Le processus de Bologne et la Conférence ministérielle de Paris 2018

Ouverture de la Conférence ministérielle européenne de l'enseignement supérieur

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Conférence de Bologne

Frédérique Vidal s'es exprimée en ouverture de la Conférence ministérielle européenne de l’enseignement supérieur, dite conférence de Bologne, qui se déroule les 23 et 24 mai 2018 au Palais Brongniart à Paris. 

Discours - 24.05.2018
Frédérique Vidal

SEUL LE PRONONCE FAIT FOI 

C’est un honneur pour la France d’accueillir pour la première fois la conférence ministérielle européenne de l’enseignement supérieur alors qu’il y a 20 ans, sur son sol, 4 ministres, français, allemand, italien et britannique, appelaient à la création d’un espace européen de l’enseignement supérieur dans la Déclaration de la Sorbonne. 

4 pays porteurs d’une vision en 1998, pour 48 états et 1 institution artisans d’une Europe du savoir en 2018, voilà qui illustre la force d’attraction du processus de Bologne. Elle s’incarne aujourd’hui à Paris dans la réunion des ministres de l’enseignement supérieur et de l’ensemble des forces engagées dans ce grand projet. Je voudrais vous remercier, chacun, pour votre présence et vous dire combien je me réjouis de nos échanges à venir, qui reflèteront, j’en suis certaine, autant les spécificités de nos systèmes d’enseignement supérieur que les valeurs communes qui les relient. 

Car si en 20 ans le nombre des membres du processus de Bologne n’a cessé de croître, une chose est demeurée intacte : les principes fondamentaux qui forment l’ossature de l’espace européen de l’enseignement supérieur. Libertés académiques, autonomie des établissements, mobilité des hommes et circulation des idées, qualité des enseignements, définissent un certain rapport au savoir, fondé sur l’échange, la coopération, la diversité, l’exigence.

C’est autour de ce pilier de l’identité européenne que nous avons réussi à faire dialoguer nos différences pour progresser de concert, au profit de nos établissements, de nos enseignants, de nos étudiants. Aujourd’hui, l’Europe de la connaissance reste cette lumière à l’horizon du processus de Bologne. Il la poursuit toujours sans la rejoindre jamais, non parce qu’elle est inaccessible, mais parce que les ambitions de l’Espace européen de l’enseignement supérieur n’ont cessé de grandir depuis sa création. Cette Europe du savoir, forte de sa diversité culturelle, nous voulons aujourd’hui l’offrir à chaque citoyen européen, comme une chance, de mieux comprendre le monde et d’y trouver sa place. 

Puisque nous célébrons cette année un triple anniversaire, les 20 ans de la Déclaration de la Sorbonne, mais également les 30 ans de la Magna Charta Universitatum et les 10 ans du registre Eqar, autorisons-nous à mesurer le chemin parcouru : car c’est en prenant appui sur ses acquis et sur son histoire que le processus de Bologne pourra s’emparer de l’avenir. 

En deux décennies nous sommes parvenus à construire un langage commun, qui permet à nos systèmes d’enseignement supérieurs de se comprendre et d’interagir. Cette grammaire partagée, c’est celle de la structuration des études en 3 cycles, des crédits ECTS, de la reconnaissance des qualifications. Il y a la lettre et il y a l’esprit : en exigeant toujours plus de nos formations et de nos établissements, en nous donnant mutuellement des gages de leur qualité, nous avons insufflé à ce dialogue une éthique. Elle fonde la confiance qui permet à nos étudiants de circuler et à nos institutions de coopérer. Nos systèmes d’enseignement supérieur y ont gagné en lisibilité, nos formations en attractivité et nos étudiants en mobilité. 

Ces réussites sont autant d’encouragements à poursuivre la mise en œuvre de nos engagements. Tous les pays, à des degrés divers, dans des domaines différents, ont des progrès à faire ; la France, par exemple, doit mieux s’approprier le supplément au diplôme. A chaque pays ses avancées et ses chantiers.  Mais quelles que soient la nature et la mesure des défis que nos systèmes respectifs doivent relever, c’est en restant solidaires dans l’effort que nous pourrons poursuivre la déclinaison nationale de nos ambitions partagées. Car le jeu en vaut la chandelle, et j’espère que vous me pardonnerez - ainsi que nos amis traducteurs - d’user de cette expression française que l’on doit à un précurseur de l’idée européenne, Michel de Montaigne.

