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Remise du prix Claude Levi-Strauss à l'économiste Jean Tirole

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Jean Tirole, prix Claude Levi Strauss

Valérie Pécresse a remis lors d’une séance extraordinaire de l’Académie des Sciences morales et politiques, le Prix Claude Levi-Strauss à l’économiste Jean Tirole, lauréat de cette deuxième édition. Ce prix lui a été  attribué à l’unanimité du jury. Il récompense ses travaux sur la théorie des jeux et la théorie de l’information qui ont profondément renouvelé la science économique et font l’objet d’une très large reconnaissance internationale.

Discours - 1ère publication : 29.11.2010 - Mise à jour : 29.11.0011
Valérie Pécresse

Claude Lévi-Strauss nous a quitté il y a près d’un an. En remettant aujourd’hui, au lendemain du 102e anniversaire de sa naissance, le prix qui porte son nom, je tiens avant toute chose à lui rendre hommage. Et je veux vous dire, chère Madame Lévi-Strauss, combien je suis touchée de votre présence aujourd’hui.

Votre époux avait volontiers accepté de parrainer le prix que je souhaitais créer pour reconnaître l’excellence dans le domaine des sciences humaines et sociales. Sa modestie lui interdisait sans doute d’y voir autre chose qu’une marque de respect vis-à-vis d’une figure tutélaire, je n’ose dire totémique, puisque chacun sait, grâce à Lévi-Strauss, que le totémisme n’existe pas.

Sa modestie l’induisait pourtant en erreur. Car ce prix, nous l’avons créé pour récompenser tout ce que Claude Lévi-Strauss incarnait. Et je ne pense pas seulement à l’excellence scientifique, car Claude Lévi-Strauss était plus qu’un esprit d’exception, c’était un pionnier, un fondateur et je dirais même un aventurier du savoir.

Chacun de nous sait, tant la phrase qui ouvre Tristes tropiques est restée célèbre, qu’il haïssait les voyages et les explorateurs. Mais ce serait mal le comprendre que de croire qu’il bannissait ainsi l’esprit de découverte et même d’aventure du champ des sciences humaines et sociales.

Car ce coup de colère froide contre l’aventure traduisait avant tout son rejet viscéral du pathos de l’étrangeté que cultivèrent longtemps les explorateurs de toute sorte. Il avait en horreur la passion de l’exotisme, celle-là même qui conduit, au fil de récits de voyage chaleureux et bigarrés, à s’arrêter avec force détails sur l’étrangeté des mœurs, des rituels ou des costumes, sans jamais y voir autre chose que des curiosités aussi charmantes qu’insignifiantes.

La passion de l’exotisme, c’est la passion de la différence pour la différence. Elle ne cherche pas à  rendre compte de ces différences, à leur restituer leur signification, en un mot, à les prendre au sérieux. Elle cultive simplement le plaisir du dépaysement, oubliant, au passage, que ce charmant sauvage que rencontrent les voyageurs est d’abord et avant tout un autre homme.

Et c’est parce qu’il ne pouvait l’oublier que, sans jamais chercher l’excitation du voyage et le frisson de l’aventure, Claude Lévi-Strauss fut lui-même un grand voyageur et un aventurier au sens le plus noble du terme.

Un voyageur, parce qu’il entendait bien se confronter à la différence et à l’class='img-responsive' altérité pour rendre compte en raison, et à sa manière, de ce paradoxe qui fait d’autrui un autre moi-même. Et un aventurier, car pour rendre intelligible la différence, pour rendre visible, derrière leur apparente étrangeté, les structures communes aux sociétés les plus éloignées les unes des autres, eh bien, il lui fallut construire une discipline, l’ethnologie, et le faire en n’hésitant pas à pénétrer sur le champ de toutes les autres sciences sociales : la philosophie, bien sûr, mais aussi la psychologie, la linguistique et bien d’autres encore.

L’immense prestige qui s’attache à son œuvre, Claude Lévi-Strauss le doit à cet esprit d’aventure qui le conduisit à renouveler profondément les sciences sociales, non pas par plaisir de s’aventurer sur un champ qui n’était pas le sien, mais parce que c’était la seule et unique manière de faire œuvre de savant.

Aussi Claude Lévi-Strauss incarne-t-il la forme la plus achevée de l’interdisciplinarité, celle qui n’est ni le produit d’une injonction venue du dehors ni d’un désir factice d’importer quelques concepts originaux, mais celle qui se construit à partir d’un champ et d’un objet de recherche qui exige, pour être étudié, que soient réunies la puissance conceptuelle de disciplines distinctes.

* * *

Et c’est pourquoi, cher Jean Tirole, ce prix Claude Lévi-Strauss vous va si bien.

