Publié le 17.03.2026

Perturbateurs endocriniens, microplastiques : ce que dit la science sur la pollution

Air, eau, sols, alimentation : les polluants sont omniprésents dans notre environnement quotidien. Leurs effets sur la santé humaine et les écosystèmes sont aujourd’hui mieux connus, mais restent complexes à appréhender. En croisant les regards de la toxicologie et de l’écotoxicologie, la recherche s’inscrit pleinement dans l’approche One Health, qui relie santé humaine, animale et environnementale. Décryptage avec deux spécialistes de la question.

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Pollution : de quoi parle-t-on ?

La pollution correspond à une dégradation de l'environnement par des substances (naturelles, chimiques ou radioactives), des déchets (ménagers ou industriels) ou des nuisances diverses (sonores, lumineuses, thermiques, biologiques, etc.). Bien qu'elle puisse avoir une origine entièrement naturelle, elle est principalement liée aux activités humaines. 

Longtemps perçue comme un problème essentiellement environnemental, la pollution est aujourd’hui reconnue comme un enjeu majeur de santé publique. Ses effets, souvent liés à des expositions chroniques et à de faibles doses, concernent une grande diversité de pathologies et touchent l’ensemble des êtres vivants.

Xavier Coumoul, professeur de toxicologie et de biochimie à l'Université Paris Cité, rappelle l’ampleur du phénomène :

La pollution est aujourd’hui reconnue comme un facteur majeur de risque pour la santé humaine. Selon l’Organisation mondiale de la santé, plusieurs millions de décès prématurés par an sont liés à l’exposition à différents polluants. Les effets les mieux documentés concernent notamment les maladies cardiovasculaires et cardiométaboliques (infarctus, accidents vasculaires cérébraux), les maladies respiratoires (asthme, bronchites chroniques), les maladies neurologiques (neurodéveloppement, maladies neurodégénératives) et certains cancers. Ces effets résultent souvent d’expositions chroniques à de faibles doses de nombreux contaminants présents dans notre environnement, principalement en mélange. 

Xavier Coumoul, professeur de toxicologie et de biochimie à l'Université Paris Cité

​​40 000 morts par an en France liés à la pollution atmosphérique (source : Santé Publique France)

Clémentine Fritsch, chercheuse en écotoxicologie au CNRS, rappelle quant à elle les multiples facettes de la pollution :

On parle souvent en effet de pollution environnementale, mais il s’agit en réalité de pollutions avec un grand « S ». Car les différents milieux peuvent être touchés, pollution de l’air, de l’eau, et des sols et aussi le vivant, donc les chaînes alimentaires. Il existe différents types de pollution : pollution chimique, biologique, physique, pollution plastique. 

Clémentine Fritsch, chercheuse en écotoxicologie au CNRS


Une exposition quotidienne à une multitude de polluants

Particules fines, plastiques, pesticides ou encore composés chimiques industriels : les sources de pollution sont nombreuses et variées. Elles constituent ce que les scientifiques appellent désormais « l’exposome », c’est-à-dire l’ensemble des expositions environnementales au cours de la vie.

On distingue notamment :

  • Les polluants atmosphériques, comme les particules fines, l’ozone ou les oxydes d’azote issus des transports, du chauffage ou de l’industrie auxquels il faut rajouter les polluants des « intérieurs » comme le formaldéhyde ou les composés organiques volatils qui résultent des émanations de nos peintures ou de nos meubles ;
  • Les contaminants chimiques présents dans les produits industriels (par exemple, les plastifiants comme les bisphénols ou les phtalates), dans l’eau et les sols et qui peuvent ensuite contaminer la chaîne alimentaire (comme les pesticides ou les perfluorés ou PFAS) ;
  • Les plastiques et micro/nanoplastiques, de plus en plus détectés dans les écosystèmes et même dans l’organisme humain, qui peuvent véhiculer avec eux des contaminants (plastifiants).

Rencontre avec Xavier Coumoul et Clémentine Fritsch

Quelles sont aujourd’hui les principales sources de pollution qui affectent la santé et les écosystèmes ?

X. C. : Les principales sources de pollution sont liées aux activités humaines : transports, production d’énergie, agriculture, industrie ou encore production de biens de consommation.

La combustion des énergies fossiles constitue par exemple une source majeure de pollution de l’air, tandis que l’agriculture diffuse pesticides et engrais dans les sols et les eaux. L’industrie chimique et la production de plastiques introduisent également de nombreuses substances dans l’environnement, dont les effets ne sont pas toujours bien connus.

On estime ainsi que 100 000 polluants ont été introduits par l’être humain au cours de l’ère industrielle dans notre environnement, dont 70 % sont mal caractérisés tant sur le plan de leur danger que de leur exposition. Ces pollutions affectent simultanément la santé humaine (par exemple, la maladie de Parkinson), la biodiversité et le fonctionnement des écosystèmes.

