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Le projet de loi de programmation de la recherche 2021-2030

LPR : discours de Frédérique Vidal à l'Assemblée nationale

Projet de loi de programmation de la recherche

Frédérique Vidal, ministre de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Innovation a prononcé, à l'Assemblée nationale, lundi 21 septembre 2020, un discours en ouverture des débats sur la loi de programmation de la recherche.

Discours - 1ère publication : 21.09.2020 - Mise à jour : 22.09.2020
Frédérique Vidal

SEUL LE PRONONCE FAIT FOI

J'ai l'honneur de vous présenter aujourd'hui le projet de loi de programmation pour la recherche pour les années 2021 à 2030.


L'occasion de parler de science au Parlement n'est pas si fréquente, cela fait 14 ans qu'aucun texte comparable n'a été débattu devant la représentation nationale. La révision des lois de bioéthique nous en a offert récemment l'opportunité, mais sous un angle bien particulier : celui de la concordance entre les avancées de la recherche et les attentes de la société.


Venir parler de la recherche au Parlement, c'est, au fond, revenir à l'essence même de la démocratie. Qu'est-ce qui fonde en effet la vitalité du débat public et la légitimité de la délibération collective sinon le partage d'un socle commun de connaissances et l'exercice de la raison ?


La science est rarement débattue pour elle-même et pourtant, toutes les discussions que vous menez chaque semaine, Mesdames et Messieurs les députés, se déroulent dans un hémicycle qui n'est pas sans rappeler un amphithéâtre universitaire, sous le regard de la communauté savante de l'Ecole d'Athènes de Raphaël, tout récemment restaurée et réinstallée sur ce mur derrière moi, qui invite à la recherche de la vérité.


Au-delà des éminents savants qu'elle campe, cette reproduction des Gobelins nous dit quelque chose d'important et d'inaltérable sur ce qu'est une communauté scientifique ; on y voit ce qui fait, encore aujourd'hui, sa force et sa vitalité : un brassage de disciplines et de personnalités, des temps entremêlés de réflexion solitaire, de travail collectif, d'enseignement aux jeunes générations et de controverses entre pairs, une véritable agora au service de la cité.


La République a su tisser avec ses savants un lien particulier.


Notre communauté de l'enseignement supérieur et de la recherche fait notre fierté et pour cause, si notre pays sait encore aujourd'hui faire avancer le front de la connaissance dans tous les domaines, c'est d'abord et avant tout grâce à leur engagement sans faille, leur passion de la connaissance et leur sens du service public.


Ce fonctionnement intime de la recherche, cette science en train de se faire, nous l'avons vue à l'œuvre durant la phase la plus aigüe de la crise sanitaire déclenchée par l'épidémie de Covid 19. Partout en France, toutes celles et ceux qui font vivre la recherche se sont mobilisés. Je songe naturellement aux chercheurs de REACTing, à ceux de l'Institut Pasteur qui ont séquencé le génome du virus en un temps record, à ceux de INRIA qui ont développé Stop Covid mais également aux centaines d'équipes mobilisés à travers l'Agence Nationale de la Recherche et cela partout sur le territoire, dans nos universités et nos organismes nationaux.


Je tiens solennellement à leur rendre hommage devant vous aujourd'hui. Et avec eux, je souhaite également remercier toutes celles et ceux qui sont depuis déjà plusieurs mois engagés pour garantir la continuité du service public de l'enseignement supérieur et de la recherche en menant une rentrée universitaire marquée par la crise sanitaire. Leur engagement est décisif car c'est en ce moment même, dans les amphithéâtres, les laboratoires, les salles de T.D., les bibliothèques que se joue l'émergence des nouvelles générations de scientifiques qui feront le devenir de notre pays pour les prochaines décennies.

Et pourtant, malgré l'engagement de nos scientifiques, malgré notre histoire, malgré nos institutions scientifiques robustes, notre recherche étouffe. Il y a 20 ans, la Stratégie de Lisbonne fixait comme cap l'horizon de l'année 2010 pour atteindre 3% du P.I.B. dédié à la recherche. Le compte n'y est pas. Dans les universités, dans les organismes, au cœur des laboratoires, le constat est connu, il est partagé : nous pouvons parler d'une décennie perdue.


