Quand les plantes s’invitent en cuisine

Quand un aliment arrive en bouche, nos cinq sens et notre cerveau se mettent à travailler de concert. De la détection des saveurs à la perception des arômes, le goût est une expérience sensorielle que les scientifiques cherchent à décrypter. Saviez-vous que les plantes présentes dans nos cuisines sont à l’origine d’une multitude de saveurs et d’arômes ?

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Transcription

Christophe Lavelle : C’est une forme d’« eureka » de la science, de se dire : « j’ai trouvé pourquoi la sauge fonctionne réellement ».
[Texte à l'écran] : 3 Questions à Christophe Lavelle
[Texte à l'écran] : Fête de la science 2026 Saveurs savantes
Christophe Lavelle : Je suis Christophe Lavelle, chercheur au CNRS, rattaché au Muséum national d'Histoire naturelle, ici, dans le Jardin des plantes. Je me définis comme un gastronome, c'est-à-dire quelqu'un qui étudie la gastronomie. L’astronome fait de l'astronomie ; le gastronome fait de la gastronomie, c'est-à-dire de la connaissance raisonnée de tout ce qui a rapport à l'Homme en tant qu'il se nourrit. C'est la définition historique de Brillat-Savarin, dont nous célébrons les 200 ans de la disparition, en même temps que les 400 ans du Jardin des plantes.
[Texte à l'écran] : Qu'est-ce que la gastronomie des simples ?
Christophe Lavelle : On est dans un jardin des simples ici. C’est ce qui nous entoure. On va trouver des jardins des simples dans les abbayes, dans les facultés de médecine. Pourquoi « simples » ? Parce que c'étaient des plantes utilisées, comme leur nom l'indique, seules, simplement. Pour la digestion, on faisait une infusion de romarin. Contrairement aux remèdes des apothicaires, qui étaient des formulations extrêmement complexes. La « gastronomie des simples », c'est une forme de cette fameuse médecine culinaire qui passe par la compréhension, la connaissance et l'utilisation des plantes.
[Texte à l'écran] : Qu'est-ce que le goût ?
Christophe Lavelle : C'est un de nos sens, mais il est multi-sensoriel. Le goût, au sens large, regroupe ce qu'on appelle spécifiquement la gustation, les saveurs. Il y en a cinq ou six : salé, sucré, acide, amère, umami, qui est la saveur des acides aminés, peut-être oléogustus qui est la saveur des acides gras. C’est des choses qu'on a décortiquées. En tout cas, il y en a cinq ou six. Ensuite, il y a l'odeur. D'après les scientifiques, il y en a plus de 1000 milliards. Et puis ne pas oublier ce qu'on appelle la somesthésie, les sensations trigéminales, qui viennent du nerf trijumeau. C'est le piquant, l’astringent, le frais, les textures. Tout ça, c'est le goût au sens large et c'est le cerveau qui fabrique le message du goût en intégrant tous ces signaux et qui nous permet d'apprécier notre entourage en le mangeant. Et en le sentant, avant tout.
[Texte à l'écran] : Une plante à nous faire découvrir ? 
Christophe Lavelle : Le poivre de Sichuan qui n'est pas un poivre, mais une agrume. Ce qu'on va consommer, ce n’est pas la petite graine noire au milieu qui n’a aucun intérêt, c'est le péricarpe. C'est l'écorce. Quand on va mettre ça en bouche, c’est un goût extraordinaire. On a le piquant, donc trigéminal, et en plus cet effet électrique anesthésiant. On ne sait pas ce qui se passe. C'est très étonnant la première fois qu'on goûte cela. On a une odeur, donc un arôme en rétro-olfaction d'agrumes, de pamplemousse, absolument dingue. Et après, en terme de saveurs, il y a un petit peu d'amertume qui n'est pas spectaculaire. On a l'impression qu'il y a un peu d'acidité, mais c'est l'effet trompeur du nez agrumes. On n'est pas obligé d'être scientifique de métier pour s'intéresser à la science, heureusement. Ce que je trouve absolument fondamental dans un endroit comme ici, où l’on se promène dans un environnement extrêmement riche de par sa variété, c'est d'être curieux. Pas seulement en termes de connaissances, mais juste en termes de sensations. Prendre le temps quand on se promène, d'analyser les odeurs sans comprendre, sans faire de la botanique. On va sentir une branche, on va voir ce que ça évoque. Avec précaution pour certaines plantes qu'on reconnaît, éventuellement les frotter, voire les mettre en bouche, si on est sûr de soi, si on trouve de la menthe et qu’on est confiant. Il ne faut pas hésiter à explorer son environnement parce que c'est la première manière de le comprendre et donc de le respecter. Les plantes, on va les consommer éventuellement pour deux choses pour se nourrir et ou pour se soigner. L'un n'empêche pas l'autre. D'où le succès aussi de ce qu'on appelle la médecine culinaire. C'est de comprendre comment la cuisine peut nous aider à rester en bonne santé au delà de nous nourrir. Et donc pour ça, d'abord, il y a la comestibilité. Ça c'est un savoir empirique. Ce qui étudie aussi beaucoup les ethno botanistes au Muséum, c'est nos ancêtres. Ils ont essayé des trucs, puis des fois ils étaient malades, puis des fois ils mouraient et puis d'autres fois ça se passait bien. Donc ça, ça a donné aujourd'hui, ce qu'on considère comme étant comestibles. Maintenant, les effets médicinaux sont beaucoup plus difficiles à caractériser. On se base sur un savoir empirique, on appelle des savoirs traditionnels et bien sûr, la science moderne essaie de les comprendre, ces savoirs. Si on me dit que la sauge est bonne pour la mémoire et que dans les écrits de l'Antiquité ou du Moyen-Age, on va trouver ces histoires là aujourd'hui, c'est de comprendre pourquoi. Quelle est la molécule qui permettrait d'expliquer que la sauge est bonne pour la mémoire ? Et en l'occurrence, c'est ce qui se passe quand on étudie tous les composés. Aujourd'hui, on sait qu'il y a certaines molécules qui permettent d'expliquer, notamment le ralentissement du déclin cognitif et peuvent éventuellement servir comme médicament contre Alzheimer ou autre. Donc c'est des choses qu'on comprend aujourd'hui avec la science moderne et qui sont issues d'un savoir empirique.

