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[ARCHIVES] Discours

Remise de la médaille d'or du CNRS à Jean Tirole

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Jean Tirol© C.N.R.S/Christophe Lebedinsky

Lors de la remise de la Médaille d'or du CNRS à Jean Tirole, Valérie Pécresse a rendu hommage à cet économiste de renom, parmi les meilleurs mondiaux. S'appuyant sur les théories des jeux et de l'information, il a façonné les bases d'une "nouvelle économie industrielle". Avec son équipe du GREMAQ, unité mixte de recherche Université Toulouse 1 / CNRS / EHESS / INRA,  ce chercheur de 54 ans a positionné Toulouse parmi les deux meilleurs pôles de recherche en sciences économiques en Europe.

Discours - 1ère publication : 19.12.2007 - Mise à jour : 28.04.0011
Valérie Pécresse

Madame la Présidente,
Monsieur le Directeur général,
Mesdames et Messieurs les professeurs,
Mesdames et Messieurs,

Je suis particulièrement heureuse d'être à vos côtés aujourd'hui, pour honorer avec vous l'un des plus grands économistes que compte notre pays, l'un des plus modestes aussi et, je me dois donc de vous le dire d'emblée, cher Jean TIROLE, je crains que votre modestie n'ait beaucoup à souffrir ce soir.

Car la fécondité de vos recherches, la vivacité de la reconnaissance internationale qui les accompagne, tout cela justifie que nous vous témoignions aujourd'hui toute notre admiration.

C'est le sens même de la distinction qui vous a été décernée et qui va vous être remise dans quelques instants : depuis plus de cinquante ans, la médaille d'or du CNRS vient récompenser le mérite d'une personnalité scientifique qui a contribué de manière exceptionnelle au dynamisme et au rayonnement de la recherche française. Cette cérémonie, ce grand moment, ce rendez vous de l'ensemble de la communauté scientifique lui permet ainsi, conformément à la tradition d'excellence que le CNRS porte depuis sa création, de témoigner de son respect et de sa gratitude à l'endroit de l'un de ses membres, hors pair à tout point de vue.

Vous qui avez toujours pris soin de rendre hommage aux savants qui vous ont guidé et inspiré, comme le professeur Eric Maskin, dont je tiens à saluer la présence parmi nous, ou Jean-Jacques Laffont, dont la cruelle absence est, je le sais, un déchirement pour vous et pour nous tous, vous nous pardonnerez volontiers, j'en suis sûre, les excès d'honneur dont vous jugerez être victime, en gardant à l'esprit qu'ils vont aussi à tous ceux qui ont travaillé avec vous, à tous ceux qui ont joué un rôle majeur dans votre formation intellectuelle et qui vous ont permis de devenir, aujourd'hui, l'un des chercheurs les plus respectés de notre pays.

Voilà au demeurant le sens profond de votre modestie : ce trait de caractère, loin d'être feint, est propre aux grands scientifiques, qui savent que leur propre contribution aux progrès de la connaissance, bien que décisive, n'aurait jamais vu le jour si elle n'avait pu s'appuyer sur les travaux d'autres chercheurs, qui ont su ouvrir la voie aux percées qu'ils ont accomplies ou les accompagner tout au long de leur carrière.

C'est cette modestie qui fit dire à Bernard de Chartres, au XIIe siècle, que « nous sommes des nains juchés sur les épaules de géants ». Je vous livre cette maxime passée à la postérité, cher Jean Tirole, tout en ayant la certitude que vous comptez déjà au nombre de ces savants sur les épaules desquels la science du futur se fera.

C'est donc une joie et une fierté pour moi de vous remettre la médaille d'or du CNRS 2007. Et ce d'autant plus que le CNRS a eu la délicatesse cette année d'honorer un chercheur dont j'ai lu les travaux, ce qui, malheureusement, a statistiquement fort peu de chances de se reproduire !

Mais si vos travaux, cher Jean Tirole, sont ainsi accessibles à tous ceux qui se passionnent pour l'avenir de la France et la prise de décision publique, cela ne tient pas simplement à la nature votre spécialité, l'économie, qui, comme toutes les sciences humaines et sociales, s'efforce d'abord de nous parler de nous et de nous faire comprendre ce qui en nous-mêmes nous échappe.

C'est aussi que vous avez toujours pris un soin remarquable à faciliter la diffusion de vos travaux, pour en faire un savoir ouvert et accessible, capable d'inspirer ceux, qui, dans le secteur public comme dans le secteur privé, doivent prendre des décisions et le faire de manière aussi rationnelle et efficace que possible.

C'est pourquoi, au-delà de votre activité académique proprement dite, qui représente plus de 160 articles publiés dans les revues les plus prestigieuses ainsi que 8 ouvrages qui ont chacun marqué votre discipline, vous avez également accepté de devenir membre de nombreux conseils chargés d'éclairer les choix des acteurs publics.