Derrière les réformes d'appareil et de structures, ce qui s'est joué ces vingt dernières années, c'est la diminution continuelle du nombre d'inscriptions en doctorat. C'est le tarissement des recrutements et la baisse d'attractivité de tous les métiers de la recherche publique en France. Mais la France demeure malgré tout une grande Nation scientifique grâce à l'héritage des choix courageux qui ont été fait depuis la création du C.N.R.S. jusqu'à la loi Chevènement mais aussi et surtout grâce à l'engagement des femmes et des hommes qui ont su faire vivre notre recherche malgré la sécheresse des financements et le manque de reconnaissance à l'endroit de leur travail.


Evidemment, il y a eu des tentatives pour inverser la tendance : la loi Goulard ou la stratégie nationale de la recherche qui se sont l'une comme l'autre échouées sur la digue des réalités. En 2010, le budget dédié à la recherche publique en France, dans le périmètre de la programmation, les programmes 150, 172 et 193 étaient de 11,42 milliards d'euros. En 2016, c'était 11,52 milliards, soit presque une décennie de stagnation dans un monde scientifique qui, lui, change et qui ne nous a pas attendu.


La lassitude et parfois la colère exprimée par certaines franges de la communauté scientifique trouvent là leurs racines profondes. Notre communauté scientifique se sent incomprise et parfois abandonnée. Beaucoup de livres blancs, beaucoup de plans de recrutements, beaucoup de réformes de structures et pas assez d'investissements. Pas assez de moyens, pas assez de visibilité, trop peu de temps pour la recherche, trop de peu de postes et des charges administratives toujours plus lourdes.

Aujourd'hui, nous ne pouvons plus reculer. Nous sommes dos au mur.


Malgré la crise économique et sociale qui se profile, garantir l'avenir de notre pays, sa prospérité comme sa promesse d'émancipation républicaine, exige de nous un effort sans précédent afin de redonner à notre recherche les leviers pour relever les défis scientifiques de notre temps et de l'avenir. Face à des pays qui ont su ces dernières années aller au bout des choix qui les conduisent aujourd'hui à avoir une politique de recherche ambitieuse au plan international, nous devons nous affirmer et tenir notre rang. Par nature, la connaissance n'a pas de frontière et la recherche est internationale et cosmopolite et pourtant : il n'y a pas de grand pays sans une grande recherche. Pas d'économie prospère sans une recherche dynamique. J'irai même plus loin : à l'heure du risque sanitaire global, de l'intelligence artificielle et du quantique pour ne citer que cela, il n'y a pas de pays souverain sans une recherche portée au meilleur niveau international.


Le Président de la République a décidé de prendre ce défi à bras le corps. Depuis 2017, le Gouvernement a soldé les comptes du passé : le milliard d'euros de dettes contracté auprès de l'ESA est remboursé, nous avons redonné des moyens à l'A.N.R. pour lui permettre de sortir du marasme dans lequel elle a été laissée, nous avons initié une politique constante de renforcement des moyens des laboratoires et surtout, nous avons travaillé à créer des leviers nouveaux pour mobiliser et mieux financer notre recherche qu'il s'agisse des programmes prioritaires de recherche ou des plans présidentiels, je songe tout particulièrement au plan IA annoncé en avril 2018 par le Président de la République.


Il s'agit aujourd'hui, devant la représentation nationale de commencer un nouveau chapitre. Le cycle de l'appauvrissement de la recherche est derrière nous. Le Président de la République l'a annoncé le 19 mars dernier, le gouvernement a fait le choix d'engager 25 milliards d'euros supplémentaires au cours des 10 prochaines années pour restaurer notre souveraineté scientifique. En 2030, le budget annuel consacré à la recherche sera supérieur de 20% à celui de 2020 soit 5 milliards d'euros consolidés supplémentaires. Ce qui se joue, à travers la programmation des financements de la recherche que j'ai l'honneur de venir vous présenter, c'est bien de tracer les perspectives pour la prochaine décennie mais surtout de donner aux organismes et aux universités des moyens et des outils nouveaux afin de faire émerger les prochaines générations de scientifiques dont notre pays a besoin.


