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Remise des lauriers de l'INRA

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Site Lauriers de l'INRA

Intervention de Valérie Pécresse lors de la remise des lauriers de l'INRA 2007.

Discours - 1ère publication : 25.09.2007 - Mise à jour : 20.11.0007

Monsieur le Ministre, cher Michel,
Mme la Présidente Marion GUILLOU,
Mesdames et Messieurs,

Si les deux ministres de tutelle de l'INRA se sont déplacés aujourd'hui, ce n'est pas par hasard ou faute d'une bonne coordination interministérielle des agendas. Non, si chacun de nous a tenu à être là aujourd'hui, c'est pour saluer l'excellence des recherches qui se font à l'INRA.

Créé peu après la guerre pour donner à la France l'agriculture moderne et dynamique dont elle avait besoin au sortir de l'occupation et des combats de la Libération, l'INRA a parfaitement su remplir sa mission, comme il a su constamment accompagner et faciliter les transformations de l'agriculture française et l'aider à répondre aux nouveaux besoins de notre époque.

Pour y arriver, l'INRA a accepté de changer ses habitudes, de s'ouvrir à de nouveaux domaines de recherche, à de nouveaux courants scientifiques et technologiques et à de nouveaux interlocuteurs. Ce n'est pas si courant et cela mérite d'être souligné.

En plaçant l'environnement ou la santé des consommateurs au cœur de ses préoccupations, l'INRA s'est efforcé de répondre aux défis de notre temps et aux attentes de la société. C'est une recherche agronomique moderne qui s'y fait aujourd'hui, attentive aux enjeux d'une alimentation saine et d'une gestion durable des écosystèmes et des ressources naturelles.

Plus que jamais, nous aurons besoin d'elle pour construire l'avenir : car sans expertise scientifique, la seule qui soit fiable et indépendante, le développement durable resterait une chimère, une formule à la mode sans grande signification offrant un réceptacle tout trouvé aux espoirs, mais aussi aux peurs et aux préjugés collectifs.

Plus que jamais, c'est des progrès de la connaissance et des technologies que sortiront demain les réponses aux problèmes qui nous semblent insurmontables aujourd'hui.

Plus que jamais, nous avons donc besoin de vous, de vos recherches, de votre enthousiasme et de votre intelligence.

Je sais que nous pouvons compter sur vous.

Vos travaux permettent en effet déjà à la recherche agronomique française de briller, par la qualité de sa production scientifique comme par son ouverture aux questions du développement.

Cette excellence ne serait pas possible sans une organisation efficace de la recherche agronomique, portée par plusieurs organismes de recherche parmi lesquels l'INRA joue un rôle central. C'est à mes yeux un témoignage remarquable du bénéfice que la recherche scientifique peut tirer d'un système bien structuré.

Mais la recherche agronomique française ne serait rien sans ses chercheurs, sans leurs qualités humaines et intellectuelles de premier plan, sans ces équipes de scientifiques, d'ingénieurs, de techniciens capables de réunir leurs forces pour faire avancer la science.

Trop souvent, leur travail reste dans l'ombre et le grand public est loin de connaître toujours la somme de talents qu'il a fallu mobiliser pour parvenir à des résultats dont il bénéficie chaque jour.

Cette méconnaissance est regrettable : elle nourrit une image lointaine et abstraite de la science, qui offre un terreau propice aux peurs et aux incompréhensions ; elle conduit aussi nos jeunes à se détourner par ignorance de métiers et de carrières passionnantes.

C'est pourquoi des initiatives comme les lauriers de l'INRA sont essentielles : elles ne permettent pas seulement de récompenser le mérite exceptionnel de certains des agents de l'Institut qui tous à leur manière concourent à son succès ; elles sont aussi l'occasion de faire connaître à un public plus large les différents métiers de la recherche et d'offrir à tous des exemples brillants de ce qu'est aujourd'hui la recherche agronomique.

C'est indispensable, si nous voulons que vivent les lauriers de l'INRA et que dans vingt ans, les ministres qui nous succéderont puissent à leur tour avoir le plaisir de féliciter de nouveaux lauréats.
Ou des lauréates. Car cette année, vous le savez, et ce n'est pas pour me déplaire, c'est une jeune chercheuse, Emmanuelle JOUSSELIN, à qui je remettrai tout à l'heure sa distinction, sous la forme d'un trophée à l'apparence singulière, mais intéressante.

