Publié le 01.03.2024

Femmes en science

Portrait de Claire de March, lauréate du prix Irène Joliot-Curie 2023

Claire de March est lauréate du prix Irène Joliot-Curie 2023 dans la catégorie jeune femme scientifique, une récompense décernée à une chercheuse ayant soutenu une thèse depuis moins de 10 ans. Chargée de recherche en chimie du vivant, elle est également engagée en faveur d'une meilleure représentation des femmes en sciences.

Ce dont je suis le plus fière en recherche, c’est d'avoir obtenu cette photo de récepteur olfactif. Parce que beaucoup de gens ont essayé de l'obtenir, j'ai passé toute ma carrière de chercheuse à essayer de la deviner. C'était une vraie émotion, une vraie rencontre avec la protéine que j'étudie depuis des années.

Mon domaine de recherche, c'est la biochimie. Ce qui m'intéresse, c'est d'étudier comment on perçoit les odeurs. Qu'est ce que c'est qu'une odeur ? Comment on la perçoit ? Et comment les variations de la perception peuvent avoir une influence sur notre comportement ? Plus précisément, mon sujet de recherche, ce sont les récepteurs olfactifs, ces protéines qu'on utilise pour interagir avec les molécules odorantes. J'étudie ces protéines au niveau atomique. Il y a un an, on a réussi à obtenir la toute première photo d'un récepteur olfactif, donc la vraie structure au niveau atomique du récepteur olfactif, lié à une molécule odorante.

Au long de ma carrière être une femme, cela a pu m'apporter quelques inconvénients. Il a fallu de la force pour dépasser ces difficultés et être là aujourd'hui. Mais au final, ça valait le coup. Je fais vraiment le métier que j'aime. Des femmes chercheuses, on n'a pas beaucoup de modèles. Ou alors des femmes absolument exceptionnelles, du type de Marie Curie ou Irène Joliot-Curie. Et c'est vrai qu'en grandissant, je ne me suis pas dit que je pouvais être une de ces femmes, donc j'avais du mal à me projeter. J'ai l'impression quand même qu'il y a plus de femmes chercheuses ou en tout cas
vraiment une volonté qu'il y ait plus de femmes chercheuses. Et j'espère que ça aidera les jeunes filles à trouver ces modèles auxquels elles peuvent s'identifier.

Je dirais aux femmes de ne pas trop écouter les gens qui vont seulement se baser sur des stéréotypes de genre et de rester fidèles à ce qu'elles sont. Les femmes sont des chercheuses qui répondent à des problématiques, peut-être plus de femmes et c'est pour ça qu'elles sont importantes dans notre milieu. Aujourd'hui, on s'intéresse à l'endométriose, on s'intéresse beaucoup plus aux cancers typiquement féminins et c'est parce qu'il y a plus de chercheuses et plus de gens qui sont concernés par ces problèmes qu’on fait aujourd'hui beaucoup d'efforts pour les résoudre.

Je suis extrêmement fière que le Prix Irène Joliot-Curie me permette d'être l'un des visages des jeunes chercheuses et de pouvoir changer le regard qu'ont les gens sur la recherche.

Claire de March est chargée de recherche CNRS en chimie du vivant à l’Institut de Chimie des Substances Naturelles, après une thèse sur l’étude par chimie computationnelle des récepteurs olfactifs à l’Université Côte d’Azur et un post-doctorat à Duke University (USA) en biologie cellulaire et biochimie.

Ses travaux de recherche portent sur la compréhension de la complexité de la perception des odeurs au niveau moléculaire et l’identification de la toute première structure expérimentale d’un récepteur olfactif humain.

Claire de March est également engagée pour la promotion des femmes dans la science. Co-responsable de la cellule « égalité, parité, inclusion » de l’Institut de Chimie des Substances Naturelles, elle est aussi membre de l’association Femmes & Sciences.

Interview

Comment vous êtes-vous orientée vers une voie scientifique ? 

Je ne sais pas pourquoi mais la chimie m’a toujours parlé et ce depuis mes premiers cours de physique-chimie au collège. Je me suis donc orientée vers des études scientifiques par passion pour cette matière et l’envie d’en découvrir plus sur la nature des interactions entre les atomes et leurs assemblages pour créer de nouveaux composés possédant de nouvelles propriétés. La possibilité de devenir un jour une scientifique n’était pourtant pas une évidence pour moi, certainement du fait de l’absence de représentation de ces métiers dans mon entourage et du faible accès à des modèles extérieurs de chercheuses auxquels j’aurais pu m’identifier. J’ai malgré tout écouté cet attrait pour la science et ai été aidée par quelques enseignantes et enseignants qui ont cru en mes capacités, ce qui m’a menée vers les études supérieures, le doctorat et les métiers de la recherche.

