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Hommage à Maurice Allais, représentant du génie francais

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Maurice Allais, prix Nobel d'économie

Lors des obsèques du professeur Maurice Allais, prix Nobel d'économie, valérie Pécresse a rendu hommage à la mémoire d'un esprit universel dont la contribution à la pensee économique fut exceptionnelle.

Discours - 1ère publication : 16.10.2010 - Mise à jour : 16.10.0010
Valérie Pécresse

Hôtel National des Invalides

 

« La passion de la recherche a été pour moi une passion dévorante. C’est elle qui m’a donné les plus grandes satisfactions de ma vie. » Ainsi s’exprimait Maurice Allais, lorsqu’entouré des siens, il recevait son épée d’académicien des mains de ses élèves et de ses pairs.

C’était en 1993. cinq années déjà avaient passé depuis la décision du comité Nobel de couronner l’œuvre de celui qui reste, à ce jour, le seul Français à avoir obtenu la distinction suprême pour les sciences économiques. 

Cinq années avaient passé. Mais ces mots célébrant la passion dévorante de la recherche ne sont pas ceux d’un scientifique d’exception qui, parvenu au terme de sa carrière, pouvait enfin se permettre de jeter un regard apaisé sur son propre parcours.
Non, ces mots, ce sont ceux d’un esprit si brillant, si fécond, si profondément imaginatif que toute sa vie durant, il fut contraint de livrer bataille pour imposer ses vues. Les « idées établies » étaient ses ennemis intimes. Il ne cessa jamais de les combattre avec la verve, la fougue et la force de conviction qui le caractérisaient et qui, aujourd’hui, sont dans toutes nos mémoires.

Ce combat fut à sa mesure. Il dura près de cinquante années et s’acheva par une victoire si complète que Paul Samuelson lui-même put écrire : « Maurice Allais est une source inépuisable de découvertes originales. Si ses écrits avaient été publiés en anglais, la théorie économique contemporaine aurait sans doute suivi une autre voie. »
Jamais, à ma connaissance, un Nobel n’a ainsi parlé d’un autre Nobel.

* * * * *

C’est que Maurice Allais était hors de pair à tout point de vue. Lui qui a formé des générations d’élèves à l’Ecole des mines n’a jamais eu de maître. Ou plutôt si, mais ces maîtres s’appelaient Walras, Fischer et Pareto. C’est en étudiant seul leurs écrits qu’il découvrit l’économie et en la découvrant, qu’il la refonda.

L’histoire est si belle qu’elle semble une légende. Et pourtant...
Polytechnicien et ingénieur du corps des mines, Maurice Allais était taillé pour la physique. C’est le malheur des temps qui l’amena à l’économie. En 1933, lors d’un voyage aux Etats-Unis, il fut frappé par l’immense misère qui régnait dans les rues. Et plus frappé encore de découvrir l’incapacité dans laquelle se trouvaient alors les plus grands esprits de comprendre la Grande Dépression, a fortiori de la combattre.

Cette impuissance, il la ressentit comme un défi jeté à l’intelligence humaine. Et au nom de cette intelligence en laquelle il croyait plus que tout, il décida de relever le gant.
En 1943, dix années plus tard, en pleine occupation, paraissent deux livres. Ils vaudront tous les deux à leur auteur un prix Nobel. On ne peut imaginer textes plus différents. Le premier s’appelle L’Être et le néant. Le second A la recherche d’une discipline économique. Maurice Allais l’a écrit à son retour du front, où il commandait une batterie d’artillerie. Il fait près de 900 pages, 900 pages imprimées grâce à quelques amis qui acceptèrent de bonne grâce de se relayer pour, des heures durant, faire fonctionner le duplicateur à alcool qui leur tenait lieu de presse.