On entend beaucoup parler des « perturbateurs endocriniens ». Que recouvre exactement ce terme et pourquoi est-il un enjeu majeur de santé publique ?

X. C. : Les perturbateurs endocriniens sont des substances capables d’interférer avec le système hormonal, qui régule des fonctions essentielles comme la croissance, la reproduction, le métabolisme ou le développement du cerveau.

Ces substances peuvent être présentes dans des plastiques, pesticides, cosmétiques ou matériaux du quotidien et peuvent agir à de très faibles doses, notamment lors de périodes sensibles comme la grossesse ou l’enfance.

Les perturbateurs endocriniens sont aujourd’hui associés à différents effets sanitaires potentiels : troubles de la fertilité, anomalies du développement, maladies métaboliques ou certains cancers hormonodépendants. Leur caractère diffus dans l’environnement en fait un enjeu majeur de santé publique.

Sommes-nous toutes et tous égaux face à l’exposition aux polluants ?

C. F. : Non, toutes les populations, humaines ou d’organismes vivants, ne sont pas exposées de la même manière aux polluants.

On parle souvent en effet de pollution environnementale, mais il s’agit en réalité de pollutions avec un grand « S ». Car les différents milieux peuvent être touchés : pollution de l’air, de l’eau, et des sols et aussi le vivant, donc les chaînes alimentaires. Les polluants peuvent être chimiques, biologiques ou physiques (par exemple, les nuisances sonores et lumineuses), et circuler à différentes échelles, du local au global.

L’exposition des organismes peut avoir lieu par différentes voies : contact cutané, ingestion, inhalation, transfert maternel. Ainsi au-delà de ces facteurs environnementaux liés au type de contaminants, à la géographie et aux variations des niveaux de contamination au cours du temps, l’exposition est aussi influencée par des facteurs liés aux populations et aux individus eux-mêmes.

Un enjeu majeur réside dans les expositions multiples : nous sommes le plus souvent confrontés à des mélanges de polluants, dont les effets peuvent s’additionner ou s’amplifier. C’est l’« effet cocktail ».

Caractériser l’ensemble des expositions à l’échelle de la vie est par conséquent un réel défi.

Quels sont les impacts de la pollution sur la biodiversité et les écosystèmes ?

C. F. : La pollution chimique et organique de l’environnement est l’une des neuf « limites planétaires » identifiées, ces seuils globaux qui ne devraient pas être dépassés pour ne pas compromettre l’habitabilité de la planète. En 2025, 7 des 9 limites planétaires étaient dépassées, celle de la pollution en fait partie. 

La pollution figure parmi les principales causes d’érosion de la biodiversité à l’échelle mondiale. Plus de 1 900 espèces en danger sont menacées par la pollution (agricole, industrielle, atmosphérique, par les ordures ménagères). La pollution marine par les plastiques affecte au moins 267 espèces dont 86 % des tortues marines, 44 % des oiseaux de mer et 43 % des mammifères marins. 

Le fonctionnement des écosystèmes est ainsi profondément perturbé : baisse de la fertilité des sols, altération des cycles naturels des nutriments, baisse de la production végétale et animale, diminution de la pollinisation, circulation de parasites ou pathogènes et de gènes d'antibiorésistance, diminution de la régulation naturelle des ravageurs, perturbations des ressources en eau. Ces transformations ont des conséquences directes sur les services rendus par la nature aux sociétés humaines.

En écotoxicologie, que signifie l’« écologie du stress » et que nous apprend-il sur les effets de la pollution sur les organismes vivants ?

C. F. : L’écologie du stress étudie les réponses des organismes vivants - de l’individu, aux populations et communautés - aux stresseurs environnementaux, c’est-à-dire aux perturbations environnementales. 

Elle permet d’appréhender les effets des contaminants de manière intégrée, en tenant compte des interactions entre les espèces, et leur environnement, ainsi que des différentes échelles, de la cellule à l’écosystème, du temps court au temps long.

Cette approche met en évidence que la pollution agit en interaction avec d’autres facteurs, comme les changements climatiques (vagues de chaleur, sécheresse et inondations, événements extrêmes) ou les changements d'occupation des sols (dégradation des habitats, urbanisation et déforestation, dégradation des zones humides et rectification des cours d’eau, etc). 

In fine ceci permet d’améliorer la capacité de prédiction issue des recherches et leur application pour la modélisation et l’évaluation des risques, ainsi que le développement d’outils de biosurveillance, de gestion des milieux et de conservation.

Pouvez-vous donner des exemples concrets d’impacts sur les animaux ?

C. F. : Les effets directs les plus aigus, brutaux, sont ceux qui conduisent à la mort des organismes. Par exemple par intoxication, empoisonnement direct ou secondaire, ou lorsque l’estomac empli de plastiques les animaux ne peuvent plus se nourrir. 