Offrir aux jeunes filles des modèles de scientifiques qui leur ressemblent (...) et un environnement de travail sain et bienveillant. 

Claire de March

Comment peut-on encourager les jeunes filles à s’intéresser aux sciences ?

Pour encourager les jeunes filles à s’intéresser aux sciences, nous pouvons commencer par leur offrir des modèles de scientifiques qui leur ressemblent. Marie Curie et Irène Joliot-Curie sont souvent les noms qui reviennent quand on parle de femmes en science et ce sont des génies ! Je ne pense pas qu’une jeune femme puisse commencer sa carrière en se disant qu’elle est elle-même capable de décrocher deux prix Nobel dans sa vie. C’est important de pouvoir sentir que les personnes dans ces carrières sont accessibles. Nous pouvons en plus les encourager en reconnaissant et croyant en leurs capacités car beaucoup de jeunes femmes peuvent avoir tendance à minimiser leur talent et leurs points forts. Une fois ces jeunes femmes motivées, nous devons aussi veiller à leur offrir un environnement de travail sain et bienveillant. Une publication récente du prestigieux journal Nature montre que la première raison du départ des femmes de la recherche académique est un environnement de travail toxique. Les sondages IPSOS parus en mars 2023 sont édifiants concernant la présence des agissements sexistes dans le milieu académique et ceux-ci ont lieu principalement en début de carrière. La compétitivité liée à nos métiers est aussi ancrée dans son mode de fonctionnement actuel. Montrer que nous ne voulons plus de ce climat et que nous agissons pour que le monde scientifique évolue vers la bienveillance pour les nouvelles arrivantes est important.

Comment vivez-vous le fait d’être une femme menant une carrière scientifique ? 

Le fait d’être une femme a eu des conséquences sur mon parcours de chercheuse. Certaines très positives et d’autres beaucoup moins. J’ai rencontré des obstacles qui ont failli avoir raison de ma carrière et qui ont été une dépense de temps, d’énergies mentale et émotionnelle que je n’aurais pas dû avoir à payer. C’est pour cette raison que les actions en faveur d’un environnement de travail sain et bienveillant pour tous, incluant toutes les communautés sous-représentées en sciences, sont très importantes pour moi. D’un autre côté, j’observe qu’être une femme en science me pousse à poser des questions de recherche différentes, à apporter de nouveaux points de vue ou à proposer d’autres méthodes de travail qui sont un plus dans une équipe de recherche. C’est tout l’intérêt de la diversité de manière plus générale dans la communauté scientifique, chaque individu a quelque chose de bénéfique à apporter en fonction de son parcours personnel.

J’ai rencontré [dans mon parcours de chercheuse] des obstacles qui ont failli avoir raison de ma carrière et qui ont été une dépense de temps, d’énergies mentale et émotionnelle que je n’aurais pas dû avoir à payer. 

Claire de March


Comment sont représentées les femmes dans la structure dans laquelle vous travaillez ?

J’ai la chance de faire partie d’un institut de recherche pour lequel ces questions sont importantes. Je suis entourée de chercheuses à tous les niveaux de hiérarchie qui sont pour moi une source infinie d’inspiration. Plusieurs d’entre elles sont également impliquées dans la cellule « égalité – parité – inclusion » et/ou dans l’association Femmes & Sciences. Elles font un travail incroyable dans les classes des établissements scolaires de la région ou à l’Université Paris Saclay.

 le prix Irène Joliot-Curie est là pour créer ces nouveaux modèles de chercheuses, proches de la société. 

Claire de March

Quelles valeurs porte le prix Irène Joliot-Curie ?

De mon point de vue, le prix Irène Joliot-Curie est là pour créer ces nouveaux modèles de chercheuses, proches de la société et pouvant servir d’inspiration aux nouvelles générations.

Que ressentez-vous en tant que lauréate ?

Je suis extrêmement fière d’être lauréate du prix Joliot-Curie et de pouvoir être l’un des nouveaux visages représentant ce que peut être une chercheuse. C’est aussi un très bel accomplissement de toutes ces années de recherches passionnées et passionnantes.


Avez-vous un vœu pour le futur ?

Je souhaite sincèrement que la présence des femmes en sciences ne soit plus un sujet car celles-ci y seraient présentes de façon égalitaire et s’y épanouiraient sans rencontrer d’obstacles non-nécessaires dus à leur genre. Encourager les jeunes femmes qui s’intéressent aux sciences à s’engager dans des parcours scientifiques et s’assurer que ces parcours soient effectués sereinement me semblent être les deux piliers pour que ce souhait se réalise.

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