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Ouverture des Semaines d'études médiévales

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Valérie  Pécresse, ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, a  ouvert mercredi 25 juin 2008 les 55ème  « Semaines d'études médiévales » organisées  par  l'université de Poitiers. La ministre a salué le dynamisme et  la  qualité de la recherche historique française. Afin de faire évoluer la recherche française en sciences humaines et sociales la ministre propose de  rassembler  les  forces  scientifiques  pour  accroitre  la  visibilité internationale  et  de  soutenir et d'identifier les pôles d'excellence sur l'ensemble  du  territoire  nationale.  Elle  a rappelé qu'une des priorité était la nécessité  de  moderniser et de conformer  les bibliothèques aux standards internationaux.

Discours - 1ère publication : 25.06.2008 - Mise à jour : 25.06.0008
Valérie Pécresse

Discours de Valérie Pécresse
Ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche

Ouverture des « Semaines d'études médiévales »
Mercredi 25 juin 2008

Centre d'études supérieures de Civilisation médiévale - Poitiers

 

 

Mesdames et Messieurs,

Quand on aime la vie, on aime le passé parce que c'est le présent tel qu'il a survécu dans la mémoire humaine. 

Permettez-moi, pour commencer, de livrer aux amoureux de l'histoire que vous êtes, cette belle phrase de Yourcenar, qui en quelques mots exprime l'humanisme d'un travail historique accompli.

Apporter à ses contemporains le bonheur d'une meilleure compréhension de la conscience collective, celui de renouer les liens des héritages reçus, pour qu'aujourd'hui, dans la vie partagée, nous vivions mieux, ensemble, dans le respect de ce que nous sommes et de ce nous avons été. 

Voilà comment, chers amis, vous avez choisi d'aimer la vie : en rendant l'humanité plus claire à ses propres yeux, dans la richesse d'un passé qui fonde notre présent à tous.

Je suis très heureuse d'être à vos côtés  pour ouvrir  avec vous ces  55e Semaines d'études médiévales accueillies par un laboratoire d'excellence, le Centre d'Etudes Supérieures de Civilisation médiévale que vous dirigez, cher Claudio Galderisi. Ce n'est évidemment pas par hasard que ce laboratoire a trouvé sa place dans l'Uiversité de Poitiers, l'une des plus anciennes d'Europe, fondée en 1431 et héritière d'une longue tradition d'excellence.

C'est pour moi une joie mais aussi  une grande fierté de saluer le dynamisme et la qualité de la recherche historique française. Une recherche ouverte au monde qui assume pleinement son rayonnement international.

Mesdemoiselles, Mesdames, messieurs, vous êtes venus de la France entière, des Etats-Unis, du Canada, d'Italie, de Russie  pour nous dévoiler le monde médiéval, un monde à la fois lointain et tellement présent nos paysages quotidien. Archéologues, historiens, philologues, historiens de la littérature, philosophes, vous avez rassemblé vos disciplines, suscité les vocations des jeunes doctorants qui sont là aujourd'hui, pour travailler à la connaissance de la civilisation médiévale.

Georges Duby disait que le Moyen-âge est un monde merveilleux, notre western, qui  répond à la demande croissante d'évasion et d'exotisme de nos contemporains. C'est donc à vous, Mesdames et Messieurs les chercheurs que revient le difficile exercice de nous livrer les secrets de cette magie sans  pour autant la rompre.

Je tiens, avant toute chose, à vous rendre hommage, à vous qui faites vivre la recherche sur la civilisation médiévale dont la France est un phare.  Duby, Leroy Ladurie, Le Goff,  Gauvard, Zink sont les grands noms de l'historiographie médiévale française. Vous êtes leurs successeurs, je mesure votre responsabilité à l'égard de leur œuvre et l'ampleur du champ qu'il vous reste à explorer.

Merci donc, pour cela, pour cet engagement, toujours exigeant et parfois difficile, je le sais. Un engagement humaniste, au sens plein du terme, un engagement qui pourtant peine à être reconnu dans la société contemporaine.

Si je travaille aujourd'hui sur la nécessaire revalorisation des carrières scientifiques dans notre pays, c'est bien sûr pour des raisons sociales qui touchent au niveau de vie des chercheurs pleinement investis dans leur vie professionnelle, mais c'est aussi et surtout pour redéfinir et expliciter la  place du scientifique dans la cité.