Nous avons en effet réussi à créer de façon unique un espace unique, qui inspire les autres régions du monde. Car l’espace européen de l’enseignement supérieur est un terrain de rencontre privilégié entre l’Europe et les autres continents : la mobilité, les coopérations académiques et scientifiques font de l’EEES le théâtre d’un colloque international continu, où les idées et les visions de toutes les latitudes s’échangent et se confrontent. Ce dialogue doit aujourd’hui s’intensifier pour faire face à des questions globales qui interpellent toutes les nations et tous les savoirs. Il doit trouver dans les établissements d’enseignements supérieurs européens des points d’ancrage locaux et dans le processus de Bologne un laboratoire d’idées innovant. C’est la vocation du Bologna Policy Forum qui se tiendra demain. Nombreux sont les pays étrangers qui y participeront cette année et nous pouvons nous en féliciter : au-delà d’illustrer l’attractivité du processus de Bologne, leur présence contribue à faire de ce moment un rendez-vous majeur de l’enseignement supérieur mondial.

Cette ouverture d’esprit, cette diversité en pourparlers est l’empreinte-même du processus de Bologne. Ce ne sont pas à des normes, ce ne sont pas à des lois que nous devons tous les progrès accomplis depuis sa genèse, mais à la coopération. Les 3 ans qui se sont écoulés depuis la Conférence d’Erevan ont à nouveau mis à l’honneur cette culture collaborative et je voudrais saluer tout le travail d’équipe accompli par les 4 advisory groups et les 3 Working groups du Bologna follow-up group. Cet effort collectif n’est pas seulement celui des experts de Bologne mais de l’ensemble de la communauté universitaire qui, à travers ses représentants, exprime sa vision de l’enseignement supérieur européen, aux côtés des états, de la commission européenne et des instances internationales. Le processus de Bologne tire sa puissance d’entraînement de sa nature participative. C’est parce qu’il reflète la diversité, celle des identités nationales comme celle des acteurs de l’enseignement supérieur, que le processus de Bologne a pu enregistrer de beaux succès hier et peut nourrir de grandes ambitions pour demain.

Car au terme de deux décennies, il a la maturité nécessaire pour faire face à des défis inédits. A condition de donner un nouveau souffle à la dynamique collaborative qui fait sa force, sa singularité et sa réussite. Ses valeurs fondamentales de coopération, de pluralisme, de solidarité, ne doivent pas seulement continuer d’inspirer son fonctionnement, elles doivent aujourd’hui s’inscrire dans son contenu-même. L’EEES n’est plus un domaine réservé à une génération ou à un milieu social, c’est une réserve d’opportunités pour tous, c’est un terrain d’expression capable de faire éclore les ambitions et les projets les plus variés, à l’image de la diversité de la population européenne.  C’est cette aspiration que porte le projet de communiqué que nous adopterons au terme de cette conférence et je voudrais féliciter  le Bologna follow-up group d’avoir su la traduire avec toutes ses nuances, sans rien ôter à sa force. 

Elle repose avant tout sur une vision lucide du rôle de l’enseignement supérieur européen : c’est à lui qu’échoit la responsabilité de donner à tous les citoyens, quel que soit leur âge, quel que soit leur statut, les clés du 21ème siècle et de ses transformations permanentes. A un monde en mouvement doit répondre une société agile ; c’est-à-dire une société apprenante, car c’est le savoir qui rend mobile, alerte, réactif. Parce qu’il n’est pas figé, ce monde mouvant regorge de possibles et d’opportunités mais il offrira encore moins de prise à ceux qui ne sauront pas le déchiffrer. C’est à l’enseignement supérieur d’en livrer les codes au plus grand nombre. C’est pourquoi il est essentiel que les universités et les écoles s’ouvrent largement à tous les publics,  tout au long de leur vie, et qu’elles dessinent pour eux et avec eux des parcours souples, personnalisés, adaptés à leurs contraintes et à leur projet professionnel. L’espace européen de l’enseignement supérieur doit refléter la diversité de la population européenne, et la fédérer autour d’un standard de qualité à la hauteur des problématiques contemporaines que nous avons à résoudre. Qu’il s’agisse du climat, de la révolution numérique, du vieillissement des populations, des migrations, les grandes questions de notre temps demandent plus qu’un haut niveau de connaissances : elles exigent un haut niveau de compétences, qui font une large place à la collaboration, à l’autonomie, à la créativité. De la qualité de notre enseignement supérieur dépend la capacité du savoir à faire autorité dans un monde qui parfois le confond avec l’information ou l’opinion, dans un monde qui parfois doute des vérités scientifiquement établies. De la qualité de notre enseignement supérieur dépend son attractivité internationale dans un monde globalisé. De la qualité de l’enseignement supérieur européen dépend donc sa capacité à assumer son époque.