Je pense en particulier, comme cela a été rappelé, à vos contributions au sein du Conseil d'analyse économique, et notamment au rapport que vous avez rédigé avec Olivier Blanchard, sur la protection de l'emploi et le licenciement, qui a ouvert des pistes de réflexion particulièrement remarquables sur le sujet ou au sein du Haut conseil pour la science et la technologie, créé par le pacte pour la recherche et destiné à éclairer les plus hautes autorités de l'Etat sur toutes les questions de recherche, de technologie et d'innovation.

Au sein de ces instances, vous apportez, en tant que scientifique, l'ingéniosité, l'imagination, mais également la rigueur qui contribuent à la recherche de solutions pour relever les défis considérables auxquels nos sociétés sont confrontées.


Ce faisant, vous illustrerez une nouvelle fois l'extrême fécondité des deux principaux axes de recherche qui sont les vôtres : la théorie des jeux d'une part, qui explore l'impact des décisions d'un acteur sur celles des autres, alors même que tous ont des buts différents, et s'efforce de comprendre comment coordonner des intentions et des actions a priori peu compatibles, et ce au bénéfice de tous ; la théorie de l'information d'autre part, qui rend compte de l'impact de l'inégal accès des individus à l'information sur leurs relations, notamment contractuelles, permettant ainsi de mieux comprendre les risques d'aléa moral et d'antisélection qui accompagnent ces asymétries et d'y remédier.

Chacun peut le constater, voilà deux théories qui sont tout à la fois susceptibles de nourrir les plus grands raffinements conceptuels, et de donner naissance à des applications concrètes particulièrement précieuses. A un moment où les tensions sur le marché du crédit sont extrêmes, je suis sûre que nul ne me démentira !

Mais voilà deux domaines de recherche qui sont également à la frontière de l'économie et des autres sciences humaines et sociales, comme la sociologie, la psychologie, voire la philosophie, qui se situe naturellement à la marge de toutes ces disciplines. Et ce n'est pas le moindre mérite de vos travaux que d'avoir été inspirés d'emblée par un esprit de rencontre et de conjugaison entre ces différentes sciences, afin de les faire progresser d'un même pas, au lieu de les perdre dans d'absurdes rivalités.

A vrai dire, nul n'était plus que vous préparé à articuler ainsi des ordres de savoir trop souvent distincts. Votre parcours en témoigne - et à l'amateur d'opéra que vous êtes, je pourrais sans doute parler de « force du destin » : lorsque, après le baccalauréat, vous rejoignez les classes préparatoires du lycée Poincaré de Nancy, vous le faîtes par goût des sciences exactes, et particulièrement des mathématiques, un goût qui vous mènera à l'Ecole polytechnique, où vous pourrez tout à la fois le satisfaire pleinement, en suivant les cours de Laurent Schwartz, mathématicien exceptionnel, mais aussi découvrir les sciences humaines et sociales.

Au cœur de cette découverte, il y a une discipline en particulier, l'économie, qui sera pour vous la science de toutes les satisfactions : à la fois théorique et empirique, positive et normative, elle vous offre la possibilité de cultiver votre amour de la modélisation mathématique tout en vous ouvrant les portes de la sociologie ou de la psychologie.

En faisant converger ces différentes approches pour en accroître la fécondité, vous avez ainsi été fidèle à l'engagement intellectuel, mais aussi moral, qui vous a animé tout au long de votre carrière académique, un engagement qui se traduit par le souci de faire progresser la science afin de faire progresser nos sociétés.

Au demeurant, quoi de plus fidèle à votre vocation d'ingénieur de l'Ecole polytechnique et des Ponts et chaussées que ce souci de s'appuyer sur la science pour transformer le monde dans lequel nous vivons et le rendre ne serait-ce qu'imperceptiblement meilleur ?

C'est aussi cet engagement qui vous a conduit à revenir en France, après l'avoir quittée quelques années pour les Etats-Unis, pour y construire au côté de votre ami Jean-Jacques Laffont l'Ecole d'économie de Toulouse.

Au premier abord, ce choix n'avait rien d'une évidence. Car lorsque vous arrivez au MIT en 1978 pour y faire votre doctorat, vous découvrez qu'il y règne une exceptionnelle effervescence intellectuelle et c'est cette atmosphère comparable, gage de réussite pour les étudiants et de progrès continuels pour les enseignants, qui va vous retenir près de quatorze années durant.

Mais une fois de plus, le destin veille, puisque entre votre doctorat et votre nomination comme professeur associé au MIT, vous revenez en France, pour travailler avec Jean-Jacques Laffont. Rencontre décisive, car elle donnera non seulement naissance à une collaboration d'une fécondité remarquable, mais sera aussi à l'origine de votre installation à Toulouse en 1991.

Jean-Jacques Laffont a en effet su vous convaincre de venir construire en France ce que vous aviez tant aimé à Boston : un centre de recherches en économie d'excellence, où les meilleurs chercheurs travailleraient ensemble et associeraient leurs étudiants à leurs réflexions, soucieux de voir en eux non pas de simples disciples, mais aussi de futurs collègues.