Parce qu’il consacre non seulement des recherches dont l’exceptionnel rayonnement ne fait aucun doute, mais aussi l’esprit d’ouverture et d’aventure qui les a rendues possibles et qui a présidé à l’ensemble de votre parcours.

L’économie, que vous avez largement contribué à enrichir et à renouveler, vous ne l’avez en effet rencontrée que sur le tard – du moins, si l’on adopte les critères propres à notre pays, qui aime à orienter ses jeunes esprits, y compris les plus brillants d’entre eux, vers des voies toutes tracées et cela le plus tôt  possible.

Parce que vous aimez les sciences exactes et que vous brillez particulièrement en mathématiques, le jeune homme que vous êtes alors se tourne naturellement vers les classes préparatoires du lycée Henri Poincaré de Nancy, avant de rentrer à l’Ecole Polytechnique et de rejoindre le corps des Ponts.

Mais les chemins bien balisés ne sont pas faits pour vous. Dans ces écoles d’exception, vous avez certes le privilège d’assouvir votre soif de mathématiques en suivant les cours de Laurent Schwartz. Mais vous découvrez aussi les sciences sociales et, singulièrement, l’économie.

Et à l’instar d’un Maurice Allais, dont le parcours ressemble de manière frappante au vôtre, le mathématicien et l’ingénieur que vous êtes aussi comprend immédiatement qu’il a trouvé, dans l’économie, les nourritures intellectuelles dont il a besoin. 

Permettez-moi d’y insister un instant, car dans votre parcours ou dans celui de Maurice Allais, certains seraient peut-être tentés de voir la preuve que l’économie est une science sociale à part, la seule capable, par son formalisme mathématique et ses multiples applications, de séduire les ingénieurs et les mathématiciens.

Le croire serait commettre une profonde erreur. Car ce qui vous a convaincu de vous consacrer à l’économie, ce n’est pas seulement l’esprit de rigueur et le souci de l’application dont vous étiez familier, mais ce sont aussi les liens qu’elle entretient avec l’ensemble des sciences humaines et sociales.

L’économie n’est pas un empire dans un empire. Bien au contraire, c’est une discipline au carrefour de toutes les autres, qui offre un remarquable point de vue sur l’ensemble de ces sciences que l’on nommait autrefois les sciences de l’esprit et que votre Compagnie, Mesdames et Messieurs les académiciens, baptise du beau nom de sciences morales et politiques.

Vos travaux, cher Jean Tirole, en offrent la plus parfaite démonstration. Car ce qui frappe l’observateur, en effet, ce n’est pas seulement l’ampleur des thèmes et des domaines de l’économie que vous avez abordés et souvent profondément renouvelés – je pense ainsi à la théorie des organisations, à la finance, au fonctionnement du marché du travail ou bien encore à l’économie industrielle.

C’est aussi et peut-être même surtout l’aisance et l’élégance avec laquelle vous avez fait appel, pour traiter ces multiples questions, aux acquis des sciences humaines et sociales, enrichissant ainsi au passage les concepts et les méthodes de l’économie.

Tout autant que votre parfaite maîtrise des outils mathématiques, l’intérêt que vous portez à la psychologie et à la science politique est en effet au cœur de vos recherches. A la psychologie, tout d’abord, qui est au cœur de l’approfondissement de la théorie des jeux, dont vous avez exploré toutes les dimensions avec un raffinement extrême.

C’est ce même intérêt pour la psychologie qui vous conduit aujourd’hui à travailler, avec Roland Bénabou, à la reconstruction du sujet économique. Bien longtemps, l’homo economicus fut – et le reproche en a souvent été fait à l’économie – un individu dont le comportement était trop prévisible pour ne pas sembler mécanique.

A cet automate tant décrié, vous avez su donner de la chair et du souffle, sans pour autant renoncer un instant à rendre raison de son comportement. Et vous l’avez fait en donnant une autre dimension, je dirais volontiers de l’épaisseur, aux modèles microéconomiques, pour y intégrer des attitudes qui ne sont pas irrationnelles ou désintéressées, mais qui relèvent d’une définition plus large de l’intérêt ou de la rationalité.

Je pense par exemple à l’class='img-responsive' altruisme, à la générosité ou à la volonté de paraître posséder ces qualités, qui peuvent être modélisées par la théorie économique comme une autre sorte d’intérêt ou de rationalité, que vous qualifiez de « prosocial ».

Avec, à la clef, des conclusions remarquables : il est parfois inutile et même contre-productif d’utiliser des incitations financières trop visibles pour modifier les comportements. Plus une action est publique, plus le désir d’être ou de paraître est fort et plus le recours à l’incitation monétaire peut se révéler inefficace.  Nous sommes loin, très loin, de cet automate intéressé dont certains s’imaginent encore qu’il est au centre de l’analyse économique.