Cette programmation, c'est d'abord le produit d'une large concertation. Depuis plus de trois ans, je suis allée à la rencontre des femmes et des hommes qui font la recherche de ce pays. Je suis allée à leur rencontre dans leurs établissements, dans leurs laboratoires. Trois groupes de travail ont été constitués, certains d'entre vous y ont participé activement. Une consultation a permis de recueillir près d'un millier de contributions issues de plus de la moitié des laboratoires de ce pays. Chose inédite, 17 instances ont été consultées avant la présentation du projet de loi en Conseil des ministres. Tous les avis ont été rendus mais surtout, c'est le texte qui a été adopté par le CNESER le 19 juin dernier, c'est-à-dire le 2e projet de loi jamais adopté par cette instance après la loi Orientation et réussite des étudiants.


Ce que j'en ai retiré, c'est que l'Etat a un devoir de vérité vis-à-vis de la communauté scientifique. Les étagères de mon ministère sont pleines de programmations idéales qui se sont d'autant plus affranchies des réalités que notre recherche traversait une décennie de sécheresse budgétaire. Les avis du CESE y figurent en bonne place.


Mon engagement, c'est celui de proposer une programmation du réel. Une programmation soutenable, atteignable et réaliste. Une programmation dont nous allons poser les jalons afin qu'elle puisse prospérer au-delà du temps institutionnel et politique. Nous pouvons nous le permettre et j'en suis d'autant plus convaincue après les débats en commission : le consensus politique est là, nous sommes tous partisans de la nécessité de redonner des moyens à nos chercheurs. Il ne tient donc qu'à nous d'installer le cadre qui, au cours des prochaines années nous permettra de réaffirmer la place centrale jouée par la recherche dans notre pays.


En soumettant aujourd'hui le projet de loi de programmation de la recherche à la représentation nationale, le Gouvernement propose, au fond, à notre pays de faire un choix : le choix de l'anticipation plutôt que de la réaction, le choix de la clairvoyance contre la tentation de la facilité, le choix de maîtriser notre destin plutôt que de nous soumettre à la pression de l'actualité ou d'autres nations. Faire ce choix, c'est conforter la robustesse de notre démocratie en l'aidant à tenir ses promesses : un avenir pour notre jeunesse, une société plus solidaire, plus indépendante et plus écologique pour nos concitoyens.


Au service de cette ambition, la programmation portée par le présent projet de loi est soutenue par quatre piliers : réinvestir massivement dans notre recherche publique pour relever les grands défis scientifiques qui nous attendent à la frontière des connaissances, restaurer l'attractivité des métiers scientifiques, rendre toute sa place à la science dans notre société et simplifier « à hauteur de paillasse » la vie de toutes celles et ceux qui font vivre la science dans notre pays.

Le premier pilier, ce sont des moyens massifs et inédits pour faire avancer le front des connaissances dans toutes les directions.


C'est au croisement de la zoologie et de l'archéologie que nous avons compris les mécanismes de diffusion de la peste noire à la fin du moyen âge. C'est en découvrant par hasard des micro-organismes vivant dans les geysers que nous saurons peut-être faire une percée, demain, face à certaines maladies rares. La complexité de la question climatique implique d'associer dans une approche holistique toutes les disciplines, les outils et méthodes des sciences humaines et sociales notamment s'y révèlent indispensables.


La recherche n'est pas une solution miracle qu'on active que ponctuellement, dans l'urgence : c'est une œuvre de patience et de long terme, un processus continu et global dont il ne faut jamais rompre le fil sous peine de se trouver, un jour ou l'autre, fort démunis pour assurer notre avenir ; car nul ne peut prédire ce qu'il nous réserve, ni d'où surgira l'imprévu. La sérendipité est au cœur de la démarche scientifique, c'est-à-dire savoir reconnaitre la connaissance là où elle est plutôt que là où l'on pense la trouver. La prochaine crise que nous aurons à traverser est une inconnue. Si nous voulons nous donner toutes les chances de la comprendre et de la dépasser, nous devons cultiver l'ensemble du champ des savoirs, sans faire d'impasse, pour y puiser, le moment venu, les solutions les plus pertinentes aux questions les plus inattendues.


Faire de la science un pilier de notre démocratie et un moteur de notre société, c'est confier à la recherche une grande responsabilité. Si nos scientifiques, héritiers d'une longue tradition d'excellence, ont les capacités de l'assumer, ils n'en ont pas les moyens.


