Interview de Nicolas Reynoird : les avancées de la recherche sur le cancer du sein
Le Dr Nicolas Reynoird est directeur de recherche CNRS et chef d’équipe « Dynamique de la méthylation des protéines ». Il travaille à l'Institut pour l’Avancée des Biosciences à l'Université Grenoble Alpes. Quelles sont les dernières découvertes, projets en cours, thérapies ? Il nous répond.
Le cancer du sein : où en est-on aujourd'hui ?
Dr Nicolas Reynoird : Le cancer du sein reste un problème de santé complexe et touchant des millions de personnes dans le monde entier. Sa complexité découle d'une large gamme de facteurs de risque contribuant à son développement. Les principaux facteurs de risque du cancer du sein incluent notamment des facteurs génétiques, en particulier les antécédents familiaux de susceptibilité, des habitudes de vie (régime alimentaire, sédentarité, consommation d'alcool et de tabac) ainsi que des facteurs environnementaux (exposition aux radiations ionisantes et perturbateurs endocriniens). Des facteurs liés à la reproduction, tels que l’âge des premières règles, l’âge de la ménopause, le nombre de grossesses ou la durée de l’allaitement, influencent également le risque, en raison de leur impact sur l’exposition aux hormones comme les œstrogènes.
Bien que la chimiothérapie, la radiothérapie et la chirurgie restent les principales options thérapeutiques, le cancer du sein a bénéficié ces dernières années des avancées de la médecine de précision, qui personnalise le diagnostic et le traitement en fonction des caractéristiques individuelles et tumorales.
Le cancer du sein n’est pas unique et se compose de sous-types alimentés par des mutations génétiques distinctes. Appréhender cette diversité est essentiel pour élaborer des stratégies de traitement sur mesure, visant à cibler les vulnérabilités spécifiques de chaque tumeur. Par exemple, le sous-typage moléculaire oriente les traitements personnalisés, comme les thérapies hormonales pour les tumeurs récepteurs-positifs. Récemment, l’immunothérapie montre un potentiel prometteur dans certains sous-types particulièrement difficiles à soigner comme le cancer du sein triple négatif. Enfin, plus récemment, l’intégration de l’intelligence artificielle améliore les stratégies de traitement personnalisées, tandis que les avancées dans l’utilisation des biopsies liquides fournissent des informations en temps réel sur la dynamique tumorale, facilitant ainsi le suivi et la modification des traitements. .
Un aspect clé de la prise en charge du cancer du sein est le diagnostic précoce, qui repose sur la mammographie, complétée par des technologies comme l'imagerie par résonance magnétique et les tests génomiques. Cependant, des défis persistent pour garantir un accès généralisé aux programmes de dépistage, qui doit rester un impératif fort des collectivités de la santé. L’efficacité des traitements dépend principalement du stade de progression du cancer du sein lors du diagnostic. Plus le cancer est avancé, plus il est difficile à traiter correctement sur la durée, notamment à cause du risque de développement de métastases. En effet, malgré ces avancées, 30 % des femmes initialement diagnostiquées avec un cancer du sein à un stade précoce développeront des métastases, responsables de plus de 90 % des décès du cancer du sein. Heureusement, les progrès thérapeutiques permettent d’améliorer la survie des patientes métastatiques.
Il reste donc impératif de trouver des solutions thérapeutiques efficaces pour lutter contre le cancer du sein métastatique. La difficulté de les localiser et de les cibler correctement oblige encore actuellement à des traitements de chimiothérapies lourdes et conséquentes pour les patientes, avec de forts risques de résistance. Il est donc essentiel de mieux comprendre les mécanismes impliqués dans le développement des métastases. De nombreux scientifiques s’attachent à identifier les acteurs de ce processus, afin de développer des stratégies innovantes pour prévenir la dissémination métastatique ou cibler spécifiquement les cellules métastatiques. Ces avancées pourraient non seulement réduire la toxicité des traitements, mais aussi améliorer significativement la qualité de vie des patientes.