D’autres effets moins visibles mais pernicieux affectent les animaux. On parle alors d'effets « sub-létaux »  : perturbations du métabolisme énergétique, baisse des capacités de reproduction, troubles du comportement, affaiblissement du système immunitaire ou encore effets sur plusieurs générations.

Lorsque la vie des sols est touchée, des fonctions essentielles à tous les autres organismes y sont impactées. Des impacts sur la végétation entraînent une disparition des habitats essentiels comme ressource d'alimentation et comme refuges, pour la nidification et la reproduction, et pour la régulation thermique. Les effets de cascade dans les chaînes alimentaires peuvent aboutir à une extinction des prédateurs et ainsi une déstabilisation du fonctionnement naturel de régulation des populations, mais aussi une plus forte vulnérabilité aux agents responsables de maladies, dont certains peuvent être transmissibles aux animaux de rente ou à l'humain. 

Des déséquilibres écologiques majeurs, voire des déclins de populations et une érosion de la biodiversité, peuvent être observés.

Comment l’approche One Health aide-t-elle à mieux comprendre ces phénomènes ?

X. C. : L’approche One Health repose sur l’idée que la santé humaine, la santé animale et celle des écosystèmes sont étroitement liées.

La pollution illustre parfaitement cette interdépendance : une substance chimique libérée dans l’environnement peut affecter les écosystèmes, contaminer la chaîne alimentaire et impacter la santé humaine.

En réunissant différentes disciplines comme la médecine, l'écologie, la toxicologie ou les sciences de l'environnement, l'approche One Health permet de mieux comprendre ces interactions complexes et d’anticiper les risques. L’idée est de mettre en lumière l’enchainement des événements potentiels.

En France, plusieurs programmes de recherche et agences travaillent déjà dans cette logique, notamment autour de l’exposome, qui vise à étudier l’ensemble des expositions environnementales et leurs effets sur la santé.

Comment la recherche permet-elle aujourd’hui de mieux mesurer ces impacts ?

X. C. : Les scientifiques disposent aujourd'hui d’outils de plus en plus sophistiqués pour étudier les effets des polluants.

Les approches dites « omiques » (génomique, métabolomique, protéomique) permettent d’identifier les modifications biologiques induites par certaines expositions. Par ailleurs, des méthodes issues de la toxicologie moderne et des modèles informatiques permettent de mieux prédire les effets de nombreuses substances. Des outils basés sur l’intelligence artificielle permettront probablement à terme de mettre en lumière les interactions entre les polluants et leurs cibles ou de reconstituer l’enchainement des événements potentiels dans l’approche One Health.

Les approches d’exposomique visent à mesurer simultanément un grand nombre de contaminants dans l’environnement ou dans l’organisme humain afin de mieux comprendre les effets des expositions multiples et cumulées.

Comment la France se situe-t-elle face aux autres pays en matière d’exposition aux polluants et de politiques de réduction de la pollution ? 

X. C. : La France fait partie des pays européens qui ont mis en place des politiques relativement avancées de surveillance et de régulation des substances chimiques, notamment dans le cadre des réglementations européennes comme REACH.

L’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail) est une des agences européennes les plus proactives en matière d’évolution de la réglementation pour mieux couvrir les risques sanitaires et environnementaux. Des programmes de recherche importants existent également pour mieux comprendre les effets des polluants sur la santé et l’environnement. Sur le plan politique, une loi du 27 février 2025 instaure de nouvelles mesures de protection vis-à-vis des substances perfluoroalkylées et polyfluoroalkylées (PFAS). Cette réglementation prévoit l’interdiction progressive de certains produits contenant des PFAS depuis le 1ᵉʳ janvier 2026.

Cependant, comme dans beaucoup de pays industrialisés, les populations restent exposées à une grande diversité de contaminants. Des débats polarisants existent vis-à-vis de certaines molécules emblématiques comme le glyphosate ou les néonicotinoïdes. Outre la gestion d’un nombre très élevé de substances, une des difficultés principales réside dans l’évaluation des effets combinés de multiples polluants.

Au niveau individuel, que peut-on faire pour réduire son exposition aux polluants et contribuer à limiter leur production ?

X. C. : Certaines actions simples permettent de réduire son exposition : aérer régulièrement les logements, limiter l’usage de pesticides domestiques (interdits à la vente dans les jardineries mais pas les grandes surfaces), privilégier certains matériaux ou produits moins émissifs, diversifier son alimentation, réduire ses achats de produits alimentaires ultra transformés, les emballages, des pratiques qui conduisent à de plus fortes consommations (ex : températures de cuisson excessives, réchauffage des aliments dans des barquettes en plastique…).

Mais la pollution reste avant tout un enjeu collectif et systémique. Les choix en matière d’agriculture, d’énergie, d’aménagement ou d’industrie sont déterminants pour réduire les émissions à la source.

La recherche, les politiques publiques et l’innovation sont donc essentielles pour construire des solutions durables.