Accueil >  [ARCHIVES des communiqués et des discours, avant mai 2017 >  [ARCHIVES] Discours

[ARCHIVES] Discours

Serge Haroche reçoit la Médaille d'Or 2009 du CNRS

[archive]
Serge Haroche, médaille d'Or 2009 du CNRS © CNRS Photothèque

La Médaille d’Or du C.N.R.S., qui récompense une personnalité scientifique ayant contribué de manière exceptionnelle au rayonnement de la recherche française, a été remise à Serge Haroche, le pionnier de l’électrodynamique quantique en cavité. Ses expériences ont permis d’illustrer certains postulats de la mécanique quantique, notamment le phénomène de décohérence quantique et le fameux paradoxe du chat de Schrödinger.

Discours - 1ère publication : 16.12.2009 - Mise à jour : 28.04.0011
Valérie Pécresse

Au début du siècle dernier, les plus grands physiciens d'Europe inventèrent la mécanique quantique et firent ainsi une découverte extraordinaire. Une découverte qui ébranla si profondément la communauté scientifique que certains des savants de l'époque y virent à juste titre la plus grande avancée des sciences depuis Newton. Et pourtant d'autres, sans doute pour la même raison, refusèrent d'y accorder immédiatement leur crédit.

Tous cependant s'entendaient sur un point : Max Planck avec la théorie des quanta, Heisenberg avec le principe d'incertitude, Niels Bohr avec le principe de complémentarité venaient d'ouvrir une brèche dans l'univers que la physique avait dessiné depuis le XVIIème siècle et que venait de préciser la relativité d'Einstein.

Il existait dès lors un fossé qui séparait les lois classiques expliquant le monde visible des théories quantiques, pertinentes à l'échelle subatomique. Et combler ce fossé est apparu jusqu'aujourd'hui comme la tâche la plus difficile et sans doute la plus noble des sciences physiques.

Une tâche à laquelle se sont attelés les plus grands noms de la recherche mondiale et en particulier française : Alfred Kastler, Jean Brossel ou encore Claude Cohen-Tannoudji.

En remettant la médaille d'or du CNRS à Serge HAROCHE, le pionnier de l'électrodynamique quantique en cavité, nous rendons donc hommage aujourd'hui à celui qui est à la fois l'élève de notre récent Prix Nobel et son digne successeur.

Alors, permettez de vous le dire, Serge Haroche : c'est un privilège que de participer à une telle cérémonie. Un privilège parce que la Médaille d'Or du CNRS est la plus haute distinction honorifique des sciences françaises et qu'on trouve parmi ses récipiendaires les plus grands noms de la recherche de notre pays.

Un privilège aussi parce qu'elle récompense cette année une personnalité scientifique qui a contribué de manière exceptionnelle au rayonnement de la recherche française.

Un privilège, enfin, parce qu'il n'est pas si courant de rencontrer en chair et en os un « chasseur de photons » - et même, si j'osais la formule, un « chasseur-piégeur » : car il en faut de l'imagination et de l'intelligence pour enfin figer et dévoiler ces petites choses capricieuses qui filent tout de même à 300 000 kilomètres par seconde.

J'espère que l'homme modeste et pudique que vous êtes me pardonnera les excès d'honneurs dont vous vous jugerez être victime. Mais je le sais, vous avez si souvent à cœur de le rappeler, ces honneurs vont aussi à ceux qui ont travaillé avec vous, à tous ceux qui ont joué un rôle majeur dans votre formation intellectuelle et qui vous ont permis de devenir, aujourd'hui, l'un des chercheurs les plus respectés d'une des plus grandes nations scientifiques du monde. 

Car je le sais, rien ne vous tient plus à cœur que de voir associée à cette cérémonie votre équipe du Laboratoire Kastler Brossel. Et en particulier, Jean-Michel Raimond et Michel Brune, vos compagnons de toujours.

La carrière

Cette volonté de faire de la recherche une aventure collective, votre parcours tout entier en témoigne. Tour à tour étudiant prodige et professeur émérite, jeune chercheur prometteur et leader d'équipe, vous savez mieux que quiconque que les progrès de la science naissent des rencontres permanentes entre tous ceux qui la font vivre.