Aujourd’hui, savoir, apprendre, enseigner ne revêtent plus la même signification qu’hier. Et c’est ce glissement de sens, révélateur d’une évolution culturelle et sociale majeure, qu’entérine le projet de communiqué. L’ambition d’apprendre à apprendre a relayé le rêve de tout savoir sur tout. Il ne s’agit plus de mettre les connaissances à portée de l’esprit mais de tenir l’esprit toujours dispos, toujours curieux, toujours prêt à partir à la conquête de nouveaux territoires. Le savoir est moins un stock qu’un flux, moins un patrimoine reçu qu’une compétence co-construite, moins une empreinte laissée par d’autres qu’un cheminement accompli pas à pas, un cheminement personnel mais jamais solitaire. Ces nouveaux parcours de formation établissent une autre relation au savoir, plus active et créatrice, mais aussi un nouveau rapport entre étudiant et enseignant, qui gagne en interactivité ce qu’il perd en verticalité et qui s’apparente plus à un accompagnement qu’à une transmission. 

L’EEES doit se faire le creuset de ce renouveau pédagogique en s’appuyant sur deux piliers : la recherche et le numérique. En effet, ce sont les technologies digitales et la recherche qui sont garantes de l’inclusivité et de la qualité des enseignements et des apprentissages. C’est grâce à elles que l’enseignement supérieur peut offrir à chacun le meilleur. En passant, dès la première année, par les laboratoires de recherche, les makerspace, les MOOCs, les immersions 3D, les parcours de formation se font plus riches, plus souples, plus ouverts à la diversité des publics, et se teintent des valeurs du 21ème siècle. En effet, les compétences de l’ère numérique et les compétences de la recherche se complètent et se renforcent mutuellement.  Ténacité, adaptation, inventivité, objectivité, esprit d’équipe : la démarche scientifique et la démarche digitale développent des qualités communes par des chemins distincts qui peuvent être empruntés à tout âge.

Ainsi, en inventant l’étudiant européen, qu’il soit néo-bachelier, apprenti, stagiaire ou salarié, l’EEES façonne en réalité le citoyen européen éclairé, autonome, critique, dont notre siècle a besoin. La carte européenne de l’étudiant, dont l’Union européenne soutient l’expérimentation et le développement, est l’un des symboles de cette identité européenne forgée dans le partage des connaissances. Le processus de Bologne bâtit une Europe soudée par le savoir, moins perméable aux fractures sociales et à la montée des populismes. Ce sentiment d’appartenance, garant de la paix et de l’équilibre, nous ne devons pas le considérer comme un don, une évidence ou un héritage qu’il suffirait de conserver dans un coin de notre mémoire collective mais comme un ouvrage commun jamais achevé, toujours à consolider, toujours à alimenter. C’est une œuvre de longue haleine, une œuvre de patience qui tresse les identités nationales dans une trame de valeurs communes, ce qui exige du tact et du temps. La citoyenneté européenne est un travail en cours – work in progress -, auquel tous les acteurs de l’enseignement supérieur doivent concourir. C’est vers ce but ultime que convergent nos systèmes d’enseignement supérieur, grâce au processus de Bologne, grâce aux outils développés par la Commission européenne, tels Erasmus. La mobilité tisse en effet un maillage invisible qui de proche en proche, séjour après séjour, resserre les liens de la solidarité européenne. Pour la renforcer et la faciliter, nous devons aller encore plus loin dans la coopération, en dépassant la reconnaissance mutuelle des qualifications pour tendre à la construction de véritables diplômes européens. Dans cette perspective, les réseaux d’universités européennes pourront jouer le rôle de laboratoires du vivre-ensemble, capables de faire émerger de la diversité une définition originale de l’identité européenne. 

Les plus hautes ambitions nous animent et nous rassemblent aujourd’hui. Elles sont à la mesure du rôle sans précédent que la connaissance est appelée à jouer au sein de la société contemporaine. C’est par la force du dialogue que le savoir s’imposera et tiendra sa juste place, dans le débat public comme dans la décision politique. C’est là tout l’esprit du processus de Bologne que nous allons nous employer à honorer durant ces deux journées.

Je vous remercie.

1ère publication : 24.05.2018 - Mise à jour : 1.06.2018
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