Quelles sont vos dernières innovations pour lutter contre le cancer du sein ?
Notre équipe s’intéresse à la biologie du cancer du sein et des métastases. Une métastase de cancer du sein correspond au développement d’une tumeur secondaire au sein d’un autre organe, mais dont l’origine est une cellule cancéreuse issue de la tumeur d’origine (aussi appelée tumeur primaire). La dissémination des métastases et leur hétérogénéité rend le traitement du cancer du sein métastatique extrêmement difficile.
Contrairement à une équipe clinique, notre équipe de recherche fondamentale ne soigne pas directement les patient(e)s, mais cherche à mieux comprendre les mécanismes qui vont pousser une cellule saine à se transformer en cellule cancéreuse, puis potentiellement en cellule métastatique. Cette connaissance permet ensuite de pouvoir cibler ces mécanismes, en élaborant des traitements spécifiques utilisables en clinique bloquant certains caractères pro-oncogéniques ou pro-métastatiques des cellules cancéreuses.
Nous avons notamment découvert un nouveau mécanisme pro-métastatique que les cellules cancéreuses utilisent pour « s’échapper » de la masse tumorale et coloniser d’autres organes. Plus précisément, nous avons observé que la protéine SMYD2 est surexprimée dans le cancer du sein triple négatif, une forme particulièrement agressive souvent associée à un développement de métastases. Nos travaux montrent que SMYD2, une méthyltransférase modifiant la fonction d’autres protéines par ajout de groupement méthyl, entraîne une réorganisation de la morphologie des cellules cancéreuses. On parle alors de « remodelage du cytosquelette » des cellules. Cette réorganisation entraîne la formation de structures, appelées « lamellipodes », permettant aux cellules de se déplacer au sein de leur environnement. Nos travaux montrent que bloquer l’activité de SMYD2 prévient la capacité migratoire et invasive de cellules du cancer du sein, et empêche l’apparition de métastases de tumeurs mammaires chez la souris. Nos projets actuels consistent à explorer de nouveaux mécanismes oncogéniques impliquant la protéines SMYD2, ainsi que d’autres acteurs de la famille des méthyltransférases, dans le développement et la progression métastatique du cancer du sein.
Quelles sont les nouvelles approches thérapeutiques ?
Nos découvertes suggèrent que bloquer l’activité de la méthyltransférase SMYD2 pourrait prévenir l’apparition de métastases. Plusieurs inhibiteurs de SMYD2 existent et sont efficaces chez la souris, sans effets secondaires apparents. La prochaine étape consiste à confirmer l’efficacité et la non-toxicité de ces composés chez les patientes atteintes de cancer du sein. Cependant, cibler SMYD2 ne soignerait pas le cancer du sein, mais empêcherait le développement de métastases, responsables de plus de 90 % des décès. Cela offrirait aux équipes soignantes un temps précieux pour traiter la tumeur primaire de manière optimale, sans craindre l’apparition de métastases. Cette stratégie préventive s’inscrit parfaitement dans le contexte actuel du cancer du sein, où les progrès scientifiques ont permis le développement de traitements de plus en plus adaptés à chaque patiente, selon les caractéristiques de sa tumeur. Pour les cancers hormono-dépendants, de nouveaux médicaments comme le palbociclib ou le ribociclib, associés à l’hormonothérapie, freinent plus longtemps la maladie. Une approche innovante, le PROTAC, consiste à détruire le récepteur aux œstrogènes, qui alimente la tumeur chez les patientes devenues résistantes à l’hormonothérapie. Un premier médicament de ce type, le védégestrant, vient d’être approuvé aux États-Unis pour certains cancers du sein avancés ou métastatiques porteurs d’une mutation du gène ESR1. Chez les patientes porteuses d’une mutation BRCA, des traitements ciblés comme l’olaparib ou le talazoparib offrent une option supplémentaire. Pour les cancers HER2-positifs, autrefois parmi les plus agressifs, les anticorps comme le trastuzumab et le pertuzumab ont profondément amélioré le pronostic, et des traitements plus récents, comme le trastuzumab déruxtécan, apportent de nouveaux espoirs. Enfin, l’immunothérapie, qui aide le système immunitaire à reconnaître et combattre la tumeur, ouvre de nouvelles perspectives pour les cancers dits « triple-négatifs », longtemps les plus difficiles à traiter.