Vous étiez reçu à Normale et à Polytechnique : vous avez choisi Normale. Vous y serez plongé dans l'atmosphère effervescente qui règne alors au laboratoire de l'ENS. Un laboratoire que dirigent Alfred Kastler et Jean Brossel et qui venait de mettre au point la méthode du pompage optique pour manipuler l'état électronique interne des atomes.

Etudiant brillant, exceptionnellement doué, vous avez la chance, je veux dire le mérite de faire votre thèse sous la direction de Claude Cohen-Tannoudji. Je souhaiterais en votre nom saluer ici ce savant exceptionnel, lui aussi honoré par le CNRS, et que vous rejoindrez bientôt, nous l'espérons tous, au palmarès du Prix Nobel.

A ses côtés, vous apprenez à manipuler les photons et les atomes et poussez toujours plus loin la science fondamentale de leurs relations. Vos travaux sur l' « atome habillé » sont restés dans toutes les mémoires. Et aux dires mêmes de votre ancien professeur, vous aviez déjà le don de traiter avec rigueur, mais aussi avec élégance des notions scientifiques les plus aiguës.

Le CNRS alors avait déjà reconnu votre immense talent en vous recrutant dès votre sortie de l'ENS en tant que chargé de recherche. Et chacun peut le constater, Serge Haroche, il n'a pas eu depuis à regretter son choix : comme bien souvent, le premier de nos organismes de recherche a su ainsi jouer son rôle de pépinière de talents, un talent qui se révélait en l'espèce extraordinairement précoce.

Mais cette précocité n'étonnera personne : ni ceux qui vous connaissent, ni ceux qui n'ont pas eu la chance de vous fréquenter. Car vous partagez avec Newton et Galilée le privilège de nourrir les légendes. On raconte en effet qu'au lycée,  déjà passionné par la physique et les mathématiques, vous calculiez la trajectoire et l'orbite des premiers satellites !

Au CNRS vous bénéficiez d'un environnement scientifique d'excellence qui vous permet de progresser encore et toujours vers l'accomplissement de votre rêve, le rêve de la science contemporaine : la réconciliation du monde microscopique quantique et du monde macroscopique classique. Avec un fil directeur : explorer toujours plus loin l'interaction matière-rayonnement.

Et cela suppose, à défaut de le rendre visible, de manipuler et de mesurer l'invisible, un invisible qui se dérobe non seulement à nos regards, mais aussi à l'expérimentation et se joue de toutes les lois de la physique classique, même les plus simples.

Pour relever ce défi, vous développez des méthodes nouvelles de spectroscopie laser, puis vous vous intéressez aux atomes de Rydberg, des systèmes atomiques géants que la sensibilité aux micro-ondes rend particulièrement bien adaptés à votre recherche.

Et les succès que vous obtenez au CNRS vous poussent à aller plus loin. Et aller plus loin pour le jeune scientifique que vous êtes, c'est fréquenter de nouveaux laboratoires, de nouvelles universités, et progresser au contact des meilleurs chercheurs du monde entier. Maître de conférences à Polytechnique, professeur à Paris VI, vous n'hésitez pas à hanter les plus grandes universités étrangères comme Stanford où vous rejoignez le groupe d'Arthur Shawlow qui vous initie aux premiers lasers à colorants.

Ces expériences à l'étranger débouchent rapidement sur une reconnaissance internationale. Et je voudrais souligner ici la performance rare que vous avez accomplie : pendant dix ans, vous avez dirigé deux équipes de recherche : l'une en France et l'autre à l'Université de Yale aux Etats-Unis. Une performance qui illustre tout à la fois l'excellence de vos travaux scientifiques et votre capacité à animer des équipes de chercheurs pour les faire avancer.

Permettez-moi d'insister : c'est à ces deux qualités que l'on doit vos remarquables découvertes. Car s'il faut du génie pour émettre des hypothèses que d'autres n'avaient jamais osé avancer, il faut aussi du talent pour prévoir les différentes étapes qui permettront de les vérifier. Et à chacune de ces étapes, ce sont à chaque fois des techniques, des compétences, c'est-à-dire finalement des hommes qu'il faut réunir et faire travailler ensemble.