Le chercheur contemporain est placé à l'articulation entre un projet démocratique aujourd'hui largement mondialisé et la nécessaire compréhension du réel, riche de son épaisseur historique, de sa complexité sociologique, de ses questionnements éthiques, de ses innovations technologiques.

Dynamiser les carrières, permettre davantage de souplesse dans l'organisation du travail de recherche et d'enseignement, permettre que les chercheurs enseignent davantage, que les enseignants bénéficient de temps de recherche plus importants : toutes les pistes que la commission Schwartz explore actuellement visent à remettre le scientifique au cœur de la cité.

Cela vaut évidemment pour les chercheurs en Sciences humaines et sociales, qui eux-aussi doivent pleinement reprendre leur place d'éclaireur de notre vie personnelle et collective,  et nous aider à conduire un véritable  projet intellectuel et humain.

Alors bien sûr,  dans un monde où triomphent la technologie et la consommation compulsive, l'esprit critique, le retour au passé, la mise en perspective, l'interrogation sur soi et sur les autres n'ont pas un sens immédiat pour beaucoup de nos concitoyens

Mais c'est parce que c'est plus difficile, qu'il est de mon devoir de mettre plus de forces encore à faire vivre dans notre pays une recherche en sciences humaines, vivante, visible, ancrée dans le monde d'aujourd'hui. 

Les forces de la recherche française en sciences humaines et sociales sont travaillées par un paradoxe structurel qui pose problème dans le paysage mondial de la recherche actuelle. Elles sont à la fois extrêmement concentrées et terriblement éparpillées : centrées à Paris et dans sa région et éparpillées entre mille laboratoires qui ne travaillent pas suffisamment entre eux. Nous devons les faire évoluer selon deux directions : 

  • Le rassemblement des forces scientifiques au nom de l'indispensable  visibilité internationale
  • L'identification et le soutien de pôles d'excellence là où ils sont, sur l'ensemble du territoire national.

Ces deux exigences ont guidé le travail du comité d'évaluation de l'opération Campus, avec une attention particulière portée aux sciences humaines et sociales dans chacun des six premiers projets retenus. Mais l'opération campus a aussi fait émerger un projet original, celui d'un espace  de recherche dédié aux SHS, le campus Nicolas de Condorcet.

Je suis convaincue que la tradition d'excellence de nos humanités et de nos sciences sociales a besoin d'un saut qualitatif pour répondre aux exigences de la recherche du XXIe siècle. Ce saut qualitatif, c'est d'abord pour nos jeunes chercheurs, pour nos enseignants, pour nos personnels techniques, un espace de travail et de vie digne de ce nom.

Et d'abord un lieu d'apprentissage et un lieu de recherche par des bibliothèques dignes de la puissance culturelle et intellectuelle française.   Nos bibliothèques sont décisives dans la formation des étudiants. Elles sont aussi pour vous, chercheurs, érudits, le cœur vital de votre travail quotidien.  C'est en  leur sein, que l'écrit, votre matière première, vous est donné en partage.  C'est dans la paix des bibliothèques que  vous accomplissez la patiente construction des savoirs. Et c'est pour cela que nous devons préserver, agrandir, moderniser sans cesse, ces salles du trésor que sont vos bibliothèques.

La plupart des plans campus proposés par les pôles universitaires ont mis la bibliothèque au cœur de leur projet. Je sais que c'était le cas à Poitiers. Je veux que vous sachiez que je veillerai à ce que la réflexion engagée sur les ressources documentaires à l'occasion du Plan Campus soit appuyée par un soutien actif de mon ministère. Les bibliothèques sont une des priorités de mon mandat. Elles doivent être aux standards internationaux. Elles sont  aujourd'hui ouvertes en moyenne 58 heures par semaine, nous devons atteindre les 65 heures des grandes bibliothèques universitaires européennes.

