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Accompagner le progrès scientifique et technologique

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A l'occasion du Forum Sciences, Recherche et société qui s'est tenu samedi 20 juin au Collège de France, Valérie Pécresse a insisté sur la nécessité d'accompagner les avancées de la science, d'encadrer le progrès scientifique grâce au débat public et  en posant des principes juridiques clairs

Discours - 1ère publication : 22.06.2009 - Mise à jour : 23.06.0009
Valérie Pécresse


Monsieur l’administrateur général, cher Pierre Corvol,
Mesdames et Messieurs les professeurs,
Mesdames et Messieurs les chercheurs,
Mesdames et Messieurs,

 

Permettez-moi tout d’abord de vous dire combien je suis heureuse d’être à vos côtés ce soir, à l’issue d’une journée qui fut particulièrement riche. Comme toujours, le Collège a su donner un éclat exceptionnel à ce forum en parvenant à relever un très beau défi : celui de donner en une seule journée une idée nette et profonde des questions que posent les progrès de la science et de la recherche aux sociétés qui les accueillent.

 

Renouer le dialogue entre science et société

 

En liant de manière systématique enjeux scientifiques et enjeux sociaux, vous avez su redonner tout son sens au progrès du savoir, qui est non seulement un progrès de l’esprit, mais aussi un progrès social et moral. Dans une démarche de recherche et de quête sincère de la vérité, vous avez présenté les enjeux sous forme de questions, amorçant ainsi un dialogue fécond entre nos scientifiques et la société auxquels ils appartiennent.

Ce dialogue est nécessaire car notre société vit un paradoxe inédit dans l’histoire, où notre univers est façonné de sciences et de technologies dont la très grande majorité de nos concitoyens ne maîtrise pourtant pas les principes fondamentaux. Ainsi, pour la première fois depuis la naissance de la science moderne, nos sociétés s’interrogent sur la valeur même du progrès scientifique.

Dans l’histoire des sciences, les savants ont d’abord été remis en cause voire censurés à l’image de Galilée, parce qu’ils ébranlaient nos certitudes, ils renversaient nos visions du monde, ils infligeaient des blessures à notre amour-propre. Tel n’est plus le cas aujourd’hui. L’esprit scientifique semble avoir triomphé.

Pourtant, les remises en cause sont plus profondes encore : c’est aux effets des découvertes scientifiques que l’on s’intéresse à présent, aux risques que présentent les innovations et les nouvelles technologies. Ainsi, la peur vient quelques fois supplanter l’espoir dans le progrès, d’autant plus que les concepts sous-jacents ne sont pas compris.

Les nanotechnologies par exemple sont si petites qu’elles échappent à notre regard, elles défient l’imagination. Et l’inimaginable est en lui-même source d’inquiétudes et de craintes liées non à la nature des choses, mais aux excès qu’autorise leur représentation approximative.

C’est alors une obligation qui est faite aux responsables politiques que d’organiser le débat, d’offrir aux citoyens de pouvoir comprendre les enjeux de la science et, au final, de décider au nom de tous.

Voilà pourquoi depuis plus de deux ans, j’ai voulu faire du dialogue entre la science et la société une priorité. Car ce dialogue s’improvise partout, bien souvent autour de questions tout à la fois légitimes mais souvent mal posées.

Par exemple, le débat sur les organismes génétiquement modifiés s’est construit autour d’une vision globalisante des OGM, contaminée par des images qui n’avaient pas grand-chose avec la réalité scientifique. C’est l’exemple type de la question mal posée.

Il ne s’agit pas d’être pour ou contre les transformations génétiques. Cela n’aurait pas plus de sens que d’être pour ou contre la génétique qui les rend possible. Il s’agit au contraire de parler des OGM, dans leur pluralité, puisqu’ils sont autant d’expériences singulières. Ici, dans les laboratoires du Collège de France, certains des résultats les plus innovants n’ont-ils pas été rendus possibles grâce à l’utilisation de lignées de rats génétiquement modifiés ?

Ainsi, pour conduire ce dialogue sur la science et les risques, pour éviter un combat stérile de la peur contre le progrès, il nous faut adopter une règle de méthode simple : éviter les débats globalisants qui rendent les positions irréconciliables, et aborder les sujets un par un, dans leur singularité, en reliant toujours leurs enjeux aux questions et aux défis qui se posent à nous.

 

SNRI et vision du monde de demain

 

Car la recherche et le progrès sont indispensables pour relever les défis de notre temps. C’est pourquoi j’ai voulu que notre stratégie nationale de recherche et d’innovation se fonde avant toute chose sur un dialogue dont la société, la science et les technologies seront les premiers acteurs. Je l’ai souhaité parce qu’il est légitime que nous réfléchissions ensemble à ce que doivent être nos priorités en matière de recherche, afin de faire converger nos efforts.

La recherche doit en effet répondre efficacement à nos questionnements et à nos attentes. Elle doit être d’abord une réponse au besoin de connaissance qui nous anime. Sans doute Bergson avait-il raison de dire de notre espèce qu’elle est tout aussi homo faber qu’homo sapiens.