Sur quels projets travaillez-vous en ce moment ?
Dans la suite directe de ces travaux, nous cherchons à encore mieux comprendre les mécanismes d’action de SMYD2 dans le cancer du sein. Notamment, nous avons identifié de nouveaux acteurs de ce mécanisme, et donc potentiellement de nouvelles cibles thérapeutiques pour contrecarrer la fonction pro-métastatique de SMYD2. Enfin, nous cherchons à déterminer si ce mécanisme n’est pas également en jeu dans la résistance acquise aux traitements hormonaux utilisés pour lutter contre le cancer du sein.
Dans la continuité de nos travaux, nous cherchons à encore mieux comprendre les mécanismes d’action de SMYD2 dans le cancer du sein. Notamment, nous avons identifié de nouveaux substrats de cette enzyme, révélant ainsi des mécanismes inédits qui pourraient réguler les capacités invasives des cellules du cancer du sein. Nous étudions également le dynamisme de ces signalisations, en intégrant le rôle des déméthylases, capables de moduler les méthylations oncogéniques induites par SMYD2. Ces recherches pourraient permettre d’identifier de nouvelles cibles thérapeutiques pour contrer les fonctions pro-métastatiques de SMYD2 ou d’autres méthyltransférases. Enfin, nous explorons si ces mécanismes ne sont pas également impliqués dans la résistance acquise aux traitements hormonaux utilisés pour lutter contre le cancer du sein. Mais nos travaux ne se limitent pas uniquement au cancer du sein. Nous avons plusieurs projets en cours cherchant à mieux comprendre les signalisations oncogéniques des méthyltransférases dans d’autres types de cancers, comme ceux du poumon ou les cancers pédiatriques. Les méthyltransférases semblent en effet impliquées aussi bien dans la croissance tumorale, le développement métastatique et la chimiorésistance dans ces différentes pathologies. Mieux comprendre leurs fonctions permettra de proposer de nouvelles stratégies thérapeutiques, offrant aux cliniciens des alternatives pour développer de nouveaux médicaments ou surmonter les résistances aux traitements actuels.
Quelle est la place de l’IA dans vos recherches ?
L’intelligence artificielle joue un rôle de plus en plus important dans nos recherches fondamentales, bien au-delà des outils classiques d’aide à la rédaction de nos projets ou différents rapports. Nous l’employons notamment pour des modèles de prédictions de structure ou d’interactions protéiques avec des outils comme AlphaFold, nous aidant à mieux comprendre les mécanismes biologiques entre protéines. Nous collaborons également avec d’autres équipes utilisant de l’IA pour l’analyse d’images de microscopie ou encore l’identification de molécules capables d’inhiber spécifiquement des enzymes, telles les méthyltransférases ou déméthylases. Ces outils nous permettent d’accélérer nos découvertes et d’explorer des pistes innovantes pour le développement de nouveaux traitements.
En quoi les nouvelles avancées thérapeutiques changent-elles la qualité de vie des patientes ?
Les campagnes de dépistage précoce, couplées à des techniques d’imagerie plus performantes (IRM, échographie 3D) et à des biomarqueurs tumoraux (comme l’analyse génomique par séquençage de nouvelle génération), permettent des diagnostics plus précoces et des traitements personnalisés, mieux adaptés au profil moléculaire de chaque tumeur.