L'espace et le temps universitaires doivent s'ouvrir plus largement, à votre travail et à votre vie partagée. Il n'est plus possible que nos chercheurs soient contraints de travailler chez eux, de recevoir leurs collègues étrangers entre deux portes et leurs étudiants au café du coin. C'est pourtant le quotidien, je le sais, de la très grande majorité de vos collègues et en particulier parisiens. Je ne veux plus de cette situation. Le campus Condorcet, avec son grand centre de ressources documentaires, ses logements de chercheurs, d'étudiants et d'artistes, ses espaces verts, rassemblés sur un même lieu, serait une formidable bouffée d'oxygène donnée aux équipes d'excellence qui l'ont voulu et soutenu, parfois contre les inquiétudes et les immobilismes. Vous l'avez compris, je souhaite que ce campus voie le jour et je sais que les équipes porteuses du projet sont pleinement mobilisées pour le faire aboutir.

Le campus Nicolas de Condorcet, comme d'ailleurs tous les campus déjà retenus ou qui le seront dans le courant du mois de juillet sont l'incarnation d'une idée simple: celle que notre vie scientifique pour être ravivée, doit être clarifiée, simplifiée, mise en cohérence.

Et cette idée anime aussi la réflexion actuellement menée sur le plan stratégique du CNRS.  Nous voulons un CNRS plus fort, plus réactif, mieux connecté aux Universités autonomes et aux autres organismes de recherche.

Le CNRS est la tête de pont de notre système de recherche. Il doit en avoir la visibilité et la force. Et les Sciences de l'Homme y ont toute leur place. Elles y ont même une place originale. Le CNRS doit tout particulièrement être l'espace d'épanouissement des sciences humaines moins présentes à l'université. Je pense à l'archéologie, je pense aux domaines de recherche de pointe peu explorés et pourtant stratégiques, comme celui des aires culturelles non européennes.

Le CNRS prépare actuellement le plan stratégique qui donnera ses grandes orientations scientifiques pour la décennie à venir. Je soutiendrai toutes les propositions destinées à conforter l'organisation de la recherche en sciences humaines. A mes yeux, un institut, opérateur et fédérateur des activités de recherche, agence de moyens, en lien avec l'ANR, devrait assumer une mission de programmation stratégique et de prospective nationale au service de l'excellence des sciences humaines et sociales. Je tiens à vous le dire aujourd'hui : il n'y a pas de grande nation de recherche sans des chercheurs d'excellence en sciences humaines et sociales.

Les sciences humaines et sociales ont dans le paysage scientifique une place spécifique, que je reconnais et que je comprends : un rapport au temps de recherche et  une culture particuliers, des modalités d'évaluation qui nécessairement diffèrent des sciences exactes et cependant, cependant... une exigence absolue de qualité qui s'impose à elles comme à tous les autres champs scientifiques.

Cet impératif de qualité, nous devons le défendre ensemble et cela dès les premiers pas de la formation universitaire.

En France, les formations de lettres, de sciences humaines, de sciences sociales rassemblent plus d'un tiers de nos étudiants de licence. J'entends parfois dire que c'est trop, que trop de nos bacheliers se fourvoient dans ces cursus académiques aux débouchés professionnels improbables.

Cette analyse me semble doublement fausse.

Fausse, parce qu'il est souhaitable que nos universités accueillent des étudiants nombreux avec une véritable soif de culture et l'attente d'une formation intellectuelle de haut niveau.
Fausse également parce que les entreprises, les administrations recrutent actuellement de plus en plus de littéraires, d'historiens, de philosophes.....

Une solide culture générale, un esprit acéré et critique, une langue maîtrisée, voilà le portrait d'un jeune diplômé de nos universités,  le portrait idéal...car dans les faits, nous en sommes loin et c'est pourquoi j'ai mis les universités au travail sur ce chantier prioritaire à mes yeux de la « réussite en licence ». Aujourd'hui nos universités sont au rendez-vous, elles proposent des parcours innovants sur la base d'une première année fondamentale, aménagent des passerelles de réorientation pour les étudiants trop fragiles, imaginent des horaires renforcés pour du soutien ou de la spécialisation, font une place aux compétences indispensables à l'honnête homme du XXIe siècle.

Sur cette question des compétences, je voudrais essayer d'apaiser une mauvaise querelle que l'on a pu me faire ici ou là.  Les compétences méthodologiques ou  de comportement que nous sommes en droit d'attendre de nos étudiants sont indispensables à la mobilisation des connaissances que jour après jour vous leur apportez.