Vous avez ainsi démontré que faire œuvre de chercheur dans les sciences humaines et sociales, ce n’est pas rejeter par principe l’application de certaines méthodes scientifiques à l’analyse d’un objet qui serait « l’Homme », avec une majuscule, et qui, au nom d’une singularité ineffable, échapperait à l’analyse.

Mais ce n’est pas non plus renoncer à prendre pleinement en compte ce qui fait l’essence même de l’humanité, ce mélange d’inné et d’acquis, de raison et de passion, de passivité et d’activité qui nous caractérise.

Car l’humanité n’échappe pas à tout discours rationnel, elle n’est pas l’équivalent de la pensée sauvage avant Lévi-Strauss, c’est-à-dire quelque chose de si différent que songer même à en rendre raison paraîtrait parfaitement absurde. L’humanité peut être objet de science, d’une science qui connaît et respecte la singularité de son objet, mais qui n’en reste pas moins une science.

Et cette conviction est, je le sais, profondément partagée par Raymond Boudon, qui ne peut être parmi nous ce soir et dont je tiens à saluer non seulement l’implication sans faille, avec l’ensemble des membres du jury, dans l’organisation du prix Claude Lévi-Strauss, mais aussi l’œuvre tout entière, dont il vient de livrer une très belle synthèse.

* * *

Et c’est cette même conviction qui fait de l’interdisciplinarité une exigence. Car pour rendre raison du comportement de cet être complexe et apparemment imprévisible qu’est l’homme, le concours des différentes sciences humaines et sociales est indispensable.

On ne peut en effet étudier cet objet insaisissable sans unir, à un moment ou à un autre, les forces des différentes disciplines, c’est-à-dire sans faire se rencontrer la psychologie, la sociologie, la philosophie ou bien encore la science politique.

Et vous l’avez admirablement démontré, cher Jean Tirole, en vous livrant également à une analyse économique de la décision politique, avec le concours de celui qui fut votre directeur de thèse, Eric Maskin, dont les travaux ont été couronnés du prix Nobel l’année même où vous receviez la médaille d’or du CNRS.

Forts des acquis de la science politique, vous avez modélisé la prise de décision publique en prenant en compte tout à la fois les attentes des citoyens-électeurs et le statut du responsable, qui peut certes être un élu, mais également une autorité indépendante ou un juge inamovible.

Et une fois encore, vous l’avez fait avec une précision et un raffinement extrême, en ne vous contentant pas d’opposer les responsables politiques, qui sont tout à la fois mus par leur volonté d’agir pour le bien commun et leur espérance de voir leur action reconnue par les électeurs, aux autorités indépendantes, qui, elles, pourraient se permettre de prendre des décisions impopulaires parce qu’elles n’ont pas à rendre compte directement de leur action aux citoyens.

Cette opposition, vous l’avez en effet dépassée en prenant en compte non seulement la nature de la décision, mais aussi le temps qu’il lui faut pour produire ses effets, ce qui vous a amené à des conclusions nuancées sur l’efficacité des différents systèmes de décision.

Et la responsable politique que je suis pourrait vous confirmer combien vous avez eu raison de vous arrêter sur cette délicate question du temps. Car la stabilité et la continuité changent tout et pour ma part, je mesure le privilège de pouvoir non seulement prendre des décisions, mais encore d’accompagner leur mise en œuvre et de les voir produire leurs effets.

La stabilité et la continuité sont essentielles. Sans elle, il n’est pas de réforme possible. Pour une raison très simple, celle-là même que vous avez amplement soulignée : c’est qu’on ne réussit pas une réforme sans lui donner le temps de produire des résultats et donc de faire ses preuves.

* * *

Depuis plus de 3 années et demie, Mesdames et Messieurs, j’ai l’honneur de conduire, avec l’ensemble de la communauté scientifique et universitaire, une réforme que les Gouvernements successifs ont depuis si longtemps repoussée, parce qu’ils refusaient de prendre le risque de l’impopularité, même temporaire.

Donner leur chance aux réformes, en leur offrant le temps de convaincre et donc de produire leurs effets, c’est précisément le choix que nous avons fait en engageant la refondation de nos universités. Mais permettez-moi de l’ajouter immédiatement et de confirmer ainsi les paramètres de votre modèle, cher Jean Tirole : ce choix, nous n’aurions pas pu le faire sans le soutien d’une large partie de la communauté universitaire et scientifique.

Et je mesure là encore le privilège qui est le mien : celui de porter une réforme dans laquelle les enseignants-chercheurs, les chercheurs, les étudiants et leurs familles sont de plus en plus nombreux à voir une occasion unique de donner enfin à notre grand pays de culture et de science les universités qu’il mérite.

