Longtemps perçu comme un territoire lointain et isolé, le Groenland est aujourd'hui au centre des grandes questions environnementales du XXIe siècle. Recouverte à près de 80 % par une immense calotte glaciaire, cette île de plus de deux millions de kilomètres carrés joue un rôle déterminant dans l'équilibre climatique mondial.
De manière générale, leur influence sur le climat et les courants océaniques, leur isolement géographique et la présence des pôles magnétiques font des milieux polaires et subpolaires des incontournables de la recherche d’aujourd’hui. Plus particulièrement, le Groenland, abritant une calotte glacière terrestre recouvrant 80 % de sa surface joue un rôle majeur dans l’évolution du niveau des mers.
Le Groenland, un laboratoire à ciel ouvert pour la recherche
Au Groenland, les scientifiques y observent notamment les conséquences du réchauffement climatique (qui est plus rapide dans cette zone du globe) sur la fonte des glaces, phénomène qui contribue directement à l'élévation du niveau des mers. Les eaux issues de la calotte groenlandaise modifient également les courants océaniques et influencent le fonctionnement des écosystèmes marins à l'échelle planétaire.
Le Groenland constitue aussi un formidable laboratoire naturel pour étudier la biodiversité arctique, les interactions entre océans, glace et atmosphère, ainsi que les adaptations des populations locales face aux bouleversements environnementaux.
Un territoire au cœur des convoitises internationales
Au-delà des enjeux environnementaux, le Groenland occupe désormais une place stratégique croissante sur la scène internationale. Le recul des glaces ouvre progressivement de nouvelles voies de navigation dans l'Arctique, tandis que les ressources minérales présentes dans son sous-sol suscitent un intérêt grandissant. Cette situation place le territoire au croisement des enjeux climatiques, scientifiques, économiques et géopolitiques.
Le réchauffement climatique se traduit simultanément par une nouvelle compétition pour l’accès aux ressources minières et par l’ouverture de nouvelles voies de navigation dans les régions polaires.
Au-delà des terres rares, le territoire recèle également :
- de l'or
- du graphite
- du fer
- du nickel
- du zinc
- ou encore de l’uranium.
Les réserves potentielles d’hydrocarbures sont également considérables.
Entretien avec Alain Lagrange
À l'occasion de la Journée mondiale des océans, nous sommes allés à la rencontre d'Alain Lagrange, expert des sciences polaires à la Direction générale de la recherche et de l'innovation (DGRI), pour décrypter les enjeux scientifiques et stratégiques du Groenland.
On qualifie généralement le Groenland de laboratoire à ciel ouvert. En quoi constitue-t-il un environnement de premier plan pour la recherche polaire ?
Alain Lagrange : Cette île abrite une faune et une flore unique, impliquant de forts enjeux sur la biodiversité et l’adaptabilité des espèces dans un contexte de changement global. Enfin, les populations autochtones du Groenland ont une histoire depuis longtemps étudiée par les chercheurs, et aujourd’hui impactée par les changements environnementaux. Cette île constitue un lieu unique d’étude des sciences humaines et sociales, conjointement avec les populations locales. Une quinzaine de stations scientifiques internationales coexistent et côté français une quinzaine d’expéditions ont lieu chaque année sur site représentant une cinquantaine de scientifiques. Au-delà des sciences humaines et sociales précédemment cités, les domaines d’étude concernent les sciences du climat, de la cryosphère, de la biodiversité marine et des écosystèmes arctiques. Le CNRS, d'autres organismes de recherche, ainsi que les Universités françaises (Versailles-Saint-Quentin, Rennes, Savoie Mont-Blanc, Franche-Comté, Paris 8…) sont impliqués.
En lien avec l’actualité, pourquoi selon vous, le Groenland et l’Arctique, sont-ils des terres de plus en plus convoitées ?
A. L : Le Groenland occupe une place stratégique, coincé entre les États-Unis, la Chine et la Russie. Néanmoins, si son sous-sol recèle d'importantes ressources de terres rares, leur exploitation pose des défis environnementaux majeurs ainsi que des contraintes techniques importantes. Recouverte à 80 % de glace, l'île abriterait, selon la Commission géologique du Danemark et du Groenland (GEUS), 24 des 34 matières premières critiques figurant sur la liste de l'UE et disposerait d'environ sept gisements de "terres rares", représentant environ 36 millions de tonnes identifiées. Le réchauffement climatique et la crise environnementale se traduisent simultanément par une nouvelle compétition pour l’accès aux ressources minières et par l’ouverture de nouvelles voies de navigation aux Pôles. Le Groenland est un point focal de cette situation et l’apport de la science pour l’analyse des crises environnementales et de ses conséquences pour ce territoire polaire est déterminant. Les différents minerais du sous-sol groenlandais sont l’or, le graphite, le Fer, le Plomb, le Nickel, les terres rares, l’uranium et le Zinc. Outre les terres rares et minerais, le sol du Groenland est particulièrement riche en énergies fossiles : 13 % du pétrole et 30 % du gaz naturel non découverts à ce jour se situeraient en Arctique, dont une grande partie au Groenland. Pour contrer les tentatives d’ingérence étrangères sur le Groenland, la France via le Ministre Philippe Baptiste a annoncé lors de ses vœux à l’ESR le 21 janvier 2026, un ANR-flash de 1M€ permettant de financer des projets de recherche en lien et avec le Groenland. Un Accord de coopération scientifique entre le Greenland Research Council, l’ANR et le CNRS, en vue de codévelopper des programmes et appels à projets (proposition GR) et visant à développer de nouvelles collaborations a été annoncé tout comme l’ouverture du consulat de Nuuk le 6 février 2026.
Quel rôle et quelle influence la recherche polaire française peut-elle jouer dans ce contexte ? Quels sont les points forts de la stratégie polaire nationale ?
A.L : La France bénéficie de très nombreux atouts acquis depuis les 5 dernières années. Elle dispose depuis avril 2022 d’une première stratégie polaire nationale à horizon 2030, « Équilibrer les extrêmes », présentée par Olivier Poivre d'Arvor, ambassadeur chargé des pôles et des affaires maritimes. Cette stratégie polaire s’est enrichie d’une prospective scientifique polaire de l’agence de programme Climat, biodiversité et sociétés durables (réalisée par le CNRS) et rendue publique en 2025 lors de l’UNOC : elle définit pour chacun des sites (arctique, Antarctique et subantarctique) des priorités scientifiques. Cette stratégie nationale polaire s’appuie sur une volonté de redonner à la France une place première en recherche polaire en poursuivant la rénovation de nos principaux sites de recherche tant en arctique qu’en Antarctique, en bénéficiant de nouvelles infrastructures de recherche marine comme le nouveau navire en construction (à coque renforcée) Michel Rocard dévolu à des trajets jusqu’à la base française de Dumont d’Urville, et en donnant à l’IPEV un fonctionnement plus efficace par son adossement à l’Ifremer, et au CNRS la responsabilité de la mise en œuvre de la stratégie scientifique. Pour mémoire, dans le domaine arctique la France bénéficie à Ny-Ålesund, village scientifique international, situé au nord-ouest de l’île du Spitzberg d’infrastructures permettant la réalisation de projets de recherche. L’Institut allemand Alfred Wegener pour la recherche polaire et marine (AWI) et l’Institut polaire français exploitent une station de recherche commune franco-allemande appelée AWIPEV. Par ailleurs l’Institut polaire français avec l’appui de la Fondation franco-norvégienne a développé la station Jean Corbel située à 5 km de Ny Ålesund.