Pas de connaissances exprimées et assumées par un esprit libre sans la capacité de dire, de lire, d'écrire, au plus près de sa pensée ! Je ne vous demande aucun renoncement, je vous demande au contraire d'être ambitieux, audacieux, novateurs dans la conduite d'une formation exigeante.

Et lorsque je parle de compétences, je pense d'abord à la  maîtrise de tous les langages:

  • Le français d'abord, notre première richesse partagée. La finesse et la richesse de notre langue doivent être données à nos étudiants comme elle nous a été donnée dès le primaire, le collège, le lycée, mais encore davantage à l'université. Nous leur devons cet héritage parce qu'il est le socle d'une culture que nous défendons partout dans le monde.
  • Quant à l'anglais, dont on m'a parfois fait reproche de  faire une publicité excessive,  comment ne pas reconnaître que cette langue est devenue un langage usuel, indispensable à la communication et à la circulation des idées ? Doit-on s'en priver au nom de la défense du français ?
  • Sincèrement, je ne le crois pas. La puissance culturelle de notre pays se joue à l'étranger, et l'anglais est un formidable véhicule de communication universelle dont nous n'avons pas le droit de priver nos enfants.
  • C'est le pari du multilinguisme que nous devons faire, sans peurs, sans complexes. Vous êtes, Mesdames et Messieurs, des spécialistes de la civilisation médiévale, une civilisation aux langues innombrables. Mieux que d'autres, vous savez le bonheur et la richesse qu'il y a à se mouvoir dans un monde ouvert, dans lequel la langue de l'autre est un cadeau à partager. Les langues doivent irriguer l'ensemble de notre système éducatif. Et l'Université doit se faire un point d'honneur à former de jeunes français qui soient des citoyens du monde.

Les jeunes Français attendent que nous ayons pour eux l'ambition qu'ils méritent. Alors soyons exigeants !

De bons étudiants de licence seront  d'excellents étudiants de Master qui auront vocation à s'engager dans tous les champs professionnels, académiques, mais aussi de l'administration ou de l'entreprise.
La bataille de l'intelligence se mène à la force de la culture, et de la créativité et la liberté d'esprit qui animent vos parcours de Masters et vos Ecoles doctorales. Les compagnies d'assurance londoniennes et les banques de Tokyo le savent d'ailleurs depuis longtemps, elles, qui recrutent sans tabou les meilleurs de leurs diplômés de littérature ou d'histoire médiévale.

C'est sur le socle d'une formation académique solide aux perspectives d'emploi nombreuses, que nous rebâtirons des filières littéraires attractives pour de bons bacheliers.

C'est pourquoi j'ai souhaité engager la réforme des classes préparatoires littéraires, en proposant à leurs étudiants un concours simplifié et ouvert sur d'autres filières que les Ecoles normales supérieures mais aussi en valorisant les parcours de classe prépa par leur reconnaissance universitaire.

Des classes préparatoires cohérentes, ouvertes sur l'université ou sur d'autres écoles, c'est cela qui attirera les meilleurs bacheliers, avec une confiance retrouvée dans une filière littéraire entièrement rénovée, qui fait d'abord le pari de la qualité.

Ce pari de l'ouverture et de la qualité, vous l'avez fait Monsieur le Président, en créant une licence renforcée ouverte sur les Masters de l'IEP de Paris.

C'est dans les parcours d'excellence que les universités sauront bâtir, que se lèvera, Mesdames et Messieurs, la génération de vos successeurs : des jeunes esprits brillants, passionnés, qui suivront le chemin difficile de la science, le chemin magnifique de la connaissance.

Nos universités sont riches des meilleurs enseignants de ce pays, leurs étudiants peuvent y rencontrer à chaque instant la magie du savoir magistral et la bienveillance de pédagogues dévoués à leur réussite.

C'est pour cela que vous êtes, Mesdames et Messieurs, à l'œuvre pour fonder  l'Université française de demain, une université profondément humaniste dont notre pays a tant besoin.

Je vous souhaite la force et l'audace des bâtisseurs de cathédrale. Pour ma part je les ai chevillées au cœur, soyez sûrs que je continuerai de vous accompagner.

Merci de votre attention.

1ère publication : 25.06.2008 - Mise à jour : 25.06.0008

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