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Hommage à Jean Dausset, prix Nobel de médecine

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Jean Dausset

Valérie Pécresse a rendu hommage à Jean Dausset (1916-2009), lauréat du prix Nobel en 1970, et pionnier de la greffe d’organes et du génome humain. Il participa, avec Robert Debré, à faire entrer la recherche à l’hôpital, afin de rapprocher la recherche de la clinique pour accélérer les applications thérapeutiques tout en intégrant aux laboratoires les préoccupations curatives.

Discours - 1ère publication : 15.02.2010 - Mise à jour : 15.02.0010
Valérie Pécresse

Permettez-moi de vous dire ma fierté et mon émotion d’être à vos côtés au sein de la prestigieuse Académie des sciences, pour témoigner de la reconnaissance de notre nation à celui qui restera dans l’histoire l’une des personnalités les plus marquantes de la médecine française.

J’ai conscience qu’en honorant devant vous la mémoire de Jean DAUSSET, ce n’est pas seulement au lauréat illustre du prix Nobel que je rendrai hommage, au pionnier de la greffe d’organes ou du génome humain, mais également à celui qui fut pour beaucoup d’entre vous un compagnon de longue date, un maître ou tout simplement un ami.

Un homme dont vous êtes très nombreux aujourd’hui à décrire les convictions profondes, à la fois scientifiques et humaines, à rappeler aussi la simplicité et la gentillesse et, sans doute ce qui est le plus marquant, le don de soi et la générosité.

Pour vous tous, je sais que Jean DAUSSET était donc bien plus qu’un esprit visionnaire et précurseur ; il incarnait aussi une certaine idée de la médecine et des sciences. Où la prédominance de l’humanisme est toujours possible, comme la compatibilité des exigences de l’esprit avec celles de la morale et du cœur.

Ce sont ces valeurs-là qui rendent aujourd’hui son parcours particulièrement sensible et admirable aux yeux de tous et en particulier à ceux des profanes qui, comme moi, ne sont pas initiés aux secrets de l’immunologie ou de la génétique.

A quiconque y prête attention, la vie de Jean DAUSSET offre en effet une vision éblouissante de ce que peut être le destin d’un savant quand il est tout entier guidé par une foi inébranlable dans le progrès humain.

Lui qui disait si justement que « toute ignorance est une limitation et que toute connaissance est une libération », passa sa vie à illustrer dans les actes la force de ces mots auxquels il croyait tant. Et c’est sans doute à cette conviction profonde qu’il puisa ses intuitions les plus géniales. Là où se rencontrent l’intelligence qui oriente l’esprit et le courage de faire naître des idées nouvelles.

 

Une découverte extraordinaire qui allait ouvrir des perspectives nouvelles à l’immunologie et rendre possible pour de nombreux malades la transplantation d’organes vitaux.

Exceptionnelle cette découverte le fut aussi dans sa genèse. Souvenons nous en effet que c’est à l’hôpital Saint-Antoine puis à Saint-Louis, au milieu des malades transfusés que Jean DAUSSET mena ses recherches sur les leucoagglutinations. Et cela d’abord avec peu de moyens, sans aucune certitude scientifique, sans espoir véritable de réussite.

La découverte du système HLA, fondamentale par bien des aspects est donc née de l’expérience clinique. Tout comme Jean BERNARD, son maître de toujours, Jean DAUSSET fut en effet un des pionniers de la recherche à l’hôpital.

Et à tous ceux qui aujourd’hui encore veulent opposer la clinique au laboratoire, son exemple offre donc le plus vigoureux des démentis : il n’est pas de raison scientifique ni d’utilité médicale à tracer une frontière entre deux mondes qu’en réalité tout rapproche.

Que la science parte de l'observation du patient et remonte vers ce qui est de l'ordre du fondamental ou qu'elle parte à l’inverse des données biologiques fondamentales et descende vers des applications cliniques et thérapeutiques : dans les deux cas, son rapprochement avec l'activité de soin ne peut être que fructueux.