A vrai dire, vous convaincre n'a pas été bien difficile, car comment résister à une telle proposition ? Il s'agissait tout simplement de porter la recherche française en économie au meilleur niveau mondial, et de le faire avec le soutien de tous vos amis scientifiques, qui étaient prêts à vous accompagner dans cette belle aventure.

Cette dernière a été couronnée de succès et votre retour fut donc, pour ainsi dire, un retour gagnant - mais m'adressant à un tennisman émérite, je n'ai que peu de scrupule à utiliser une telle expression.

Car à Toulouse, vous avez donc participé à la fondation de l'Institut d'économie industrielle (IDEI), qui a donné naissance à la Fondation Jean-Jacques Laffont - Toulouse Sciences Economiques (TSE), l'un des premiers réseaux thématiques de recherche avancée qu'ait connu notre pays.

Cette implication elle-même est exceptionnelle et elle vous vaut aussi, cher Jean Tirole, toute notre admiration, et ce d'autant plus qu'en vous établissant à Toulouse, vous avez su préserver les liens privilégiés qui vous unissaient à cette autre institution d'excellence qu'est le MIT, où vous êtes professeur invité permanent.

Chaque été, vous traversez donc l'Atlantique, avec votre épouse, Nathalie, et vos enfants, pour y enseigner quelques semaines durant et y retrouver quelques-uns de vos plus proches amis et collègues. Voilà un très beau témoignage de l'existence d'une communauté scientifique internationale, marquée non pas toujours pas des rapports de concurrence, si ce n'est d'affrontement, mais par un esprit d'émulation et de complicité.

C'est cet esprit que vous avez installé à Toulouse. Et pouvait-il y avoir meilleur choix que celui de cette vieille cité, berceau du Languedoc ouvert à toutes les influences méditerranéennes et où ont cohabité, souvent dans l'harmonie, les peuples et les cultures qui s'y sont succédé au fil des siècles ?

Cet esprit, c'est celui même qui a présidé à la création des RTRA. Car ces derniers sont nés d'une conviction, qui est aussi la vôtre depuis longtemps : la recherche d'excellence naît d'abord du décloisonnement.

Du décloisonnement disciplinaire, mais aussi et peut-être même surtout institutionnel : car si les scientifiques de très grand talent ne manquent pas dans un pays comme le nôtre, ces derniers ne se voient pas assez souvent offrir l'occasion de travailler ensemble chaque jour ou presque.

Or c'est de ces contacts réguliers entre chercheurs d'horizons et d'intérêts différents que naissent certaines des découvertes les plus remarquables et les plus inattendues. Ce sont ces rencontres constantes, ces fécondations croisées aussi imprévues que précieuses, qu'il nous faut faire naître pour accentuer encore le rayonnement de la recherche française.

C'est l'objet même des RTRA : réunir les forces des organismes de recherche et des universités pour conjuguer les talents de leurs scientifiques et atteindre à coup sûr l'excellence. Et je note avec une grande satisfaction - et ce n'est bien sûr pas un hasard - que le CNRS, acteur majeur d'une recherche fondamentale et pluridisciplinaire de haute qualité, est membre fondateur de 12 de ces 13 fondations de coopération scientifique, qui ont vocation à être des figures de proue de la recherche française.

Une figure de proue, c'est ce que vous avez construit, cher Jean Tirole, à Toulouse, et c'est pourquoi la transformation de l'école d'économie que vous dirigez en RTRA est tout à la fois une reconnaissance et une confirmation : la confirmation du très haut niveau des travaux qui s'y mènent tous les jours, mais aussi la reconnaissance du succès que vous avez rencontré dans votre entreprise de modernisation de la recherche économique française.

Aujourd'hui, c'est tout notre système d'enseignement supérieur et de recherche qui connaît un profond renouveau et qui est désormais sur la voie de la renaissance.
Avec le choix fait par notre pays d'investir massivement dans l'intelligence pour construire l'avenir, en engageant un effort budgétaire inédit en faveur l'enseignement supérieur et de la recherche.

Avec un système d'enseignement supérieur et de recherche reposant sur quatre piliers : des universités puissantes et autonomes, des organismes de recherche - tel le CNRS - menant une politique scientifique d'excellence, une recherche sur projets dynamique et une recherche privée plus active.

Voilà la tâche qui est la nôtre aujourd'hui, et nous la mènerons à bien, car il serait impensable qu'un pays riche comme la France d'une histoire scientifique millénaire et d'un héritage intellectuel à nul autre pareil puisse ne pas être au rendez-vous de la société du savoir et de l'intelligence qui s'esquisse désormais.

Je sais que je peux compter sur vous, cher Jean Tirole, pour vous situer à l'extrême avant-garde de cette renaissance. Tout simplement en restant vous-même, c'est-à-dire un chercheur d'exception, conscient des responsabilités qui pèsent à ce titre sur lui et soucieux de les assumer parfaitement, avec une probité et un talent qui vous honorent plus que tout.

C'est donc bien à un scientifique hors pair à tout point de vue que j'ai la joie et l'honneur de remettre la médaille d'or du CNRS 2007.

Toutes mes félicitations.

 

 

 

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