Emmanuelle JOUSSELIN, c'est d'abord un parcours universitaire exemplaire : une solide formation d'agronome tout d'abord, à l'Ecole nationale supérieur d'agronomie de Montpellier, devenue depuis Sup-Agro Montpellier ; puis des premières recherches en DEA à l'université de Montpellier 2, et enfin un doctorat, brillamment soutenu dans la même université.

Ce doctorat porte sur un sujet passionnant, mais étrangement inconnu du commun des mortels - et je sais que vous ne démentirez pas, chère Emmanuelle JOUSSELIN : l'extraordinaire évolution convergente depuis des siècles, des millénaires et sans doute même des millions d'années du figuier et de ce petit insecte que l'on appelle le fig wasp.

Pour ceux qui l'ignoreraient - et je suis sûr qu'il doit y en avoir, même dans cette salle - ce petit insecte hyménoptère - ce qui, à mes yeux, doit être quelque chose ressemblant plus ou moins à une guêpe ou à une abeille - trouve dans ce qui sera plus tard une figue un lieu de villégiature particulièrement accueillant, où la femelle pourra déposer ses œufs et assurer ce faisant la pollinisation du figuier. Sans cela, celle-ci serait impossible, puisqu'il s'agit là d'une inflorescence presque totalement fermée et inaccessible au vent comme à la pluie.

Etonnante coopération, étonnante adaptation mutuelle puisqu'il semble qu'il y ait d'innombrables espèces et variétés de ces deux genres d'insecte et de plante, avec chaque fois, un seul insecte entrant ainsi en symbiose avec une seule variété de plante.

J'imagine sans peine la somme d'efforts qu'il a fallu déployer pour arriver à caractériser ainsi une telle relation dans l'espace et dans le temps et je devine que vous avez du pour cela croiser les disciplines scientifiques et recourir à bien des concepts et bien des méthodologies variées et complémentaires. Et pourtant, je ne fais sans doute qu'effleurer la réalité du talent et de l'énergie qui ont rendu possible ce résultat : permettez-moi néanmoins de vous dire toute mon admiration.

Admiration qui va aussi à votre persévérance, car après votre thèse, vous faite un détour par l'Afrique du Sud, pour approfondir vos travaux sur les comportements adaptatifs et la phylogénie de vos chers petits fig wasp qui n'ont, soit dit en passant, pas même de nom en français. Cela ne vous pas empêché, fort heureusement, de publier les résultats de vos recherches dans des revues internationales particulièrement prestigieuses.

En 2003, l'INRA prend la bonne décision de vous recruter, comme chargée de recherche à Montpellier. Ce retour aux sources vous offre l'occasion prendre un nouveau départ : vous vous intéressez alors aux carabes, ces auxiliaires utiles à l'agriculture, qui avaient le mérite immense de vous changer de vos wasps du figuier.

Hélas pour eux et malgré leurs couleurs chatoyantes, les carabes n'ont pas su vous retenir. Vous construisez alors un grand projet personnel de biologie évolutive et d'écologie dans le domaine des pucerons des arbres fruitiers. Grâce à l'expérience acquise au cours de vos travaux antérieures, vous proposez de nouveaux concepts de macro-évolution : une fois de plus, votre contribution est remarquée, ce qui vous vaut un soutien " jeune chercheur " à l'ANR en 2006. Vous y trouvez la confirmation de l'excellence scientifique de vos recherches et un encouragement à aller franchement de l'avant dans votre projet.

Vous faites bien, car le domaine de recherche qui est le vôtre n'est pas seulement extrêmement prometteur du point de vue scientifique, mais aussi l'objet de beaucoup d'espoirs de la part de nos concitoyens : je veux parler de l'écologie, la vraie, celle qui s'appuie sur la recherche pour analyser avec finesse et attentions les interactions entre les organismes vivants d'un même écosystème.

Vos travaux contribuent ainsi à construire l'analyse scientifique que j'évoquais il y a quelques instants, qui permet d'éclairer la société et de prendre les bonnes décisions. Ils permettent aussi, j'en suis convaincue, de faire nettement progresser notre agriculture dans la voie de ce développement que l'on dit " durable " et qui s'impose aujourd'hui à nous comme la grande obligation du siècle.

