Publié le 13.02.2026

L’amour lexical : ce que les sciences du langage nous apprennent sur les mots

À la Saint-Valentin, les mots circulent autant que les fleurs. Mais que disent réellement les mots que nous employons pour parler d’amour ? Derrière les « je t’aime » ou les « coups de foudre » se dessinent des représentations culturelles, sociales et linguistiques que les sciences du langage s’attachent à décrypter.

L'étude du langage humain

Les sciences du langage regroupent l’ensemble des disciplines qui étudient le langage humain. Elles analysent la structure des langues (linguistique), le sens des mots (sémantique), leur usage en contexte (pragmatique), leur histoire (linguistique historique), leur acquisition (psycholinguistique) ou encore leur dimension sociale (sociolinguistique). 

Les sciences du langage se consacrent à l'étude du langage humain.

Loin de se limiter à la grammaire ou à l’orthographe, les sciences du langage s’intéressent à ce que les langues révèlent de nos représentations du monde, de nos relations sociales et de nos émotions. Le champ lexical de l’amour constitue ainsi un observatoire privilégié : il montre comment une société catégorise les sentiments, distingue les nuances affectives et façonne les manières d’exprimer l’intime.

Les mille façons d’aimer

En français, le verbe « aimer » recouvre des réalités très diverses : attachement profond, préférence, affection ou passion. Les sciences du langage l’analysent à travers la sémantique, qui étudie les différents sens d’un terme, et la pragmatique, qui montre que le contexte façonne l’interprétation : un « je t’aime » ne revêt pas la même portée selon la situation dans laquelle il est prononcé.

Certaines langues distinguent plus nettement les différentes formes d’amour. Le grec ancien, par exemple, dispose de plusieurs termes (Érōs, philia, agapè) pour qualifier des types de relations distincts. D’autres mots sont intraduisibles en français comme par exemple « apapachar » en espagnol du Mexique qui veut dire « caresser avec l’âme » ou bien encore « flechazo » en espagnol d'Espagne qui reflète le sentiment d’avoir été touché par la flèche de Cupidon. 

Afin d'aller au cœur (c'est le cas de le dire) du sujet, nous avons rencontré Julie Neveux, Maîtresse de conférences en linguistique anglaise à Sorbonne Université pour décrypter le champ lexical de l’amour. Ses recherches portent sur l’expressivité, c’est-à-dire l’expression des sentiments dans le langage : non pas comment on les décrit, les catégorise par le lexique (amour, haine, tendresse), mais comment on les fait percevoir à autrui, à travers des formes plus dynamiques et saillantes : « tu es ma perle ! », « tu me fais fondre ! », ou tout simplement, « waouh ! ». Elle est aussi l'auteure du livre, Le langage de l'amour.

Entretien avec une linguiste 

Comment les sciences du langage permettent-elles d’analyser des notions complexes ou abstraites, comme les émotions, les relations sociales ou les valeurs ?

Julie Neveux : Les émotions, dans la réalité de nos vies, ne sont pas du tout des notions abstraites. Ce sont nos expériences à la fois les plus concrètes, au sens où nous sommes, lorsque nous les éprouvons, ancrés dans un espace-temps spécifique, un contexte spécifique, avec un corps, une sensibilité, une dynamique socio-affective spécifiques. Mais aussi, ce sont les expériences les plus intimes, les moins faciles à partager. Là où les sciences du langage peuvent s’y intéresser, c’est qu’elles affectent nos façons de parler – si on est en train de les éprouver, il peut y avoir un conflit puissant entre le surgissement de l’émotion, et notre capacité à organiser ce flux, à le transposer en énoncé : on perd ses mots, on crie, on pleure. Quant à nos relations sociales, elles transparaissent, entre autres, dans nos termes d’adresse, (ma chérie ! frère ! idiot de frère !) qui sont, eux aussi, un objet d’étude, car ils sont observables à l’écrit mais aussi à l’oral. 

En français, le mot « amour » comme on l’entend aujourd'hui a-t-il toujours existé ?

J. N : C’est impossible de décrire le sens du mot « amour » en français de façon a-historique, il semble bien cependant qu’on ait eu quelques siècles où le nom « amour », en emploi absolu, (sans adjectif derrière comme « filial », « maternel », etc) ait été d’abord compris comme s’appliquant à une situation romantico-passionnelle, et ait donc plutôt servi à dénoter le sentiment exclusivement amoureux. « Amour » se comprenant aussi par différence, notamment, avec « amitié ». Ce sens, d’après le Grand Robert, aurait émergé vers la fin du 12e siècle.

Y a-t-il des mots ou expressions « intraduisibles » qui font référence au champ lexical amoureux ? Avez-vous des exemples et pouvez-vous nous les expliquer ?

J. N : Quand il y a des images, elles sont toujours difficiles à traduire : « coup de foudre » se traduira par love at first sight, (l’amour au premier regard) ; on perd la violence, l’expérience sensorielle d’éblouissement, le fracas. Un amoureux « transi », c’est également très difficile à traduire : être transi, c’est être totalement figé, pénétré par le froid ; ou encore être « fleur bleue », expression du 19e siècle pour dire une sorte de sentimentalité un peu mièvre, n’a pas vraiment d’équivalent en anglais.

En quoi les expressions que nous utilisons peuvent-elles contribuer à façonner notre vision des relations amoureuses ?

J. N : Ce qui serait utile, c’est qu’au début d’une relation, les partenaires tentent un exercice de définitions communes – tu entends quoi par « amour », « tendresse », « soin », etc ? Parce que chaque mot, chaque expression évoque un passé, une expérience ou même des souvenirs spécifiques à chacun, et peut donc, à chaque étape d’une relation amoureuse, créer de l’envie ou du blocage, ou autre. Sont nés des explorations sentimentales récentes des mots nouveaux, ayant précisément vocation à ouvrir des horizons non chargés des schémas toxiques du passé : situationship  (par analogie l'anglais relationship, la relation amoureuse et situation, terme le plus neutre possible) en fait partie. Ce qui compte le plus n’est pas de changer d’expression, mais de prendre le temps de faire parvenir à notre conscience son enjeu profond, pour soi et pour le lien amoureux que l’on désire.

Quel est votre mot préféré du champ lexical de l’amour (toute langue confondue) ?

J. N : J’aime le mot « baiser », et le vertige de tous ses contextes et emplois possibles, qui partagent a minima le contact entre deux corps ; avec un arc sémantique inouï, qui retranscrit toutes les situations et nuances émotionnelles de l’amour – depuis la pudeur, avec le contact le plus léger dit par le nom, « donner un (chaste) baiser », jusqu’à l’acte sexuel, dite par le verbe seul, plus cru. Sans oublier ses emplois verbaux plus métaphoriques, entre ironie et reconnaissance,« je te baise les mains, les pieds ».