C’est la première publication économique de Maurice Allais et elle est tout simplement magistrale. Une à une, tous les bases de l’analyse économique sont reprises et refondées, pour aboutir à une théorie achevée de l’équilibre général des marchés. Je dis bien des marchés, car le Professeur Allais tenait plus que tout à ce pluriel.
Libéral convaincu, il l’était sans aucun doute. Mais il l’était à sa façon, rigoureuse et réfléchie : cette confiance dans le marché ne valait que si certaines conditions étaient réunies. Ce n’est pas par principe qu’il le défendait, mais par conviction scientifique et par expérience. Aussi a-t-il été l’un des premiers à nous alerter sur les déséquilibres qui risquaient, par exemple, d’affecter les marchés de gré à gré.


Et sur ce point comme sur tant d’autres, il vit clair avant tout le monde. Car Maurice Allais était un visionnaire, qui a marqué de son empreinte la quasi-totalité des champs de la science économique. La théorie du capital et les déterminants de la croissance, les questions monétaires, le calcul des probabilités, l’analyse de la fiscalité : partout ou presque, on retrouve la trace de sa pensée, toujours profondément originale.  
Mais pour lui assurer une place éternelle dans l’histoire, il aura suffi d’une contribution décisive à la théorie des choix, qu’il a purement et simplement révolutionnée en formulant le paradoxe qui porte son nom. Il a en effet démontré une idée simple, mais lumineuse : au voisinage de la certitude, la préférence pour la sécurité l’emporte toujours sur l’espérance d’un gain plus grand.
En mariant ainsi la psychologie et l’économie, le Professeur Allais ne faisait pas simplement œuvre de pionnier. Il s’attaquait à forte partie, en remettant en cause les travaux de Bernouilli et de ses successeurs.


Il le fit à sa manière, redoutablement efficace, en concevant un questionnaire auquel il entreprit de soumettre non seulement ses élèves de l’école des Mines, mais aussi tous ceux qui défendaient l’analyse standard qu’il voulait réfuter. Les résultats furent sans appel : même les chercheurs qui rejetaient ses thèses sur le plan théorique les vérifiaient en pratique. En somme, ils pensaient comme Bernouilli, mais agissaient à la manière d’Allais. 
Tout le génie de Maurice Allais est là, dans ce dialogue permanent entre le concept et l’expérience, un dialogue qui était, à ses yeux, la marque de la science authentique. Aussi n’acceptait-il de se soumettre qu’à un seul jugement : celui des faits. Ingénieur de formation, chercheur par vocation, il était ainsi destiné à naviguer avec un égal bonheur entre la recherche fondamentale et la recherche la plus appliquée.

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Pour ses élèves de l’école des Mines, de l’Institut de statistique et de Paris X, il fut aussi le plus grand des professeurs. Au premier étage d’un café faisant l’angle de la rue du Vieux-Colombier et de la rue Bonaparte, entouré de ses étudiants, il aimait à prolonger ses cours des heures durant.

Et c’est là qu’un soir, ne pouvant choisir entre deux élèves aussi doués l’un que l’autre à ses yeux, la légende veut que Maurice Allais ait du se résoudre à tirer au sort lequel de ses deux disciples bénéficierait d’une bourse d’études pour les Etats-Unis. Le hasard désigna Gérard Debreu, qui obtint, bien avant son maître, le prix Nobel. Mais, il fît malheureusement le sacrifice de sa nationalité française. Quant à Marcel Boîteux, il dut à ce même hasard de s’engager dans une carrière qui le conduisit à présider aux destinées d’Electricité de France, puis de l’Institut Pasteur.
Symbole de la méritocratie républicaine, Maurice Allais croyait plus que tout aux vertus de l’enseignement. Pupille de la Nation, issu d’un milieu modeste, il avait trouvé dans l’école de la République le lieu où pourraient pleinement s’épanouir ses immenses capacités. Elles le conduisirent jusqu’à l’Ecole Polytechnique, où il fut admis dès la fin de sa première année de classe préparatoire – ce qui  ne l’empêcha pas de démissionner pour être mieux classé l’année suivante - et dont il finit par sortir Major.

