Publié le 17.01.2022

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Avenir du multilinguisme en Europe : défis à relever et recommandations - Entretien avec Christian Lequesne

Le 1er janvier, la France a pris la présidence du Conseil de l’Union européenne. Le multilinguisme en Europe sera une des questions importantes au cours de ces six mois, avec notamment l’organisation du 7 au 9 février 2022 d’une conférence ministérielle dédiée, le « Forum de Lille sur l’innovation, les technologies et le multilinguisme ». Comme évoqué dans le discours de la Sorbonne prononcé par le Président de la République le 26 septembre 2017 le multilinguisme représente également un enjeu stratégique pour le monde de l’enseignement supérieur et de la recherche, en particulier dans le contexte des universités européennes. Le Forum des universités pour le futur de l’Europe, événement de la PFUE organisé par le MESRI les 25 et 26 janvier 2022, abordera donc également cette question dans le cadre d’une large réflexion sur le futur de l’enseignement supérieur européen.

Dans ce contexte, Christian Lequesne, politiste, professeur à Sciences Po et chercheur au CERI, a accepté de donner un entretien pour le BIM et ses lecteurs. Spécialiste de l’Union européenne et des questions diplomatiques, il a présidé le « Groupe de travail pour la francophonie et le multilinguisme au sein des institutions européennes » installé le 8 avril 2021 par Clément Beaune, Secrétaire d’État chargé des Affaires européennes et Jean-Baptiste Lemoyne, Secrétaire chargé du Tourisme, des Français de l'étranger et de la Francophonie. Un rapport intitulé « Diversité linguistique et langue française en Europe » a été remis aux secrétaires d’État le 20 octobre 2021. Il comporte 26 recommandations visant à promouvoir le multilinguisme en Europe.

Pouvez-vous nous présenter les conclusions de votre rapport ?

Ce rapport, commandé par les deux secrétaires d’État [NDR : Clément Beaune et Jean-Baptiste Lemoyne] rassemble 16 personnalités européennes. La commande qui nous a été passée était de réfléchir à la diversité linguistique et à la langue française dans les institutions européennes. Ceci étant, quand vous réfléchissez à ce type de problème, vous devez aussi faire des recommandations sur l’amélioration de l’environnement multilingue européen. 

Ce rapport comporte 26 recommandations divisées en deux groupes : le premier propose un nouveau départ pour le multilinguisme dans les institutions européennes tandis que le second vise à l’amélioration de l’environnement multilingue européen ce que nous considérons, comme une problématique liée à la diversité et à la citoyenneté.

Le constat empiriquement très étayé sur lequel s’appuie notre travail est le suivant : la pratique presqu’exclusive de la langue anglaise est, dans les institutions européennes, devenue la norme. Ce phénomène débute en 1995 quand la Suède, la Finlande et l’Autriche intègrent l’Union européenne, et il est confirmé par les élargissements de 2004 et de 2007 aux pays d’Europe centrale et orientale. Avant cela, la pratique linguistique dans les institutions européennes est équilibrée entre l’anglais et le français, voire l’allemand [NDR : qui sont les trois langues officielles de la Commission]. Certains directeurs généraux de la Commission européenne mènent alors leurs réunions entièrement, ou en partie, en langue allemande. Aujourd’hui, une seule institution européenne échappe encore au tout anglais, il s’agit de de la Cour de Justice de l’Union européenne située à Luxembourg et dont la langue de délibéré est le français. Néanmoins, il existe des pressions pour passer à un bilinguisme français-anglais. Dans les autres institutions, cette domination est réelle non seulement dans la pratique orale mais aussi dans les documents produits : plus de 85 % des documents de la Commission ont pour langue source l’anglais.

L’objectif de ce rapport n’est pas de chercher à remplacer le monolinguisme anglais par un monolinguisme français. Il s’agit de réellement promouvoir le multilinguisme car la défense du français passe par celle de la diversité linguistique. Il ne s’agit pas non plus de demander la modification du règlement 1.58 sur la pratique du multilinguisme car cela n’aboutirait pas du fait du véto de certains États et enverrait le mauvais message quant aux intentions françaises. Ce rapport vise plutôt des propositions de bonnes pratiques.

Pour ce qui est de donner un nouveau départ au multilinguisme, on peut relever certaines propositions notables. La première est de demander à la Commission de produire chaque année un rapport sur le multilinguisme comme cela se fait à l’ONU afin de procéder à l’évaluation de la pratique du multilinguisme.

Une seconde proposition serait de demander un recourt systématique à l’interprétation dans les groupes de travail du Conseil et de la Commission. L’expression dans ces groupes de travail se fait actuellement en anglais – à l’exception du représentant français qui est tenu de s’exprimer en français – et le recours à l’interprétation y suit une courbe descendante depuis 2016. Le recours à l’interprétation soulève néanmoins des désaccords car il implique une augmentation des coûts et donc du budget des institutions concernées.

