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Conférence de Putrajaya (Malaisie), sur la biodiversité et les services écosystémiques

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Valérie Pécresse - Conférence de Putrajaya

Valérie Pécresse a participéle 10 novembre 2008 à la conférence de Putrajaya (Malaisie), sur la biodiversité et les services écosystémiques. A cette occasion, elle a soutenu l'élaboration d'une plate-forme science-politique intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques, qui s'intitulerait IPBES (Intergovernmental science-policy platform on biodiversity and ecosystem services). Cette plate-forme aurait pour compétences la réalisation d'un suivi des tendances et des nouveaux résultats scientifiques et l'alerte des organisations et les gouvernements au sujet des questions et des menaces émergentes pour leur permettre de réagir en temps voulu; elle serait également chargée de catalyser les connaissances et de fournir un soutien politique et une communication. La Ministre a proposé que la France accueille le secrétariat du futur IPBES à Paris, au Musée de l'homme, pour lui permettre de commencer ses travaux dès 2009.

 

Discours - 1ère publication : 10.11.2008 - Mise à jour : 14.11.0008
Valérie Pécresse

Valérie Pécresse - Conférence de Putrajaya

 

Monsieur le Ministre des Ressources naturelles et de l’Environnement de Malaisie, Datuk  DOUGLAS UGGAH EMBAS
Monsieur le Président de la conférence des États parties à la Convention sur la diversité bio¬logique,
Monsieur le Directeur exécutif du Programme des Nations unies pour l’Environnement,
Monsieur de représentant de l’Université des Nations unies,
Mesdames et Messieurs les Ministres
Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs
Mesdames et Messieurs
Mesdames et Messieurs,

Permettez-moi tout d’abord de remercier le gouvernement malaisien et le PNUE pour leur engagement dans l’organisation de cette conférence qui, j’en suis sûre, marquera un mo¬ment fort de la  mobilisation des États en faveur de la biodiversité.  Permettez-moi aussi de vous dire la joie qui est la mienne d’être à vos côtés ce matin, pour vivre un moment rare : au¬jourd’hui, nous allons en effet témoigner de la volonté partagée par les nations du monde d’agir pour préser¬ver l’infinie richesse de notre planète.

Nous allons faire bien plus que porter témoignage d’une volonté commune, nous allons, si vous le voulez, commencer à agir, en donnant naissance à l’outil scientifique dont nous avons besoin pour prendre rapidement les bonnes décisions, celles qui s’imposent si nous voulons, demain, mettre un terme à la triste litanie des espèces en voie de disparition, qui, jour après jour, ne cessent de se multiplier.

Nous allons agir et les décisions que nous allons prendre seront historiques : jamais, dans la courte histoire de notre espèce, il n’y eut en effet de menace plus brûlante que celle qui pèse à présent sur nous ; jamais, nous n’avons eu de meilleure raison d’agir ensemble, au nom de l’intérêt commun de l’humanité.

Nous allons agir et les décisions que nous allons prendre s’imposeront à nous avec un de¬gré d’exigence que nous n’avons jamais connu : parce qu’il en va, tout simplement, de l’avenir de l’espèce humaine, qui se confond à présent avec celui de la nature tout entière.

Car notre sort ne sera pas différent de celui des espèces qui nous entourent.

Sur les épaules des hommes, il pèse donc une responsabilité singulière : une responsabilité vis-à-vis de nous-mêmes et de tous nos semblables, dont nous ne devons pas mettre en péril la survie ; mais également une responsabilité envers la nature tout entière, dont nous ne pouvons espérer nous affranchir, mais que nous ne pouvons détruire, au risque de nous détruire nous-mêmes. 

* * *

C’est à cette double responsabilité que nous avons manqué.

Longtemps, il est vrai, nous ne nous savions pas : les connaissances nous manquaient, de même que les instruments nécessaires pour mesurer l’étendue des dégâts que nous cau¬sions.

Puis s’est imposée peu à peu l’impression que nous étions en train de détruire une part de no¬tre monde et d’effriter jour après jour la biodiversité qu’il accueille. Les chercheurs ont alors commencé à nous donner une image plus précise des dégâts et à découvrir les causes, si sou¬vent humaines, qui nous conduisaient vers un désastre sans précédent.

Le temps des premières prises de conscience, rappelons-le, nous l’avons vécu ensemble, en nous réunissant à Paris, au siège de l’UNESCO, il y a maintenant près de quatre an¬nées ; la France était alors aussi fière et heureuse de vous accueillir que la Malaisie l’est à son tour aujourd’hui.