Et pourtant, il s’en fallut de peu que Maurice Allais n’emprunte une voie bien différente. Car cet esprit universel, animé par une curiosité proprement insatiable, était aussi un passionné d’histoire et il se destinait, à l’origine, à l’Ecole des Chartes. Les conseils de son professeur de mathématiques le décidèrent finalement à se consacrer aux sciences. Il ne délaissa pourtant pas les humanités et ne cessa jamais de lire et de commenter tout ce qui paraissait dans ce domaine, comme dans tant d’autres. Au point qu’il fallut à la famille Allais deux appartements, l’un pour y vivre, l’autre pour y accueillir son exceptionnelle bibliothèque, riche de plus de 30 000 volumes.

C’est que son amour de la synthèse était sans limites. Son idéal profond résidait dans la convergence ultime des sciences et des faits. Au CNRS, il put ainsi poursuivre ses travaux en économie, bien sûr, mais aussi en physique, à laquelle il ne cessa jamais de se consacrer. 

Partout, il recherchait la cohérence, pour retrouver cette satisfaction intellectuelle unique qu’apporte l’harmonie retrouvée des concepts et du réel. Avec le soutien permanent de sa fille Christine et de son épouse Jacqueline, son élève et sa collaboratrice de toujours qui l’accompagna dans chacun de ses travaux, il put consacrer sa vie à apaiser cette soif inextinguible de découverte et de création.

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« Mon œuvre, écrivait-il, a représenté un long effort souvent pénible pour me dégager des sentiers battus et des conceptions dominantes de mon temps. » Cette liberté d’esprit absolue, ce tempérament si fort, qui le conduisaient à prendre publiquement parti pour les causes qu’il jugeait justes, Maurice Allais a du, à de multiples reprises, en payer le prix.
Longtemps, c’est son libéralisme qui lui fut reproché, puis son protectionnisme, au point que certains finirent même, ultime paradoxe, par juger hostile à l’Europe celui qui fut pourtant l’un des tout premiers à défendre la nécessité impérieuse d’une union politique sur notre continent.
Cette incompréhension est le lot des plus grands. Car il est des pensées trop profondes et trop riches pour entrer dans les cases où l’on s’efforce tant bien que mal de les classer. Et Maurice Allais lui-même prenait plaisir à balayer d’un revers de main les étiquettes faciles, professant avec son ironie coutumière un même rejet des « libéraux alimentaires » que des « socialistes nantis ».
Seule comptait pour lui la vérité scientifique. Et il n’est plus personne pour le contester : il sut mieux que quiconque la mettre au jour. Aussi, ce matin, c’est la nation tout entière qui rend un hommage unanime à l’un de ses plus brillants fils.

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Maurice Allais incarnait le génie français. Chère Christine Allais, j’imagine qu’il n’a pas dû toujours être facile de grandir avec un tel géant pour père. Mais peu d’enfants peuvent se targuer d’avoir, comme vous, épaulé un si grand homme. Je vais que votre peine est immense et je voulais vous dire ce matin très sincèrement et très simplement que cette peine, nous la partageons tous et que je la partage.
A la communauté des économistes français, qui est également orpheline aujourd’hui, je veux dire ma confiance dans l’avenir. Elle qui s’est battue pour que soit pleinement reconnue l’œuvre de Maurice Allais, elle secrète aujourd’hui en son sein une pensée profondément originale, une pensée qui incarne la relève et qui bientôt, j’en suis certaine, sera à nouveau consacrée par les plus hautes distinctions.
A tous ici rassemblés, et au nom de la France, et au nom de la République, je veux enfin solennellement dire aujourd’hui la reconnaissance et  l’admiration que nous inspire celui qui, pour nous, fût tout simplement une personnalité d’exception. Maurice Allais, l’intelligence faite homme.

1ère publication : 16.10.2010 - Mise à jour : 16.10.0010

Maurice Allais, prix Nobel d'économie

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