Pour cela, l'ambition de la programmation est claire. C'est d'abord et avant tout une loi de moyens. 25 milliards d'euros supplémentaires pour atteindre les 3% du P.I.B. consacrés à la recherche en 2030. C'est le plus grand mouvement d'investissement en faveur de la science depuis la fin des années 1950. Cette programmation garantie la liberté d'action de nos chercheurs.


C'est pour cela que le Gouvernement a fait le choix d'une programmation libre et non fléchée, transversale par ce que c'est dans le croisement des disciplines que nous saurons trouver les réponses aux enjeux des prochaines années. Un seul exemple, en matière de santé, il ne s'agit pas seulement de renforcer les moyens des chercheurs en médecine ou en biologie. Il s'agit d'avoir une approche globale des questions de santé et pour cela, toutes les facettes de notre recherche doivent être mobilisés, des sciences humaines et sociales aux sciences technologiques.


Garantir cette interdisciplinarité, c'est renforcer voire créer un lien nouveau au sein même des équipes de recherche. C'est mettre un terme aux fausses oppositions. En 2006, on parlait dans cet hémicycle de mettre fin à l'opposition entre recherche fondamentale et recherche appliquée. Aujourd'hui, il s'agit bien de mettre fin à l'opposition stérile entre financement sur appel à projet et financement de base. Notre recherche ne souffre pas d'un excès d'appel à projet, elle souffre d'un manque de financement général.


L'A.N.R. jouera ainsi un rôle central dans les prochaines années, c'est tout l'objet de l'article 12. Il n'y a pas de grand pays scientifique sans une grande agence de recherche et les objectifs sont très clairs : porter le taux de succès à l'A.N.R. à 30% et le taux de la part supplémentaire, libre d'usage, nommée préciput à 40%. Derrière ces chiffres, ce dont il s'agit, c'est de permettre à toutes les équipes dont le projet est scientifiquement robuste d'avoir un réel accès aux financements de l'A.N.R., y compris dans le cadre d'appels à projets blancs ouverts à toutes les disciplines. Ce dont il s'agit, c'est aussi de mieux prendre en compte les besoins de chacun, notamment dans les sciences très fondamentales ou dans les sciences humaines et sociales. Avec la nouvelle règle de répartition de cette part supplémentaire, la programmation permettra de récompenser réellement tous ceux qui participent de la réussite d'une équipe lauréate d'un appel à projet, à savoir tout le laboratoire et l'ensemble de la communauté de son établissement.


Cette transformation profonde de l'A.N.R. portée par la programmation permettra ainsi à chaque université de voir ses moyens de bases renforcés globalement tout en disposant des leviers pour construire sa signature en matière de politique de recherche. Au terme de cette loi, plus de 450 millions d'euros de crédits de base supplémentaires seront redistribués aux laboratoires via ce dispositif repensé et cela sans prendre en compte le réarmement des moyens des organismes et des universités à travers la mise en place de contrats d'objectifs et de moyens. Dès l'an prochain, s'y ajoutera une augmentation de 10% du budget récurrent des laboratoires, qui sera portée à 25% en 2023.


Il ne s'agit pas de concentrer les moyens dans quelques établissements phares ou au profit de quelques chercheurs dont les recherches sont dans l'air du temps, mais bien de permettre à chacun, à chaque territoire de construire son chemin vers une politique de recherche rayonnante au meilleur niveau mondial.

Ce projet de loi, j'ai déjà eu l'occasion de l'affirmer, n'est pas une réforme de structure. C'est un texte au plus près de la communauté, pour la communauté. C'est pour cela que le 2e pilier de la programmation a pour ambition une nouvelle donne dans l'attractivité des carrières scientifiques.


Car la priorité de ce projet de loi, c'est aussi de mieux valoriser les personnels et les carrières scientifiques. Notre pays reconnaît mal leur talent et ce que nous leur devons. La rémunération n'est pas une question triviale : elle dit beaucoup des priorités de la Nation, et ce que dit le salaire qui est versé actuellement à nos personnels de recherche n'est pas à la hauteur du travail fourni ni à même d'encourager les jeunes générations à prendre la relève.