Pour la première fois, ce que chacun de nous pouvait dire et affirmer de son côté, nous l’avons dit et affirmé ensemble à Paris.  Tout au long de cette semaine qui prit peu à peu le visage de véritables assises sur la biodiversité, nous avons en effet parlé d’une seule voix : ces 2 000 délégués venus de près de 100 pays se sont ainsi fait entendre au nom de l’intérêt commun de l’humanité.

Ce qu’ils ont dit et affirmé alors, nul depuis ne l’a démenti. La sixième vague d’extinction a bel et bien commencé, et pour la première fois, l’extinction des espèces est due au règne sans partage et sans limites de l’une d’entre elles.

Les preuves sont là dois-je le rappeler : un amphibien sur trois, un mammifère sur quatre, un oiseau sur huit sont à présent menacés et dans le même temps, la flore elle-même re¬cule.  Entre 2000 et 2005, des étendues de forêt aussi grandes que la Grèce ont disparu, appauvris¬sant ainsi de 13 millions d’hectares notre patrimoine naturel.

Les preuves sont là, et l’impression s’est faite certitude : le monde s’appauvrit, la nature s’étiole et c’est un peu de notre avenir commun qui disparaît avec ces espèces menacées. Car la biodiversité n’a rien d’un luxe ; et vouloir la préserver, ce n’est pas chérir de ma¬nière presque fétichiste la diversité pour la diversité, à la manière d’un collectionneur.

Non, la biodiversité est bien plus qu’un simple luxe, que nous offrirait une nature géné¬reuse. Elle est l’assurance que la vie trouvera toujours, par le double jeu de l’évolution et de la sé¬lection naturelle, une nouvelle manière de s’affirmer et de nouvelles espèces pour survivre.

La biodiversité est l’assurance-vie du monde. Sans elle, le patrimoine génétique du vivant régresserait et avec lui le champ des possibles de l’évolution, nous laissant plus faible en¬core face à une sélection non plus naturelle et proportionnée à l’échelle des temps géolo¬giques mais bel et bien rude et intense, engendrée par les activités humaines.

Car dans ce monde dont nous ne cessons de transformer le visage, de nouvelles menaces natu¬relles sont nées. La grippe aviaire elle-même en témoigne : l’évolution des espèces n’est pas d’abord qu’un fait scientifique, elle est aussi et surtout un fait biologique qui met parfois di¬rectement en péril la vie des hommes et des femmes de ce monde.

C’est la raison pour laquelle nous devons agir, pour préserver enfin cette biodiversité qui n’est rien d’autre que la promesse d’un avenir, envers et contre tout.

* * *

Voilà pourquoi, il y a près de quatre ans, nombre d’entre vous, vous étiez rendus à l’invitation du Président de la République française, pour faire naître ce « réseau mondial d’expertise » dont nous avions besoin pour prendre, enfin, les bonnes décisions.

Voilà pourquoi, au terme de cette conférence historique, nombre d’entre vous aviez appelé à la mise en place « d’un mécanisme international » inédit, pour être enfin à la hauteur de nos responsabilités communes.

Ce fut l’initiative IMoSEB. Depuis cette belle idée n’a cessé de murir, grâce au travail et à l’engagement du comité de pilotage international, qui a su réunir autour de lui tous les talents et toutes les bonnes volontés, dont le cercle n’a cessé de s’élargir.

Autour du comité, ce sont en effet de grands chercheurs, mais aussi des représentants des conventions internationales de protection de l’environnement, que je salue ici, et un nombre sans cesse croissant de représentants nationaux qui ont œuvré pour donner corps à cette initia¬tive.

Sur chacun des continents, nous avons travaillé ensemble : en Amérique du Nord, en Afrique, en Europe, en Asie, en Amérique du Sud, et enfin en Océanie. De tels tours du monde sont rares : il témoigne, s’il en était encore besoin, de la force de notre volonté commune d’aboutir aujourd’hui.

Avec le programme des nations unies pour l’environnement, dont je veux, Monsieur le Di¬recteur exécutif, saluer au nom de la France l’engagement sans faille, l’engagement tout parti¬culier, il nous reste en effet une dernière étape à franchir, c’est cette dernière étape que nous, peut-être grâce à vous, allons franchir aujourd’hui.

* * *

Car après le temps des prises de conscience, le temps de l’action est désormais venu.

Mais pour agir avec efficacité, il nous faudra nous appuyer sur des connaissances fermes, so¬lides et incontestables. Et pour ce faire, nous avons besoin, Mesdames et Messieurs les scien¬tifiques, nous avons besoin d’une communauté scientifique à l’échelle du monde, pour nous aider à prendre les bonnes décisions.

Aux chercheurs, il ne revient en effet pas seulement de donner l’alerte, il leur revient aussi d’ouvrir la voie à l’action en nous disant quels sont les chemins que nous pourrons em¬prunter.