Mais notre soif d’agir n’est rien à côté de notre soif de connaître, qui est le premier moteur du progrès. Au cœur de notre stratégie nationale de recherche et d’innovation, il y a donc la recherche fondamentale. C’est un choix politique affirmé. 

 

Nos priorités stratégiques, ce sont aussi des domaines dont nous savons d’ores et déjà qu’ils seront cruciaux. La santé tout d’abord que le Président de la République a qualifiée de première priorité et qui s’accompagne des enjeux de bien-être et de l’alimentation.

Car nos sociétés changent, notre espérance de vie s’allonge. Aujourd’hui la nouvelle question est moins la longévité que la qualité de la vie. Ce doit être un des buts de la recherche translationnelle, en particulier pour la maladie d’Alzheimer.

L’avenir est aussi aux nouvelles technologies de la santé. Pour nos industries pharmaceutiques, qui figurent au tout premier rang mondial, c’est une révolution qui se prépare. Demain, c’est l’alliance de disciplines très éloignées qui nous permettra d’inventer de nouveaux traitements, radicalement nouveaux, à l’efficacité décuplée.

Nos capacités de compréhension et de modifications du corps humain vont décupler. L’épidémiologie comme la génétique nous permettront d’exercer une médecine plus personnalisée.

Nous devrons aussi promouvoir une alimentation et des modes de vie sains et sécurisés, sans pour autant confondre incitation et normalisation douce des comportements. Il y a là des frontières délicates, que nous devrons apprendre à reconnaître pour ne pas les franchir.

Un immense champ s’ouvre donc à nous : un champ où les découvertes, les progrès, les innovations vont fleurir à un rythme qui nous étonnera. Nous devons nous y préparer, en organisant cette floraison – c’est tout l’objet de la création de l’Alliance nationale pour les sciences du vivant et de la santé – mais aussi en accompagnant les industries pharmaceutiques qui doivent négocier le virage des biotechnologies.

 

Mesdames et messieurs, notre deuxième priorité, ce sera bien sûr l’urgence environnementale. Tous nos efforts pour répondre au défi de la qualité de vie seront vains s’ils ne s’accompagnent pas, en même temps, d’une redéfinition de nos modes de vie, dans une démarche de développement durable.

Car la préservation de l’environnement n’impose pas la régression technologique ou sociale, bien au contraire. Ainsi en matière de mobilité et d’énergie : il nous faut miser sur la recherche pour diminuer notre consommation et pour développer de nouvelles technologies.

Nous avons des ressources et des atouts exceptionnels. Ils nous autorisent beaucoup d’espoirs, qu’il s’agisse de la biomasse de seconde génération ou des énergies marines. Notre pays est fier à juste titre d’avoir la deuxième zone maritime du monde grâce à ses collectivités ultra-marines. Demain, il pourrait en faire une nouvelle source d’énergie, renouvelable celle-là.

Nous avons tout pour rester dans le peloton de tête des nations qui ont su maîtriser l’atome et en faire une source de bien-être. Notre excellence scientifique nous permettra de réussir dans la compétence mondiale actuelle sur l’énergie solaire photovoltaïque et notre excellence industrielle nous place en favoris pour les voitures et les avions de demain. Entre les différentes sources d’énergie et les différents modes de transport, nous n’aurons donc pas à choisir, bien au contraire.

Car s’il est une leçon que nous devons tirer à l’aube de la raréfaction du pétrole, c’est que le développement ne peut se fonder sur une seule solution technologique. Et ce développement ne sera durable que si les ressources naturelles qui l’alimentent sont elles mêmes renouvelables.

La nature délimite en effet le champ de nos possibles. C’est pourquoi la préservation de la biodiversité est une nécessité impérieuse. La diversité de la vie présente est riche de mille promesses futures. Il y a là pour la recherche pharmaceutique un extraordinaire réservoir, que nous ne pouvons nous permettre de dilapider.

Cette richesse est à présent menacée par le changement climatique et pourrait l’être demain par les tensions alimentaires. Là aussi, c’est sur la science qu’il nous faudra miser : car nous ne pourrons pas changer nos modes de vie, nos modes de production, nos modes de consommation sans nous appuyer sur la plus grande force de changement qui soit, sur la science.

 

La science est aussi à l’origine de la nouvelle révolution industrielle que nous vivons depuis vingt ans maintenant, la révolution numérique. Cette révolution est toujours en marche. Elle est donc notre troisième priorité. Les nouvelles technologies sont appelées à bouleverser tous les domaines de notre vie, en dynamitant un par un tous ces murs que nous estimions si solides. 

Elle sera partout, dans les puces RFID, les objets communicants et les nanotechnologies qui trouveront mille applications en recherche médicale, en services personnalisés et géolocalisés et dans nos téléphones portables qui nous serviront de cartes de paiement et de garde-malade.

Être au rendez-vous de la révolution numérique, cela veut donc dire accompagner nos industries dans la mutation qui commence. Cela veut dire aussi anticiper dès maintenant les régulations sociales et juridiques dont nous aurons besoin, si nous voulons avoir la certitude que notre liberté elle-même ne sera pas menacée par le règne de l’information et de la communication.