Les progrès récents en oncologie, notamment l’arrivée des thérapies ciblées (comme les inhibiteurs de CDK4/6, les inhibiteurs de PARP pour les patientes BRCA-mutées, ou les anticorps anti-HER2) et des immunothérapies (atezolizumab, pembrolizumab), ont transformé la prise en charge des cancers du sein. Ces traitements, souvent combinés à la chimiothérapie ou à l’hormonothérapie, permettent non seulement d’améliorer la survie globale, mais aussi d’atténuer les effets secondaires par rapport aux chimiothérapies classiques, préservant ainsi une meilleure qualité de vie. De plus, ces approches plus ciblées et mieux tolérées favorisent un retour plus rapide à une vie normale après les soins, limitant les séquelles à long terme qui affectent la qualité de vie des survivantes (fatigue chronique, neuropathies, ou troubles cognitifs post-chimiothérapie).
Cependant, les métastases restent un défi majeur. Leur apparition assombrit toujours le pronostic, avec une survie à 5 ans chutant à environ 25 à 30 % pour les cancers du sein métastatiques. Il reste donc une marge de manœuvre importante pour progresser dans le traitement des cancers métastatiques.
Quels facteurs liés à nos habitudes de vie ont un rôle à jouer sur la prévention des cancers du sein ?
Comme de nombreux cancers, le cancer du sein résulte souvent d’une combinaison de facteurs, dont certains sont liés à des prédispositions génétiques héréditaires (comme les mutations des gènes BRCA1 ou BRCA2). Cependant, l’âge reste le principal facteur de risque : plus de 80 % des cas sont diagnostiqués après 50 ans, ce qui souligne l’importance des dépistages réguliers (mammographies tous les deux ans à partir de 50 ans, ou plus tôt en cas d’antécédents familiaux).
Un mode de vie sain peut également contribuer à réduire le risque de développer un cancer du sein. Les données scientifiques actuelles confirment que limiter la consommation d’alcool, éviter le tabac, maintenir un poids santé, pratiquer une activité physique régulière et adopter une alimentation équilibrée, riche en fibres et pauvre en aliments ultra-transformés, jouent un rôle protecteur. Ces recommandations, au-delà de la prévention du cancer du sein, améliorent la santé globale et réduisent les risques de nombreuses autres maladies.
Cependant, il est essentiel de ne pas culpabiliser les personnes atteintes en leur attribuant la responsabilité exclusive de leur maladie. Si les habitudes de vie jouent un rôle, elles ne suffisent pas à expliquer à elles seules l’épidémie de cancers du sein. En réalité, de nombreux facteurs échappent au contrôle individuel et relèvent de décisions collectives et politiques. L’exposition aux perturbateurs endocriniens, omniprésents dans notre environnement (emballages alimentaires, cosmétiques, produits ménagers), est particulièrement préoccupante, car certaines de ces substances, comme les pesticides ou le bisphénol A, sont suspectées de favoriser le développement de cancers hormono-dépendants. Malgré les alertes scientifiques, leur utilisation reste trop peu régulée. La pollution atmosphérique, classée cancérigène par l’OMS, ainsi que les inégalités sociales et territoriales dans l’accès à une alimentation saine, à des environnements non pollués ou à des soins de qualité, aggravent également les disparités face à la maladie.
Ainsi, la prévention du cancer du sein ne peut se limiter à des recommandations individuelles. Elle exige des politiques publiques ambitieuses pour réduire l’exposition aux substances cancérigènes et aux perturbateurs endocriniens, un système agricole et alimentaire plus sain, moins dépendant des intrants chimiques, ainsi qu’une gestion environnementale protectrice, avec des mesures fortes contre la pollution de l’air, de l’eau et des sols. Enfin, un accès universel à la prévention et aux dépistages, notamment pour les populations les plus vulnérables, doit être garanti. En conclusion, si chacun peut agir à son échelle pour réduire son risque, la bataille contre le cancer du sein se joue également à l’échelle collective.