A cet égard, la programmation ouvrira le plus grand plan de revalorisation des personnels de recherche depuis plusieurs décennies. Plus de 2,5 milliards d'euros y seront consacrés au cours des 7 prochaines années, c'est sept tranches cumulatives de 92 millions d'euros chaque année, soit 644 millions par an de plus en 2027, pour mettre un terme aux différences indemnitaires entre les différents corps du ministère avant d'engager une phase de convergence qui permettra enfin aux personnels qui font vivre la recherche d'être traités avec la même considération que les autres agents de l'Etat à l'horizon 2030.


Le dialogue social est au cœur de cette démarche. Le 31 aout dernier, j'ai présenté aux organisations syndicales un projet d'accord sur les perspectives en matière de carrières et de rémunérations ouvertes par la programmation.


Ce qui est mis sur la table de négociations, c'est un effort sans précédent pour revaloriser tous les personnels qui font vivre la recherche en France. Derrière ce mouvement pour plus de justice et de reconnaissance dans les rémunérations, ce qui est en jeu, ce sont des choses très concrètes : en 2021, les maitres de conférences seront revalorisés de près de 1000 euros. Les chargés de recherche, de 1300 euros en moyenne. Je m'y suis engagée, il n'y aura pas d'inversion de carrière : 26 millions d'euros y sont consacrés pour augmenter les rémunérations de toutes celles et ceux qui ont été intégré dans les corps des chargés de recherche et des maitres de conférences ces dernières années.


Si nous voulons garantir l'avenir de notre recherche, il nous faut envoyer un signal très clair et très fort aux nouvelles générations, qui hésitent à faire le choix d'une carrière scientifique. La programmation de la recherche, c'est le premier plan pour redonner toutes ses lettres de noblesse au 3e cycle. Convaincre un étudiant en master de se lancer dans un doctorat quand ce diplôme débouche sur un avenir incertain n'est pas une chose aisée.


A rebours de ce saut dans l'inconnu, ce projet de loi prévoit de sécuriser les premiers pas dans la recherche, en augmentant de 20% le nombre de contrats doctoraux, en systématisant et en rehaussant leur financement de 30%, et en créant un contrat post-doctoral public et privé pour faciliter la transition vers un poste pérenne. Le nombre de bourses CIFRE sera augmenté de 50%. Naturellement, les enseignants du secondaire qui poursuivent un projet doctoral n'auront pas à choisir entre leur service d'enseignant et un contrat doctoral. Pour tous les autres, nous travaillerons avec les collectivités territoriales et les associations afin que toutes celles et ceux qui le souhaitent, dans toutes les disciplines puissent trouver une solution de financement pour les accompagner tout au long du 3e cycle.


Dans la même logique, l'entrée dans la carrière des jeunes chercheurs sera soutenue : les chargés de recherche et les maîtres de conférence ne seront plus recrutés en dessous de 2 SMIC et ils bénéficieront d'un accompagnement de 10 000 euros en moyenne pour démarrer leurs travaux. Par ailleurs, leurs perspectives de carrière seront améliorées grâce à un travail de fond sur les mécanismes de promotion dans les corps de directeurs de recherche et de professeurs des universités.


Parallèlement, d'autres voies de recrutement pourront être proposées par les établissements qui le souhaitent pour attirer des profils différents, au parcours atypique ou aux compétences rares et donc très disputées sur le plan international. Avec la création des chaires de professeurs juniors, nous donnons à nos établissements les moyens de jouer à armes égales avec les grandes nations scientifiques. Je veux le redire ici clairement : les chaires de professeur junior ne remplaceront pas les emplois statutaires, elles seront une autre voie pour y accéder et viendront en plus. Elles ne rétréciront pas l'horizon des uns pour élargir celui des autres, elles ouvriront le champ des possibles pour tous, et c'est en gage de ce principe que j'ai décidé, en concertation avec les organisations syndicales, que chaque recrutement sur une chaire de professeur junior devra être accompagné d‘au moins une promotion d'un maître de conférence dans le corps des professeurs des universités.


Consolider, diversifier et ouvrir les collectifs de recherche : tel est aussi l'objectif de ce projet de loi. Parallèlement à la création de ces chaires de professeurs juniors, il prévoit de garantir le niveau de recrutement des enseignants chercheurs et des chercheurs indépendamment des besoins liés à la démographie étudiante et de créer près de 5 200 emplois pérennes supplémentaires, y compris dans le champ du soutien technique à la recherche. Ces postes supplémentaires sont aujourd'hui indispensables pour répondre au manque d'ingénieurs, de techniciens et de personnels administratifs dont souffrent nos laboratoires.