Je suis particulièrement sensible, et je suis sûre que Michel BARNIER partage ce sentiment, aux travaux qui comme les vôtres, donnent à l'idée même de développement durable son sens et sa profondeur. Loin de décrire la nature comme une norme éternelle, comme un système figé ordonné autour d'une seule valeur, la conservation, voire la momification, vous nous montrez au contraire qu'elle est tout entière faite de mouvements et d'interactions, d'évolutions et de changements imperceptibles dont la seule loi est l'équilibre.

Vous nous aidez ainsi à dépasser la vision un peu simple que nous nous en faisons naturellement, pour mieux saisir ce qui fait le prix de la vie et ce que peut signifier préserver un environnement par nature mouvant. Cette leçon aussi est irremplaçable.

C'est pourquoi je m'efforce, comme l'ensemble des services du ministère dont j'ai la charge, de préserver un autre écosystème, qui vous est cher aussi, j'en suis sûre, celui de la recherche scientifique : afin qu'il reste particulièrement évolutif, bien sûr, mais aussi d'entretenir les inter-relations entre acteurs qui sont la garantie du succès d'un projet et d'une évolution positive. A ce titre, je suis aussi particulièrement heureuse de vous savoir profondément impliquée dans les structures de recherche et attentive à la formation des plus jeunes que vous.

A Montpellier, vous vous trouvez au cœur d'un système que je dirais avancé, le RTRA Agronomie, labellisé l'année dernière et qui a été l'objet de mon premier déplacement de ministre, en juin dernier.

Et puisque vous vous trouvez en terre de rugby, permettez-moi de vous prédire dans cette équipe de très haut niveau un bel avenir de pilier, ou plutôt de demi d'ouverture ou de trois-quarts, capable de marquer après un grand travail collectif quelques-uns des plus beaux essais des prochaines années.

Vous méritez donc pleinement vos lauriers et l'hommage qui vous est rendu aujourd'hui permet à la communauté scientifique de récompenser, à travers vous, tous ces jeunes chercheurs, toutes ces équipes qui illustrent la recherche française et se reconnaissent, j'en suis certaine, dans votre parcours et votre souci de toujours viser l'excellence.

Miser sur ces jeunes chercheurs, c'est tout simplement préparer l'avenir.

Car demain, en France comme dans l'ensemble de l'Europe, le départ des papy-boomers va profondément transformer le monde scientifique. Nous aurons alors besoin de ces jeunes chercheurs pour prendre à leur tour les rênes de la science française.

Grâce à la création d'un observatoire de l'emploi scientifique qu'avait prévue la loi de programme pour la recherche du 18 avril 2006, nous allons disposer de l'ensemble des informations et des outils nécessaires pour préparer ce profond renouvellement scientifique.

En collectant, organisant et analysant les données nationales sur l'emploi scientifique, en les confrontant aux données internationales, cet observatoire nous offrira une base commune de réflexion et d'échanges et nous permettra d'offrir aux jeunes une vision plus précise de l'emploi dans le secteur de la recherche publique et privée.

Mais nous devrons faire encore plus : il faudra attirer les étudiants vers la recherche et donner aux jeunes chercheurs la possibilité de s'épanouir et de continuer leur recherche en France. Nous aurons aussi à attirer les chercheurs étrangers et à faire revenir nos jeunes scientifiques partis à l'étranger compléter leur expérience.

La tâche est immense. J'en ai fait l'un des 5 objectifs cardinaux de mon action, l'un des 5 chantiers de la refondation de l'université française, de la nouvelle université.

Je n'en sous-estime pas la difficulté. Le Haut conseil de la science et de la technologie a récemment signalé la faible attractivité des carrières scientifiques. Cela doit nous alarmer, car nous ne pouvons pas laisser notre jeunesse se désintéresser ainsi des carrières du savoir et de la connaissance : ce serait renoncer à tout espoir de progrès collectif.

Le Haut conseil a donc appelé au lancement d'une large réflexion sur le sujet, une réflexion qui devra nécessairement être élargie aux partenariats entre recherche publique et entreprises et tenir compte des initiatives européennes.

Au vu des recommandations du Haut conseil, j'ai décidé d'agir afin d'améliorer les conditions de travail et de rémunération des chercheurs et de d'offrir à nos scientifiques des opportunités de carrières plus larges et plus nombreuses.