Qu’est-ce que le goût ?
Le goût correspond à la gustation. Il correspond à la capacité à percevoir les saveurs grâce à des récepteurs sensoriels présents notamment dans la bouche, des molécules dissoutes dans la salive et d’identifier cinq saveurs principales : le sucré, le salé, l’acide, l’amer et l’umami.

Le goût, une affaire de langue ?

Lorsque nous mettons un aliment en bouche, que se passe-t-il réellement ? Une multitude de molécules contenues dans l'aliment sont libérées au cours de la mastication et vont se dissoudre dans la salive. Certaines sont alors détectées par les bourgeons gustatifs, des structures présentes notamment dans les papilles de la langue et vont agir comme des récepteurs.
Ces récepteurs permettent de détecter cinq saveurs reconnues par la communauté scientifique : le sucré, le salé, l’acide, l’amer et l’umami. Cette dernière, dont le nom signifie « savoureux » en japonais, est notamment associée à la présence de glutamate et contribue à la perception de la richesse gustative de certains aliments comme les bouillons, les fromages affinés ou les tomates.

Des plantes aux multiples saveurs

Au cours de leur développement, les plantes vont produire des molécules, indispensables à leur croissance, leur reproduction et leur protection. Certaines contribuent aussi aux saveurs et aux arômes que nous percevons lorsque nous les mangeons. Les composés volatils vont par exemple participer notamment à leur parfum, tandis que d’autres molécules sont à l’origine de sensations comme l’amertume ou le piquant.
La capsaïcine, présente dans les piments, en est un exemple : elle active des récepteurs associés à la chaleur et à la douleur, provoquant cette sensation de brûlure caractéristique.
Mais le goût ne dépend pas uniquement des molécules présentes dans la plante. Lorsque nous mangeons, notre cerveau combine les informations provenant de plusieurs sens : saveurs, arômes, texture, température et sensations en bouche. 

Les propriétés du monde végétal

Les plantes occupent une place centrale dans notre alimentation, mais leur utilisation ne se limite pas à la cuisine. Les humains ont appris à exploiter la grande diversité des végétaux pour répondre à différents besoins. En cuisine, on utilise les herbes aromatiques et les épices pour leurs saveurs, leurs arômes, leurs textures. Elles sont aussi utilisées pour leurs qualités nutritionnelles.

Certaines plantes sont également utilisées en phytothérapie ou pour la production de médicaments, car elles contiennent des molécules susceptibles d’avoir des effets biologiques sur l’organisme. La menthe, le gingembre ou encore le curcuma illustrent cette diversité d’usages. Toutefois, les effets thérapeutiques d’une plante dépendent de sa composition, de la dose et de la manière dont elle est utilisée.


A l’occasion des 400 ans du Muséum national d’Histoire naturelle (MNHN), nous sommes allés à la rencontre de Christophe Lavelle, chercheur au CNRS rattaché au MNHN. Spécialiste interdisciplinaire, il se définit comme un gastronome, quelqu’un qui étudie la gastronomie.