La science contemporaine est une aventure collective. Au XVIIe siècle, les géants de la physique se mesuraient seuls, à distance : Newton et Leibniz rivalisaient d'intelligence mathématique, Descartes découvrait les lois de l'optique en même temps que Snell. La physique était une aventure purement abstraite, nourrie par quelques expériences que l'on espérait, souvent à tort, cruciales.

Mais depuis lors, tout a changé : l'abstraction demeure, mais elle se nourrit d'une expérimentation permanente, d'une expérimentation devenue terriblement complexe et dont les résultats sont parfois terriblement ambigus, tant vos objets d'étude se dérobent non seulement aux regards, mais aussi à l'objectivation.

Pour parvenir à les cerner, il faut dès lors des équipes entières et des technologies de pointe.

Vous avez toujours eu le souci de réunir les unes comme les autres : à la pointe de la technologie, vous l'avez toujours été, en particulier en utilisant des miroirs supraconducteurs pour piéger les photons.
 
Et je le disais en commençant, à travers cette distinction personnelle, vous avez toujours à cœur de réunir autour de vous de véritables équipes de recherche, soudées et portées par un enthousiasme collectif, le même que celui que, jeune Normalien, vous aviez découvert rue d'Ulm.

Je pense ici bien sûr aux hommes et aux femmes du laboratoire Kastler Brossel. Un laboratoire de dimension internationale qui associe les plus grands noms de la science et de la recherche françaises : l'Ecole Normale Supérieure, le CNRS et l'université Pierre et Marie Curie.

Un partenariat exemplaire et pionnier et qui donne à nos meilleurs chercheurs les moyens matériels et humains d'accomplir leurs travaux. Pour une recherche qui ne dépend plus des logiques institutionnelles, mais qui est portée par une thématique scientifique cohérente et féconde.

Travaux et applications

Et c'est bien ici dans cette structure de pointe, spécialisée dans l'interaction matière-rayonnement au niveau quantique que vous avez, Serge Haroche, réalisé vos travaux les plus prestigieux, ceux-là même qui vous valent aujourd'hui la reconnaissance de la communauté scientifique mondiale.

Je pense bien sûr aux expériences d'électrodynamique quantique en cavité qui ont permis de manipuler l'atome et les photons de manière inédite. Des expériences qui ont permis d'illustrer certains postulats de la mécanique quantique. Des postulats qui défiaient jusqu'alors l'intuition au point d'ailleurs qu'un certain nombre de savants les plus renommés doutaient depuis presque un siècle de leur validité.

Je pense notamment au phénomène de décohérence quantique et au fameux paradoxe du chat de Schrödinger. Au cœur de cette question majeure pour la science : pourquoi les phénomènes subatomiques régis par les lois quantiques s'estompent à l'échelle macroscopique pour obéir aux lois de la physique classique ?

Grâce aux cavités micro-ondes vous parvenez ainsi à manipuler les photons et les atomes au point de pouvoir étudier expérimentalement la superposition quantique, une expérience jusqu'alors théorique et qui pour beaucoup relevait du fantasme. 
Plus récemment, avec une cavité capable de stocker un photon pendant plus d'un dixième de seconde, vous réalisez le vieux rêve d'Einstein et de Bohr: “peser” un photon, ou plutôt le détecter sans le détruire. Cette expérience, où on assiste en temps réel à la naissance, à la vie et à la mort de photons individuels, est là encore une remarquable illustration des postulats de la mesure quantique.

En isolant la matière, en piégeant la lumière, vous répondez ainsi aux grandes interrogations scientifiques qui avaient été soulevées au début du vingtième siècle. Et ce faisant, vous répondez aussi à une autre question, sociale celle-ci : peut-on attendre de la recherche fondamentale des progrès humains ?

Et à tous ceux qui en doutaient, vous apportez une réponse éclatante : oui, la recherche fondamentale est source de progrès. Des progrès dans la connaissance de la nature et du monde. Et cette réponse à elle seule suffit.

Il est en effet un certain niveau de recherche où l'on ne rend compte qu'à la science et aux exigences que l'on s'est soi-même fixées. C'est pourquoi la recherche la plus fondamentale doit être aussi la plus libre, protégée des visées à court terme et des objectifs planifiés.

Mais vos travaux prouvent aussi que les progrès technologiques ne sont jamais aussi riches et féconds que lorsqu'ils naissent justement de la recherche la plus fondamentale.