Une autre piste à explorer serait de recommencer à écrire des documents sources en français et en allemand. Le rapport propose de limiter la rédaction des documents en une seule langue, c’est-à-dire en anglais, à 50% des documents produits.

Un autre enjeu se situe au niveau de la pratique linguistique des employés des institutions européennes et en particulier des directeurs généraux et des autres fonctionnaires d’encadrement. Si ceux-ci s’expriment majoritairement en anglais, il s’agit là d’une pratique sociale car les études montrent qu’ils n’ont pas perdu la connaissance des langues étrangères. Par exemple, Jean-Claude Juncker avait l’habitude de mélanger français, allemand et anglais dans ses discours. Il s’agirait donc d’encourager la pratique des langues étrangères autres que l’anglais. Une autre possibilité serait de mettre en place une obligation statutaire de prouver ses capacités linguistiques en cas de promotion à des postes d’encadrement. Ceci se joue également au niveau des concours d’entrée car à l’heure actuelle, la maîtrise de deux langues (la langue maternelle et une langue étrangère) suffit pour intégrer les institutions européennes. Ce rapport plaide pour la systématisation d’une troisième langue.

Une dernière piste pour faire vivre le multilinguisme dans les institutions européennes serait de permettre d’accéder au site de la Commission européenne en plusieurs langues. A cet égard, la traduction automatique semble un moyen efficace pour évoluer vers plus de multilinguisme. Cela nécessiterait la mise en place de clauses de protection juridique ainsi que des investissements massifs dans des logiciels de traduction.

En ce qui concerne l’amélioration de l’environnement multilingue dans les institutions européennes, le rapport insiste sur la nécessité pour les États membres de réinvestir dans l’apprentissage des langues dès le plus jeune âge. A cet égard la « Stratégie France » de la Sarre et les écoles gaéliques en Irlande sont des exemples de réussite. Il s’agit également de promouvoir la recommandation du Conseil du 22 mai 2019 qui préconise l’apprentissage obligatoire de deux langues dans le secondaire. La Présidence française du Conseil de l’Union européenne serait une bonne occasion de rappeler cette recommandation, par exemple, dans le contexte de la célébration des 35 ans d’Erasmus +.

Nous pensons aussi qu’en bilatéral, il faut concrétiser les engagements de soutien à la langue du partenaire qui sont prévus par le traité franco-allemand d’Aix-la-Chapelle. Il faut vraiment qu’on réussisse aussi à faire des choses avec l’Allemagne. Les Allemands sont prêts à discuter des questions de diversité linguistique mais refusent de s’engager politiquement pour des raisons historiques et du fait d’une organisation politique différente, dans laquelle les Länder sont en charge de ces questions.

Donner de la visibilité à la journée européenne des langues auprès de la société civile serait également un moyen de faire vivre le multilinguisme.

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Le rapport propose d’associer au maximum les universités à cette quête de multilinguisme. On peut prendre l’exemple de l’université franco-allemande où se pratique le trilinguisme. De plus, les universités françaises pourraient aider à la formation en français des fonctionnaires européens.

Comment promouvoir le multilinguisme dans le domaine de l’ESRI ?

Pour répondre en tant qu’universitaire, moi-même confronté depuis plus de trente ans à ces questions, je crois qu’il ne faut pas abandonner notre langue maternelle pour ce qui est de nos publications car dans le fond, la production conceptuelle n’est pas exactement la même d’une langue à l’autre. Mais en même temps il faut s’insérer dans les réseaux internationaux et donc on ne peut pas renoncer complètement à l’anglais si l’on veut être lu par des Polonais ou des Australiens. On est contraint à faire les deux, c’est une différence d’approche par rapport aux pays d’Europe du Nord ou de l’Allemagne qui renoncent de plus en plus à leur langue maternelle. Il s’agit pour nous de tenir ce cap.

Cela nécessite des ressources parce que traduire et interpréter coûtent de l’argent. Mais on peut chercher à bénéficier au maximum des avancées de la traduction automatique pour ce qui est de l’écrit. Le logiciel allemand DeepL, par exemple, est très fiable, même si cela ne remplacera bien entendu jamais la traduction humaine. Il faut aussi faire des efforts en matière d’interprétation automatique mais j’ai cru comprendre en discutant avec des experts que cela était plus compliqué. On peut toutefois utiliser la traduction automatique de manière hybride pour faire gagner du temps aux interprètes en cabine. Mais il faut absolument garder d’autres langues en plus de l’anglais.