Leurs savoir-faire sont aussi essentiels au développement des projets de recherche, et nous devons mieux les valoriser et les préserver.


La création du C.D.I.de mission scientifique participe de cette ambition. Quand, aujourd'hui, un laboratoire recrute un technicien pour la réussite d'un projet de recherche, il est bien souvent contraint de s'en séparer avant le terme du projet, faute de pouvoir renouveler son C.D.D.. Tout le monde ressort perdant. En synchronisant la durée du projet et la durée du contrat, le C.D.I. de mission scientifique s'inscrit dans une stratégie gagnant-gagnant : les laboratoires conservent les compétences dont ils ont besoin et les personnels sont mieux protégés de la précarité. Trop souvent, j'ai vu ces personnes qui ont de l'or dans les mains quitter leurs équipes. Ils bénéficieront désormais de toutes les garanties du C.D.I. de droit public et des droits qui y sont associés. Je n'ai pas peur de le dire, le C.D.I. de mission scientifique est un immense progrès social et ce nouveau contrat permettra de changer la vie de milliers d'agents dans les prochaines années.

Le C.D.I. de mission scientifique se veut une réponse concrète à un problème concret, et en cela, il illustre parfaitement l'esprit du troisième pilier de ce projet de loi : faciliter la vie des laboratoires pour mieux redonner du souffle à notre recherche.


La recherche vit de deux ingrédients essentiels : le premier c'est le talent, et je vous ai exposé ce que nous prévoyons pour les valoriser et les attirer. Le second c'est le temps. Or nos laboratoires sont aujourd'hui asphyxiés sous le poids des contraintes administratives et juridiques, et nos chercheurs voient le temps dédié à leurs travaux se réduire comme peau de chagrin. C'est pourquoi cette programmation amorce un vaste chantier de simplification, débordant très largement du cadre législatif pour aller lever, avec pragmatisme, des difficultés qui grèvent le quotidien de nos laboratoires. Cela passe par des choses en apparence très modestes, comme par exemple, la suppression de l'autorisation administrative préalable au cumul d'activités. Derrière la suppression de ce formulaire, il y a la transition vers cette recherche moins bureaucratisée, vers cette administration plus moderne, au service des missions académiques.


Je suis convaincue que les grandes lois, celles qui changent réellement les choses, sont celles qui sont aussi capables de décliner l'ambition qu'elles portent jusque dans les plus petits détails de la vie sur le terrain.


Redonner du temps et de la liberté à la recherche, c'est aussi introduire dans la carrière des enseignants-chercheurs plus de respirations, plus de périodes exclusivement consacrées à leurs recherches, grâce à l'augmentation du nombre de congés pour reconversion thématique, l'augmentation des capacités d'accueil de l'Institut universitaire de France ou encore des délégations au C.N.R.S..


Redonner du temps et de la visibilité aux chercheurs, c'est adosser à l'A.N.R. un portail unique pour référencer tous les appels à projets, synchroniser leurs calendriers, harmoniser les cahiers des charges, simplifier leurs procédures pour rendre aux chercheurs le temps qui leur a été pris en formulaires et dossiers à remplir ces dernières années et trop souvent pour peu de résultats.


Mesdames et Messieurs les députés, ce temps, ce budget, cette visibilité rendus à la recherche, ce sont les moyens que notre pays se donne pour envisager les prochaines décennies avec confiance et enthousiasme. D'autres ministres l'ont dit avant moi, ici-même : l'investissement dans la recherche n'est pas un investissement comme les autres. C'est notre passeport pour l'avenir. C'est notre meilleure chance parce qu'elle n'est pas affaire de hasard, mais de connaissance. Cette conviction, il ne suffit plus de la clamer haut et fort, le Parlement a désormais un outil pour faire partager cette ambition d'optimisme à l'ensemble de la société et la traduire dans le quotidien de nos concitoyens.

C'est pourquoi ce projet de loi entend remettre la recherche au cœur de la vie sociale culturelle et économique de notre pays. Cette ambition, qui est le troisième axe que je voulais évoquer, forme en réalité la clé de voûte de ce texte.