Chaque révolution porte avec elle des bouleversements. Les deux premières révolutions industrielles ont fait naître la question sociale et avec elle le droit du travail. La troisième n’échappera pas à la règle et c’est par la réaffirmation des libertés publiques qu’il nous faudra réagir.

La révolution numérique sera également une révolution scientifique : nos capacités de calcul et de mesure vont décupler, et avec elles nos capacités de modélisation de phénomènes qui, par leur complexité, nous échappent encore. Plus que jamais, les mathématiques seront donc le ferment du progrès scientifique. Notre pays, qui abrite une extraordinaire école de mathématiques, ne pourra donc qu’être au rendez-vous de ces transformations futures.

 

Accueillir le progrès en ouvrant le débat et en anticipant les risques

 

La santé, l’environnement, l’information : voilà donc trois domaines que le progrès scientifique va bouleverser, et la société française avec eux. Car le changement qui s’annonce sera global : entre chacune de ces révolutions, il y aura de telles interactions que le visage de notre monde lui-même en sortira transformé.

Cette transformation, j’en suis certaine, sera d’autant plus féconde qu’elle aura été préparée : préparée grâce à une réflexion commune sur les priorités scientifiques de demain, bien entendu. Préparée aussi grâce à l’anticipation des questions éthiques, politiques et juridiques que ces progrès ne manqueront pas de faire naître.

Car le progrès scientifique est si rapide qu’il semble remettre de nouveaux pouvoirs entre nos mains, alors même que nous n’avons pas encore réfléchi à son usage. La science est toujours en avance sur ses applications et leurs usages. Surpris de notre propre puissance, nous pourrions être ainsi condamnés à nous sentir dépassés par elle.

Mais je ne crois pas que la science soit une aventure prométhéenne marquée du sceau de la démesure. Il me semble que ce qui est en jeu, ce n’est pas le progrès scientifique lui-même, mais notre capacité à nous y préparer. Non pour l’accepter comme un fait, mais pour en faire bon usage.

Il y a une tradition française du débat public et éthique, dont nous pouvons être fiers. Elle nous a permis, à de multiples reprises, d’encadrer le progrès scientifique et technologique et non de le rejeter. Nous avons su le faire en matière de bioéthique, en posant des principes juridiques clairs et consensuels et en prévoyant leur révision régulière, pour ne pas être dépassé par le rythme du progrès.

Nous avons su le faire, car il est peu de nations de par le monde qui soient, autant que nous le sommes, convaincues non seulement de la valeur intrinsèque du progrès scientifique, mais également de sa valeur sociale.

Nous avons devant nous de grands et beaux débats. Sur la gestation pour autrui, par exemple, qui fait naître de redoutables questions éthiques autant que juridiques. Sur les cellules-souches, qui portent avec elles d’immenses espoirs, mais dont l’utilisation impliquent des règles consensuelles.

Ces débats, il nous faudra les avoir. Face à des interrogations d’une telle profondeur, il nous faut refuser l’antienne du « il est déjà trop tard », mais refuser, aussi, de nous voiler la face en attendant de voir venir. Il nous faudra poser chacune des questions que suscitent les innovations qui viennent. Il nous faudra en recenser les dangers et les risques.

Non pour les dissoudre immédiatement dans un hypothétique bilan coûts-avantages, mais pour les conjurer un par un et prendre chacune des précautions qui s’imposent. Car les avantages et les inconvénients ne s’annulent pas lorsqu’il s’agit de révolutions comme celles que nous allons vivre : elles seront trop profondes, trop rapides, trop puissantes pour que nous puissions nous permettre de prendre des risques et de déchaîner les peurs.

Nous devrons faire preuve de la vertu éthique par excellence qu’est la prudence. Mais d’une vraie prudence, d’une prudence réfléchie et rationnelle. Il nous faudra donc prendre le temps de la pédagogie, pour les prendre en toute connaissance de cause. Le débat public sur les nanotechnologies que la Commission nationale du débat public organisera dans les prochains mois en sera un exemple. 

Le débat doit donc avoir lieu. Nous n’avons rien à en craindre, bien au contraire. En nous privant de ce dialogue entre la société française et ses scientifiques, nous prendrions le risque de nourrir le rejet des technologies qui s’exprime parfois et, avec elles, de la science qui les rend possible.

C’est ce risque qu’il nous faut conjurer. Et c’est pourquoi je ne peux qu’appeler de mes vœux la multiplication de journées comme celles-ci : non seulement parce qu’elles font rêver tous ceux qui y participent, mais aussi parce qu’elles nous préparent à maîtriser ce rêve, à en comprendre les enjeux et, finalement, à choisir. 

Car le savoir n’abolit pas notre liberté. Il lui donne au contraire tout son sens, en nous rendant maîtres de nos choix. 

Je vous remercie.

1ère publication : 22.06.2009 - Mise à jour : 23.06.0009
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