Il faut également trouver un récit autour du multilinguisme qui permette de contourner le discours du pragmatisme dans l’usage de l’anglais. Il s’agit de rappeler que le multilinguisme est un élément de la citoyenneté européenne particulièrement important dans le cadre de la montée du populisme en Europe. Le populisme, par définition, c’est l’opposition des élites au peuple. Or, si les élites ne font pas l’effort de parler la langue du pays, cela contribue à créer une rupture, au moins symbolique, avec le peuple, ce qui est délétère au final et se retourne contre la construction européenne.

Comment faire en sorte que le multilinguisme fasse vivre la citoyenneté européenne dans le cadre de l’enseignement supérieur ?

Il faudrait promouvoir la pratique d’une deuxième langue vivante au lycée. Je comprends que des parents aient le souci que leurs enfants parlent bien l’anglais mais il faut leur dire que cela n’est pas suffisant et qu’il faudrait en plus de l’anglais avoir une autre langue. C’est là qu’il faudrait avoir une offre des langues assez large, je pense à l’italien ou à l’allemand qui est en perte d’attractivité, même si je suis conscient que cela a des coûts. C’est en ayant un vivier d’étudiants parlant ces langues que l’on peut les envoyer en Erasmus étudier dans les langues en question.

Je trouve dommage que l’on fasse partir parfois des étudiants à Bologne, Berlin ou Valence sans qu’ils n’aient de cours dans la langue du pays. Le programme Erasmus +, qui n’est pas un programme d’apprentissage linguistique, pourrait proposer des cours pour s’initier à la langue du pays d’accueil. Moi je l’ai vu à Sciences Po avec des étudiants que nous avons recrutés dans des filières anglophones et qui n’avaient aucune connaissance du français. Ils ont bénéficié de cours de français, ce qui est très important, et comme ce sont de bons étudiants, ils ont rapidement acquis un niveau moyen en français d’autant plus qu’il s’agit de la langue de l’environnement. Il s’agit d’y penser en acceptant que maîtriser une langue ce n’est forcément pas la parler parfaitement, ce que reconnaît la nomenclature européenne.

Est-ce que le multilinguisme est aujourd’hui un atout pour la puissance européenne ? Et comment les nouvelles générations doivent-elles penser cette puissance ?

Oui, j’en suis persuadé, car le temps est au pluralisme et à la diversité qui sont des valeurs fortes. Et donc dans le multilinguisme vous retrouvez l’expression de ces valeurs. La question, en revanche pour les praticiens est plus difficile car vous avez besoin de leviers de puissance étatiques pour porter ces valeurs. Vous avez besoin d’États qui sont convaincus qu’il faut faire une alliance pour porter le multilinguisme. La France est un peu seule dans ce domaine et c’est la raison pour laquelle je pense qu’il faut essayer avec ceux qui sont réceptifs sans être nécessairement complètement convaincus. Je pense qu’il y a un travail fondamental à faire avec l’Espagne et l’Italie. Pour ma part, j’ai senti dans les conversations que ce sont deux pays qui sont très attachés au fait de pouvoir communiquer dans leur langue. En ce qui concerne l’espagnol, c’est un rayonnement international absolument évident. Les Allemands ne sont pas complètement fermés. Ce qu’ils ne veulent pas c’est que ça coûte trop cher et d’avoir à le promouvoir dans les institutions européennes de façon politique. Mais lorsque l’on leur dit que c’est important de continuer d’apprendre l’allemand en France et le français en Allemagne et que l’on pourrait ne pas avoir à recourir à l’anglais dans les relations franco-allemandes, ils entendent ces arguments. Il y a donc des alliances possibles avec ces grands pays qui sont des leviers de puissance étatique mais il y a aussi un nombre non négligeable de pays plus petits que l’on peut associer comme la République tchèque la Belgique, la Slovénie où il y a un vrai souci de préserver les langues. Il y a donc un vrai travail politique à faire de ce côté-là.

Bien sûr l’écueil à éviter, surtout quand on est français, c’est de faire croire que la construction de la puissance pourrait mener à l’hégémonie d’un seul. Si nos partenaires pensent que cela n’est qu’une entreprise hégémonique française, on ira droit dans le mur. Il faut les convaincre que c’est une œuvre commune mais pour cela il faut sortir de ce que j’appelle la « francophonie défensive ». Je pense que cette francophonie défensive que l’on voit d’ailleurs de moins en moins défendue par les praticiens mais encore par certains hommes politiques, rapports parlementaires, etc. est totalement contre-productive. Il faut, au contraire, mettre en avant que ce que veut la France c’est créer des alliances autour de la diversité et du multilinguisme, et là on réussira à avoir des bonnes volontés autour de la table. Ce travail reste à faire, il n’est pas complètement mûr aujourd’hui.

Propos recueillis par Marie Robert, stagiaire auprès de la cellule DAEI-PFUE.

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