Entretien avec Christophe Lavelle

«  Nous consommons les plantes pour deux choses : pour se nourrir et/ou pour se soigner. L’un n’empêche pas l’autre, d’où le succès de la médecine culinaire.  »

Christophe Lavelle, chercheur au CNRS rattaché au MNHN

Christophe Lavelle : Nous consommons les plantes pour deux choses : pour se nourrir et/ou pour se soigner. L’un n’empêche pas l’autre, d’où le succès de la médecine culinaire. L'idée est de comprendre comment la cuisine peut nous aider à rester en bonne santé, au-delà de nous nourrir. 

La comestibilité est d'abord un savoir empirique, ce qu’étudient les ethno-botanistes. Avant, nos ancêtres essayaient des trucs : parfois ils étaient malades, d’autres fois ils mourraient et puis d’autres fois, ça se passait bien. Cela donnait ce qu’on considère aujourd'hui comme étant comestible. 

Les effets médicinaux sont beaucoup plus difficiles à caractériser. On se base sur un savoir empirique, qu’on appelle les savoirs traditionnels, et bien sûr la science moderne essaie de les comprendre. Si on dit que la sauge est bonne pour la mémoire et que dans les écrits de l’Antiquité ou du Moyen Âge, on trouve ces histoires-là, on va essayer de comprendre pourquoi. On va essayer de comprendre quelle molécule permettrait d’expliquer pourquoi la sauge est bonne pour la mémoire. En l’occurrence, c’est ce qui se passe quand on étudie tous les composés. Par exemple, on sait que certaines molécules permettent d’expliquer notamment le ralentissement du déclin cognitif et peuvent servir comme médicament contre la maladie d'Alzheimer ou autre. Ce sont des choses qu’on arrive à comprendre aujourd'hui grâce à la science moderne et qui sont issues d’un savoir empirique.

C. L : Nous ne connaissons pas les plantes depuis toujours, mais presque. Ce qui est sûr, c’est qu'au-delà de l'ethno-botanique, on a aujourd’hui des outils extrêmement puissants en chimie, qui permettent de comprendre les plantes. Et ce qui peut surprendre, c’est à quel point nos ancêtres avaient raison et avaient mis en œuvre des remèdes parfois tout à fait efficaces. Si je reprends mon exemple de la sauge, des études récentes montrent que cette plante contient des terpènes capables d'inhiber une enzyme, l'acétylcholinestérase, ce qui permet in fine d'améliorer la mémoire immédiate chez les patients atteints d'Alzheimer

C. L : Les idées reçues sont souvent que la nature est bonne, ce qui n’est pas le cas. Elle n’est ni bonne, ni mauvaise. Un remède naturel mal utilisé peut être toxique. Les plantes regorgent de principes actifs, et il est important de considérer ces derniers comme quelque chose de très puissant. Si on mange les mauvaises plantes, on meurt. La nature n’est pas bonne par essence mais si on la connaît, on peut en tirer de bonnes choses. 

Il y a autre chose : les gens qui disent que la phytothérapie ne marche pas, que dans la médecine moderne, les molécules de synthèse sont efficaces mais que les plantes sont des remèdes de grand-mère. C’est totalement faux parce que justement, dans les plantes, on a un vivier dont la pharmacologie s’est largement inspirée quitte a ensuite fabriquer ces molécules de manière indépendante. 

Donc l’idée de se dire « je suis malade, je vais prendre des médicaments et en même temps, je vais prendre des plantes », ça peut être dangereux. ll y a beaucoup de principes actifs, et donc d'interactions possibles. Par exemple, certaines plantes comme le millepertuis sont connues pour accélérer le métabolisme du foie et donc cela peut totalement perturber un traitement médicamenteux qu’on va prendre en même temps. 

Donc garder en tête que les plantes peuvent être très efficaces et d’un autre côté, qu'elles sont tout sauf anodines. 

C. L : On va trouver des jardins des simples dans les abbayes, dans les facs de médecine, etc. Et alors pourquoi « simple » ? Simple, c’est parce que c’était des plantes qui étaient utilisées seules, simplement. Pour la digestion, on faisait une infusion de romarin. Et contrairement aux remèdes des apothicaires qui étaient des formulations extrêmement complexes, on opposait ce qui venait de l'apothicaire et ce qui relevait d’une utilisation des simples. La gastronomie des simples, c’est comprendre ce qu’on mange et cette utilisation des plantes est très courante en cuisine pour beaucoup de raisons car finalement, les plantes vont nous apporter des saveurs, des odeurs. On va aller dans la sphère du goût et un effet sur la santé (rôle d'antioxydant qui va ralentir le vieillissement, etc). La gastronomie des simples est une forme de cette médecine culinaire qui passe à travers la compréhension, la connaissance et l’utilisation des plantes. D'ailleurs, dans son livre "La Table au Pays de Brillat Savarin", Lucien Tendret a cette phrase magnifique "Les progrès de la cuisine devraient rendre inutile la pharmacie"!