Vous le savez mieux que quiconque, cher Jean Tirole, vous qui êtes revenu en France après avoir fait votre doctorat et enseigné au MIT parce qu’un grand chercheur, qui était aussi un très grand chef d’équipe, Jean-Jacques LAFFONT, a su vous convaincre que vous retrouveriez à Toulouse le bouillonnement intellectuel que vous aviez tant apprécié à Boston.

La suite, chacun de nous la connaît : c’est la création de l’Institut d’économie industrielle, puis de la Fondation Jean-Jacques Laffont – Toulouse sciences économiques. Votre ami Jean-Jacques Laffont a tenu sa promesse : l’effervescence scientifique, le croisement permanent des disciplines, les discussions à bâtons rompus entre chercheurs venus d’horizons très différents, vous les avez effectivement retrouvées à TSE, qui est devenu, en quelques années à peine, un des hauts lieux de la science française.

Je dis bien de la science française et non pas des seules sciences économiques. Car TSE a toujours cultivé la rencontre avec les autres disciplines, défendant une certaine vision de l’économie, une économie ouverte aux autres sciences, une économie tout autant tournée vers la recherche fondamentale que vers l’application, une économie qui diffuse les progrès de la connaissance dans le tissu social et industriel de notre pays, contribuant ainsi à l’innovation.

C’est la promesse de retrouver cet état d’esprit en France qui vous a fait revenir dans notre pays, cher Jean Tirole. Il y a maintenant près de 20 ans, vous avez eu l’audace de faire ce pari. Je tenais ce soir à vous en remercier et à associer à ces remerciements votre famille, qui vous entoure aujourd’hui comme elle l’a toujours fait et qui a bien voulu faire ce pari avec vous.

Car ce pari, c’est celui qu’avec la communauté universitaire, nous faisons depuis désormais 3 années et demie. Cette effervescence, ce bouillonnement intellectuel, cette interdisciplinarité  choisie, assumée et construite au quotidien, ces conditions de travail à la hauteur du talent de nos enseignants, de nos chercheurs et nos étudiants, c’est ce que nous voulons offrir à tous ceux qui rejoignent nos universités et nos organismes de recherche.

Et c’est la raison pour laquelle nous avons non seulement refondé nos universités et réorganisé notre recherche, mais aussi engagé un effort financier sans précédent.

Budget après budget, la France investit comme jamais elle ne l’avait fait dans l’enseignement supérieur et la recherche. Après l’Opération Campus et ses 5 milliards d’euros qui permettront de remettre à neuf nos universités, nous allons franchir un nouveau cap grâce aux investissements d’avenir et aux 22 milliards qu’ils réservent à l’enseignement supérieur et à la recherche.

Et je tenais à le redire devant vous ce soir, Mesdames et Messieurs : les sciences humaines et sociales seront au cœur des investissements d’avenir. Pour une raison très simple : c’est qu’avec ce plan exceptionnel, nous allons construire la France de demain.

Et pour cela, nous avons besoin d’économistes, nous avons besoin de sociologues, nous avons besoin de philosophes, de juristes, de politistes, d’historiens, de géographes, de linguistes et de démographes.

Une société ne construit pas son futur à l’aveuglette. Elle ne décide pas de son avenir sans se connaître et se comprendre elle-même. Cela n’aurait tout simplement aucun sens. Et c’est la raison pour laquelle, Mesdames et Messieurs, je vous le dis solennellement : je ne laisserai jamais les sciences humaines et sociales devenir le vernis culturel des investissements d’avenir. J’en fais une cause personnelle.

J’irai plus loin encore : je suis convaincue que les investissements d’avenir sont une occasion unique non seulement de conforter nos humanités et nos sciences sociales, mais aussi de les replacer au cœur de notre système d’enseignement supérieur et de recherche, comme nous y invitait le Conseil pour le développement des humanités et des sciences sociales.

Nous ne pouvons plus nous satisfaire des cloisons étanches dressées entre disciplines et entre grands domaines du savoir. Jean Tirole comme Dan Sperber l’ont prouvé chacun à leur manière : c’est de la rencontre des sciences que naissent aujourd’hui les idées les plus fortes et les plus fécondes.

Ce dialogue des disciplines, de toutes les disciplines, au service du progrès scientifique, économique et social, c’est lui que nous devons structurer et rendre possible. C’est le grand défi qui attend aujourd’hui notre recherche et c’est lui que nous avons les moyens de relever avec les investissements d’avenir.

Ce défi, Claude Lévi-Strauss a su en son temps le relever mieux que quiconque. Et c’est pourquoi je sais que cette figure tutélaire du génie français, ce géant parmi les géants continuera encore longtemps à nous inspirer et à nous ouvrir la route.

1ère publication : 29.11.2010 - Mise à jour : 29.11.0011
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