Si vous acceptez de jouer ce rôle, comme vous avez accepté, il y a quatre ans, d’adresser d’une seule voix un message d’alarme très clair à l’ensemble de la communauté internatio¬nale, je suis certaine que nous parviendrons à atteindre notre but commun.

Le moment est venu de former une nouvelle fois cette union sacrée qui rassemble les poli¬tiques et les scientifiques autour d’une même exigence, celle de la préservation d’une na¬ture de toute part menacée.

Cette union, la France y voit non pas l’occasion d’une confusion des genres, par laquelle les scientifiques se feraient politiques et les politiques scientifiques, mais bien le moyen d’offrir aux décisions politiques la ferme assise du savoir.

Car la connaissance elle aussi peut renverser les montagnes et transformer le monde. Cer¬tains le lui reprochent, mais nous ne pouvons pas être de ceux-là. Il est en effet de la res¬ponsabilité des hommes et des femmes politiques que nous sommes d’utiliser judicieuse¬ment les connais¬sances qui sont les nôtres pour fixer les buts que nous voulons pour¬suivre, et enfin pour les atteindre.

Et la science peut nous y aider, comme l’a fait le rapport Stern en accélérant le lent mouve¬ment des mentalités en matière de changement climatique. Nous avons alors com¬pris qu’il était vain de chercher à chiffrer le coût des réductions des émissions si nous n’avions pas en tête, dans le même temps, le coût faramineux de l’inaction.

Cette révolution copernicienne, il nous faut l’accomplir aussi en matière de biodiversité et sur ce point aussi, votre aide nous sera précieuse.

Elle nous sera d’autant plus précieuse qu’il nous faudra agir vite, très vite.  Jacques Chirac l’avait dit à Johannesburg en 2002 : « notre maison brûle et nous regardons ailleurs ».

Six ans plus tard, nous avons commencé à regarder les choses en face, mais nous ne pou¬vons hésiter plus longtemps à agir : la disparition des espèces se poursuit, il nous faut la ralentir, il nous faut la stopper.

Mais pour y parvenir, il nous faudra emprunter la voie sûre de la science et agir à bon es¬cient. La communauté scientifique nous a montré, Mesdames et Messieurs, la mobilisation et la maturité dont elle était capable en matière de climat. Nous avons besoin du même regard à la fois aigu, mais aussi pragmatique, pour préserver la biodiversité.

Nous avons besoin des mêmes débats, parce que la voie sûre de la science se construit sur les divergences et les doutes partagés, mais nous avons besoin aussi de savoir ce que nous pou¬vons faire d’ores et déjà.

La rigueur des procédures et la qualité des analyses du GIEC ont permis de tracer le sillon de la lutte contre le changement climatique. A notre tour d’ouvrir le chemin, avec la même ri¬gueur et le même engagement, pour créer ce GIEC de la biodiversité que nous attendons tous.


* * *

Permettez-moi de revenir un instant sur cette formule, de peur qu’elle ne soit mal com¬prise. La biodiversité n’est pas le climat et l’IPBES n’aura rien d’un simple décalque du GIEC.

Cela n’aurait au demeurant aucun sens : l’étude du vivant est plus complexe encore que celle du climat, même si, comme cette dernière, elle se nourrit de la rencontre de plusieurs disci¬plines scientifiques.

Mais comme le GIEC, l’IPBES offrira un cadre à la mobilisation de la communauté scienti¬fique, en devenant ce lien de rencontre et de travail où les études et les recherches communes se structureront.

De même, la préservation de la biodiversité dépend de plus d’acteurs encore que la lutte contre le changement climatique. Au niveau international comme au niveau local, il nous fau¬dra donc apprendre à travailler ensemble : nous devrons donc construire un outil acces¬sible à tous, pour partout agir dans un même élan.

Et pour parvenir à réaliser ce rêve d’une humanité tout entière mobilisée, nous ne devrons pas oublier que la protection de la biodiversité reste inséparable des questions de crois¬sance et de développement.

Car sur ce point aussi, les inégalités entre le nord et le sud sont des plus profondes : les peuples qui dépendent au quotidien de leurs écosystèmes pour trouver leur nourriture, leur énergie ou, tout simplement, ce bien si précieux qu’est l’eau, ces peuples sont aussi ceux qui vivent au contact des écosystèmes les plus fragiles et les plus menacés par la surex¬ploitation et le changement climatique.

Pour agir, il nous faudra donc aussi tracer une voie qui nous permettra de respecter et de ré¬pondre à tous leurs besoins tout en préservant ces environnements.