Et de cela aussi le parcours de Jean DAUSSET offre un témoignage éclatant. Lui qui noua sans cesse d’étroites relations avec les plus grands spécialistes de son temps, issus des disciplines les plus diverses, partout où il pressentait que ses investigations sur les globules blancs trouveraient des applications nouvelles.

Parmi elles bien sûr, l’histoire retiendra d’abord la concrétisation de cet espoir ancien de la science médicale : la transplantation d’organes. Un espoir que la mise à jour du système HLA rendait désormais possible en permettant de vérifier dans chaque cas la compatibilité entre donneur et receveur.

Ceux qui fréquentaient l’hôpital Saint-Louis à cette époque se souviennent de l’activité intense qui régnait autour du professeur Jean DAUSSET. Avec les équipes de Jean HAMBURGER qui effectuèrent les premières greffes du rein, avec le chirurgien américain Félix RAPAPORT pour les premières greffes de peau, avec René KÜSS, avec Rose PAYNE, une petite communauté était en train de naître : celle des pionniers de la greffe d’organes et de tissus.

Aujourd’hui ce sont des milliers d’hommes et de femmes en France et dans le monde qui, chaque année, doivent la vie à leurs travaux précurseurs. Et c’est aussi grâce à eux que le don d’organes a pu se développer, faisant de la médecine une aventure humaine et solidaire où la guérison des uns dépend étroitement de la générosité des autres.

Personne n’oubliera en effet l’importance que Jean DAUSSET accordait à tous ces volontaires, donneurs bénévoles de sang, de peau, de moelle osseuse qui le suivirent tout au long de sa carrière et qu’il emmena jusqu’à Stockholm pour partager son prix Nobel.
Eux aussi furent à leur manière des pionniers de la transplantation. Et je sais combien le Professeur les tenait en estime, lui qui sut les initier à ce geste d’amour et de compassion qu’est le don d’organe.

Et c’est aussi à cet humanisme-là que nous devons rendre hommage aujourd’hui. Un humanisme que Jean DAUSSET a su traduire dans les actes et de la manière la plus concrète qui soit, c’est-à-dire aussi la plus utile : à la fin des années 60 d’abord, en créant France Transplant, une association pionnière dans le don d’organes ; en 1986 ensuite, en lançant le premier Registre des volontaires au don de moelle osseuse.

A l’heure où se fait cruellement sentir la pénurie des dons d’organe, souvenons-nous que les pères fondateurs de la transplantation furent aussi les premiers à en appeler aux valeurs de générosité et de partage.

Des valeurs auxquelles Jean DAUSSET croyait profondément, lui qui traitait chaque maladie comme une injustice faite aux hommes et qui voyait en la médecine une ressource inépuisable pour réduire la souffrance de ses patients. Une conviction profonde qui le poussa à exploiter toujours plus loin ses connaissances du HLA, en l’orientant vers des champs d’investigation sans cesse renouvelés.

On ne compte plus aujourd’hui les avancées que la médecine doit à ses travaux, notamment pour l’étude des cancers, pour le traitement des maladies auto-immunes, ou encore pour le développement des vaccins.

Toujours en avance sur son temps, il ouvrit aussi la voie à la médecine prédictive. Visionnaire, il nourrissait l’espoir qu’à long terme les progrès de la science devaient effacer les inégalités de naissance devant la maladie. Une idée utopique à laquelle pourtant il fut le premier à croire lorsqu’il créa, il y a bientôt 30 ans, le Centre d’études du polymorphisme humain.

C’est au CEPH que furent réalisées les premières cartes du génome humain. Mises à la disposition de la communauté scientifique internationale, ces cartes accélèrent considérablement la découverte des gènes associés aux maladies. Et d’ores et déjà la thérapie génique a signé ses premiers succès, notamment pour les maladies rares.

A nous tous qui lui rendons hommage aujourd’hui, le Professeur Jean DAUSSET aura donc laissé un héritage immense. Découvreur du système HLA, précurseur de la greffe d’organes et du génome humain, il fut donc aussi engagé dans l’amélioration du système de santé de notre pays, en particulier avec la création de France Transplant ou du CEPH.

 

 

Après l’exposé complet et détaillé du Professeur Maurice TUBIANA, permettez-moi à mon tour de dire quelques mots sur la réforme Debré.