A mes yeux, il s'agit notamment de revaloriser les allocations doctorales, de reconnaître le post-doctorat et la qualification professionnelle des post-doctorants et de diversifier le déroulement des carrières des chercheurs. Sur ce point, je crois que nous pouvons nous donner un principe simple : l'exercice de fonctions particulières ou les expériences de mobilité doivent se traduire par des opportunités supplémentaires.

De plus, il me paraît nécessaire de mieux valoriser l'expérience professionnelle acquise en qualité de chercheur avant d'entrer dans un établissement public comme l'INRA.

Miser sur les jeunes chercheurs, c'est aussi augmenter le nombre de doctorants bénéficiant d'allocations couplées : j'ai donc décidé de créer dès cette année 1 000 nouveaux postes de moniteurs pour les doctorants et de porter à un peu moins de 2 000 euros brut le montant de ces allocations.

Et nous ferons plus encore en 2008 : 90% des doctorants titulaires d'une allocation de recherche seront aussi moniteurs. Et ce pourra être un monitorat classique, avec une charge d'enseignement, ou bien un monitorat d'un nouveau genre, avec des doctorants travaillant dans leur laboratoire tout en menant des missions de conseil auprès des entreprises, des administrations ou des associations.

Enfin, et je tiens tout particulièrement à le souligner, les personnels de soutien ne doivent pas être exclus des mesures destinées à renforcer l'attractivité des carrières. Ils jouent un rôle central dans les dynamismes des activités de recherche et à ce titre, ils doivent eux aussi bénéficier de nouvelles opportunités.

Mesdames et Messieurs,

Dans quelques instants, je vais remettre ses lauriers à une jeune femme de talent. Avant de laisser la parole à la lauréate, permettez-moi de vous dire une dernière chose.

Le monde de la recherche doit, comme l'ensemble de la société française, se saisir de la question de la parité.

L'égalité entre hommes et femmes est désormais une évidence pour tous, mais cette évidence tarde encore trop à trouver sa traduction concrète dans la vie professionnelle et personnelle.

Nous sommes encore trop loin d'une société respectueuse des talents et des aptitudes de chacun et soucieuse de l'équilibre entre les différents temps de la vie.

Et pourtant, cette égalité n'est pas seulement un impératif moral, c'est aussi une chance pour nous tous, une chance collective : car garantir cette égalité, c'est donner à la société la certitude d'utiliser pleinement toutes ses forces, ce sont des perspectives de croissance et de créations d'emploi considérables, et aussi, tout simplement, plus de justice.

Nous nous devons en conséquence d'encourager et de soutenir les femmes qui s'engagent dans la recherche scientifique et je me réjouis à ce titre de l'existence du prix Irène Joliot-Curie, mis en place en 2003 : vous le savez, il récompense tous les types de parcours, de la jeune femme scientifique à la femme scientifique de l'année, du parcours de femme en entreprise jusqu'au prix du " mentorat " pour l'accompagnement de jeunes femmes dans leur carrière scientifique.

Car les choses commencent à changer. Certes, 30% des chercheurs, tout secteur confondu, sont des femmes et elles ne représentent ici, à l'INRA, que 39% des scientifiques. Mais 56% des jeunes chargés de recherche de l'Institut sont des femmes, comme 49% des chargés de recherche confirmé et, mais c'est trop peu, 22% des directeurs de recherche.

Je souhaite que d'ici peu les femmes accèdent à l'ensemble des responsabilités et je suis sûre que bientôt, ces dernières traces de ce plafond de verre auront disparu avec l'arrivée des jeunes générations où les femmes sont aussi nombreuses, voire plus, que les hommes. Lors des nominations futures au CNU, je serai donc particulièrement attentive à promouvoir un certain nombre de femmes de talents.

Je compte sur vous pour m'y aider, chère Emmanuelle JOUSSELIN, et je ne doute pas que bientôt vous compterez au nombre des femmes directeurs de recherche.

C'est donc avec d'autant plus de plaisir que je vous remets ces lauriers, sur lesquels j'en suis sûre, vous ne vous endormirez pas : trop de wasps, de carabes et de pucerons vous attendent en ce bas monde pour vous permettre de vous relâcher un instant.

Toutes mes félicitations.

 

1ère publication : 25.09.2007 - Mise à jour : 20.11.0007

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