Le GIEC n’est donc pas un modèle, qu’il nous suffirait d’imiter.  Mais il reste et demeure une référence, justement consacrée par un prix Nobel, vous l’avez dit, une référence qui atteste de ce dont est capable la communauté scientifique lorsqu’elle conjugue rigueur et engagement, sans jamais sacrifier l’un à l’autre.

* * *

C’est donc un nouveau défi, plus grand encore que ce que nous avions pu imaginer, qu’il nous revient de relever aujourd’hui.

Nos responsabilités sont là : pour y faire face et cette fois encore, la France est prête à ap¬por¬ter son soutien à cette œuvre commune.  Elle y est prête, car elle est convaincue qu’au fonde¬ment de toute décision politique, il peut et il doit y avoir, d’abord, une expertise scientifique fiable.

C’est pourquoi la France souhaite que le mécanisme qui verra le jour bénéficie de toutes les garanties d’indépendance scientifique et de transparence dans son fonctionnement.

Ce sont en effet ces garanties qui font la force de la connaissance scientifique et c’est grâce à elles que nous pourront nous retrouver autour de certitudes communes.

Nous devrons donc nous montrer fidèles aux plus hauts standards scientifiques internatio¬naux de l’évaluation par les pairs : car c’est ainsi que nous permettrons à toutes les com¬munautés de chercheurs dans le monde de se retrouver autour des mêmes questions et de faire valoir leur point de vue, dans le respect des approches singulières des uns et des autres.

C’est ainsi que nous construirons une expertise de référence, dont la valeur sera reconnue par tous et que nul ne pourra contester.

Pour garantir cette indépendance qui fera toute la valeur de vos travaux, il faut aussi offrir à l’organe qui les coordonnera la même indépendance.  Il s’agit d’un réseau de réseaux, et cet organe doit être léger.  C’est pourquoi la France propose que le secrétariat de la plate-forme qui naîtra bientôt soit placé sous les doubles auspices de l’UNESCO et du PNUE, mais aussi des instances internationales qui souhaitent y prendre part.

Dans ce même esprit, la France est prête, si vous le souhaitez, à accueillir le secrétariat du futur IPBES à Paris, au Musée de l’homme, pour lui permettre de commencer ses travaux dès 2009.  Ce geste, qui n’est bien sûr qu’une proposition, illustre le plein soutien de la France à un processus qu’elle souhaite voir aboutir rapidement, tant elle est convaincue de son impor¬tance pour la planète entière.

Vous le voyez, Mesdames et Messieurs, fidèles aux valeurs des Lumières qui l’animent, la France est résolue à placer avec vous l’expertise scientifique au cœur non seulement de la réflexion de la communauté internationale, mais aussi et surtout de son action.

* * *

Il y a urgence. Les écosystèmes qui nous entourent souffrent et les immenses services qu’ils nous ont rendus et qu’ils nous rendent encore chaque jour mettent leur survie même en péril : en 2005, 60 % des écosystèmes étudiés dans le cadre du Millenium ecosystem assessment étaient en cours de dégradation ou exploités de manière irrationnelle, vous l’avez dit.

Longtemps, nous avons cru que les aptitudes exceptionnelles dont notre espèce a su faire preuve nous séparaient d’une nature dont nous étions, en quelque sorte, destiné à devenir les protecteurs, si ce n’est les maîtres.

Mais les capacités inouïes dont l’humanité a fait montre ne la délient pas de cette loi com¬mune de la nature : l’humanité n’est pas un empire dans un empire, dont le destin serait indé¬pendant de celui des espèces qui l’entourent ; non, l’humanité, comme toutes les es¬pèces, reste inséparable du milieu qui l’accueille et si ce milieu venait à disparaître, l’humanité aurait toutes les chances de disparaître à son tour.

Aussi, Mesdames et Messieurs, permettez-moi de vous lancer un appel, qui vient du fond de la conscience française et qui n’a jamais été mieux exprimé qu’en 1932 par un autre prix No¬bel, de littérature cette fois, Henri Bergson :

 « L’humanité gémit, à demi-écrasée sous le poids des progrès qu’elle a faits. Elle ne sait pas assez que son avenir dépend d’elle. A elle de voir d’abord si elle veut continuer à vivre. »

C’est à cet appel que nous allons répondre aujourd’hui, en affirmant notre volonté de pour¬suivre l’aventure humaine : oui, notre avenir dépend de nous ; oui, nous allons re¬nouer le fil interrompu du progrès, et redonner à la science sa juste place, celle du meilleur outil dont les hommes puissent disposer pour agir dans l’intérêt de leurs semblables et dans l’intérêt de la planète.

Et de cela, nous avons le droit, nous avons le devoir d’être fiers.

Je vous remercie.

 

 

1ère publication : 10.11.2008 - Mise à jour : 14.11.0008

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