La recherche, parce qu'elle éclaire le monde, est en soi un engagement sociétal très fort qui n'a pas besoin d'autre sens ni d'autre justification que la production de connaissances. A condition toutefois que ce savoir déborde le laboratoire pour circuler très largement au sein de la société. La science ouverte, le partage des données, la formation en sont des canaux privilégiés, mais ils sont loin d'épuiser à eux seuls toute la fécondité de la recherche. L'innovation, la culture scientifique, technique et industrielle, l'implication de citoyens dans les activités de recherche sont des voies qui doivent aujourd'hui être davantage empruntées, parce que c'est ainsi que la science pénétrera notre quotidien, nourrira le débat public et stimulera la croissance de nos entreprises. Plus que jamais, la science, la communauté scientifique, doivent aller au-devant de la société. Et la société, revendiquer sa place auprès des scientifiques. Chacun a tout à y gagner.


Ce que la recherche gagne au contact du citoyen et du monde économique, ce sont des questions nouvelles à identifier, des problèmes à résoudre, des pistes à explorer, une réflexivité nouvelle, un regard nouveau.


Ce que l'entreprise gagne au contact de la recherche publique, c'est une culture d'innovation plus ambitieuse, tournée vers la rupture davantage que vers l'amélioration de l'existant. Dans la perspective de relance économique et de renouveau industriel de notre pays, nos entreprises ont besoin de ce regain de créativité et d'audace. Il est donc essentiel que leurs relations avec la recherche publique changent d'échelle durant la prochaine décennie. C'est pourquoi le projet de loi prévoit de stimuler la recherche partenariale en doublant les financements de l'ANR consacrés aux chaires industrielles, aux laboratoires communs et aux instituts Carnot, et en augmentant de 50% le nombre de thèses CIFRE. Afin d'inciter les entreprises à venir chercher dans les campus les ingrédients de leurs futurs succès, le texte propose de labelliser les sites qui auront su rendre leur offre de transfert plus lisible et réduire leurs délais de contractualisation. Inversement, afin d'encourager les chercheurs et les enseignants chercheurs à créer une entreprise ou à participer à son développement, le texte facilite les mobilités, institue un véritable contrat doctoral en entreprises et ouvre une voie Innovation à l'I.U.F..


De la même manière, le dialogue et les interactions entre la science et la société doit redoubler d'intensité. Ce que les citoyens gagnent au contact de la recherche, ce sont des outils pour mieux penser le monde. Or aujourd'hui, force est de constater que si la science a bien le statut de bien commun, elle est loin d'en avoir acquis la familiarité et d'avoir trouvé sa place dans tous les foyers et tous les esprits. Pour que cela change, il est essentiel que son corpus de savoirs soit plus accessible, et que sa méthode, fondée sur l'expérimentation et la controverse, soit mieux comprise ; mais en retour il est tout aussi essentiel qu'elle soit plus à l'écoute de la société et qu'elle implique davantage les citoyens dans ses orientations. Afin de favoriser ce double mouvement, le projet de loi prévoit notamment de favoriser les recherches participatives, d'accélérer la diffusion de la culture scientifique, de développer des opérations de proximité du type "un chercheur par classe" et d'engager un travail pour une meilleure reconnaissance de cette mission dans les carrières des personnels et les projets de recherche.


Ce lien entre la science et la société est une artère vitale de notre démocratie.


Nous avons besoin d'avoir la science en partage, parce qu'elle est ce noyau commun à partir duquel nous pouvons nous rassembler, débattre pour comprendre la complexité du monde qui nous entoure et décider en nous appuyant sur des faits plutôt que sur des opinions et sur une démarche rationnelle plutôt que sur des élans passionnels.


Il faut faire science pour faire société, il faut faire science pour faire bloc, comme nous l'aura appris la crise que nous traversons.


Débattre, à travers cette loi de programmation, de la recherche que nous voulons, c'est aussi débattre, au fond, de la démocratie que nous voulons, et je sais combien vous êtes attachés, Mesdames et Messieurs les députés, à la rendre toujours plus forte, toujours plus ouverte, toujours plus créative.


Je ne doute pas que cette exigence fixera le cap des débats qui s'ouvrent aujourd'hui et permettra d'élaborer d'une loi ambitieuse, porteuse de confiance dans notre recherche et d'inspiration pour notre pays.


Je vous remercie.

1ère publication : 21.09.2020 - Mise à jour : 22.09.2020
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