Car plus de 50 ans après, elle donne pleine mesure de ce que nous devons à Robert DEBRE, à Jean DAUSSET et à tous ces médecins éclairés qui ont imaginé et construit l’hôpital moderne autour de ses trois fonctions cardinales : le soin, l’enseignement et la recherche.      

Ce sont eux qui furent à l'origine du rayonnement international de nos hôpitaux. Et sous leur influence la médecine française connut dans les années 60 une véritable renaissance : philosophique et littéraire jusqu'à la seconde guerre mondiale, elle devint alors scientifique, efficace et humaine.

Souvenons nous en effet qu’à la Libération, la recherche se développait pour une très large part en dehors des facultés de médecine. 

De l’art médical à la médecine expérimentale, le pas avait  pourtant bel et bien été franchi depuis Claude BERNARD, mais dans les faits, médecins et scientifiques continuaient à vivre sous le régime étroit de la séparation.

En faisant entrer la recherche à l’hôpital, Jean DAUSSET et Robert DEBRE furent donc en quelque sorte les inventeurs de la médecine moderne. Et cela pour le plus grand bénéfice de l’activité clinique, de la recherche médicale et de la formation de nos médecins qui, toutes trois, se sont depuis enrichies mutuellement.

Au moment de donner un nouvel élan à la recherche médicale français avec le projet des Instituts hospitalo-universitaires, nul n’oubliera donc les principes qui ont guidé Jean DAUSSET et Robert DEBRE. Rapprocher la recherche de la clinique pour accélérer les applications thérapeutiques tout en intégrant aux laboratoires les préoccupations curatives, c’est bien cette philosophie qui a présidé à la naissance des CHU. C’est elle aussi qui inspire la création des IHU.

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L’homme à qui nous rendons hommage aujourd’hui ne fut donc pas seulement un médecin visionnaire ; il fut aussi un merveilleux bâtisseur de projets. Malgré sa confiance dans le progrès humain, il savait, mieux que quiconque, que ni les talents de l’esprit, ni la générosité de l’âme ne peuvent suffire à améliorer durablement la vie de ses semblables.

En homme de progrès, il fut donc aussi un homme responsable, soucieux du devenir de ses découvertes comme du contexte social et éthique dans lequel elles s’inscrivent. Président pendant vingt ans du Mouvement universel pour la responsabilité scientifique, il milita pour les causes qui lui tenaient le plus à cœur : la lutte contre la brevetabilité des gènes et contre la commercialisation des organes humains.

Un engagement qu’il défendait aussi auprès de ses amis à l’hôpital, à l’université ou dans les enceintes académiques où vous aviez, Mesdames et Messieurs les académiciens, le privilège de le côtoyer.

Et permettez-moi enfin dans cette assemblée de faire entendre sa voix ; elle est celle d’une conscience lumineuse et d’un humaniste profond :

« Je souhaite l'alliance entre les cerveaux droits et les cerveaux gauches, c'est-a-dire de la poésie et de la raison, alliance qui pourrait permettre d'atteindre ce nouveau palier évolutif de l'homme sublimé, l'homme responsable, responsable de lui-même et de son espèce. »

Nous recevons ces paroles comme un héritage des plus précieux et nous les méditerons avec gratitude.
Je vous remercie

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Et comment ne pas évoquer aussi la grande œuvre commune dont il fut avec Robert DEBRE l’un des principaux artisans : la réforme hospitalière de 1958 ? Une réforme qui modernisa en profondeur la médecine française et qui donna à la Vème République naissante une de ses plus belles réussites : les centres hospitaliers universitaires.


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Les scientifiques que vous êtes le savent en effet mieux que personne, Jean DAUSSET fut d’abord un fantastique pionnier de la recherche médicale. Et pionnier, il le fut une première fois au début des années 50 lorsque, jeune médecin transfuseur, il émit l’hypothèse de l’existence d’antigènes de globules blancs, jetant ainsi les fondations de ce qui deviendrait le système HLA (Human Leucocyte Antigen).

1ère publication : 15.02.2010 - Mise à jour : 15.02.0010

 Jean Dausset

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