le fruit de débats entre des acteurs ayant des expériences et des compétences différentes au sens de l'éthique de la discussion de Jürgen Habermas. Le temps n'est-il pas venu de se demander comment mettre en pratique ses réflexions ? C'est à ce prix que nous donnerions à nos concitoyens les garanties que la science est au service de l'homme.

1ère publication : 16.11.2004 - Mise à jour : 3.12.0007
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