Ils naissent de manière imprévue, sans rapport souvent avec leur domaine d'origine et débouchent pourtant sur des applications très concrètes et utiles. Les technologies quantiques comme le laser ou l'imagerie médicale par résonance magnétique en sont la meilleure preuve. Et nous savons tous ce que l'essor des technologies de l'instrumentation micro-onde et millimétrique doivent à vos travaux.

Permettez-moi d'insister : il ne peut y avoir de recherche appliquée sans recherche fondamentale au risque de se contredire dans les termes. La liberté de l'une garantissant la fécondité de l'autre. Les séparer, c'est aller contre l'essence même de la science : comprendre le monde, c'est toujours se préparer à le transformer. Le savoir n'a pas pour fin l'usage, mais le progrès technologique finit toujours par sortir des avancées les plus fondamentales. Et la physique quantique, qui est peut-être le plus grand des défis lancés à l'intelligence humaine, en apporte la preuve la plus éclatante.

C'est pourquoi l'information quantique, à laquelle, Serge Haroche, vous croyez beaucoup, constitue aujourd'hui une des priorités de nos programmes européens de recherche. Une priorité dans laquelle la France s'est largement investie en coordonnant un ERANET, un réseau thématique de recherche européen, dans le domaine des technologies de l'information où un appel à projet concernera justement l'information quantique.

* * *

Serge Haroche, l'excellence de vos travaux scientifiques,force notre admiration et notre reconnaissance. Mais vos mérites ne s'arrêtent pas là, loin de là. Vous partagez avec vos aînés, et notamment avec Claude Cohen-Tannoudji, le goût de la transmission et du partage des connaissances.

Vos qualités pédagogiques se sont d'ailleurs traduites par des postes de professeur dans le monde entier. Admiré de vos étudiants comme de vos pairs, vous faites preuve, de leurs propres aveux, d'une capacité remarquable à expliciter les notions les plus difficiles, les moins intuitives de la physique quantique.

Des qualités que l'on retrouve dans votre récent ouvrage Exploring the quantum : atoms, cavities and photons. Un livre que vous avez coécrit avec votre collègue et ami Jean-Michel Raimond et qui s'impose déjà comme une référence auprès des chercheurs et étudiants du monde entier.

Par nature, vous êtes donc un enseignant-chercheur, capable dans tous les registres de votre activité de la même rigueur : au laboratoire de recherche comme à l'amphithéâtre d'université, vous vous efforcez de rendre visible et intelligible ce qui ne l'est pas. 

C'est ce défi que vous relevez chaque jour. Il faut le dire, il vous convenait parfaitement : dans le registre de la science, il s'approche de celui qu'avait en son temps affronté Bach dans le domaine artistique : rendre sensible l'harmonie abstraite des notes et des hauteurs et cultiver cette beauté rigoureuse qui n'en est pas moins profondément touchante. 

Le défi que vous avez relevé n'est pas si différent : ordonner le chaos, en rendre visible les règles et, à travers elles, une certaine forme de beauté. Vous êtes le premier à dire l'émerveillement qui vous a si souvent  envahi en découvrant ce monde inconnu. Cet émerveillement, vous le faites désormais partager à tous au sein de cette prestigieuse maison qu'est le Collège de France.

Nombreux sont les jeunes chercheurs qui accourent pour assister à vos enseignements. C'est que votre simplicité et votre générosité vous donnent une aura exceptionnelle  Pour ces jeunes chercheurs, vous êtes d'abord et avant tout un maître, au sens plein du terme : c'est-à-dire un savant d'exception, capable d'embrasser les sujets les plus ardus, mais restant pourtant profondément disponible et accessible pour tous ceux qui sont prêts à partager avec lui sa passion.  

Et parmi ces jeunes chercheurs, on trouvera certainement un futur grand nom de la physique quantique, un scientifique hors pair qui méritera un jour la Médaille d'Or du CNRS et dont on rappellera alors qu'il eut pour maître un immense savant français. Cet immense savant, cher Serge Haroche, c'est vous. Au nom de ce jeune chercheur et en notre nom à tous, je tenais à vous dire merci.

1ère publication : 16.12.2009 - Mise à jour : 28.04.0011

 Serge Haroche, médaille d'Or 2009 du CNRS © CNRS Photothèque

Retour haut de page