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Conférence inaugurale des rendez-vous de l'histoire à Blois

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Les rendez-vous de l'histoire 2010

A l'occasion de la conférence inaugurale des Rendez-vous de l'histoire à Blois, Valérie Pécresse a salué le pari audacieux de cet événement qui a réuni pour la 13ème année consécutive un large public autour de professeurs et de chercheurs. La ministre a rappelé que les humanités et les sciences sociales sont au coeur du cycle d'études fondamentales que nous nous apprêtons à construire afin de consolider la culture des étudiants.

Discours - 1ère publication : 15.10.2010 - Mise à jour : 18.10.0010
Valérie Pécresse

 

 

Voici maintenant 13 ans que les Rendez-vous de l'histoire existent et nombreux sont ceux qui, parmi vous, ne les manqueraient sous aucun prétexte. Et pourtant, pour qui accepte de remonter quelques années en arrière – 13 années, c'est si peu pour un historien – la création des Rendez-vous avait à l'origine tout d'un pari audacieux et même un peu fou. Car de l'audace, il en fallait pour imaginer un festival unique en son genre, un festival qui ne serait consacré ni à un art ni à un spectacle, mais à une discipline scientifique.

Avignon avait le théâtre, Aix-en-Provence l'art lyrique, eh bien, désormais, Blois allait avoir l'histoire. Et force est de le constater, les Rendez-vous soutiennent sans peine la comparaison : pendant quatre jours, c'est tout une ville qui vit au rythme de l'histoire. Conférences, cafés, débats, expositions, salons du livre : il n'y a plus un endroit ou presque qui ne se trouve gagné par une sorte de fièvre historique typiquement blaisoise.

Permettez-moi donc, Mesdames et Messieurs, de saluer ceux qui, autour de Jack Lang, eurent la très belle idée d'inventer les Rendez-Vous et les font depuis vivre : je pense bien sûr à Jean-Noël Jeanneney, qui préside son conseil scientifique, mais aussi à Francis Chevrier, qui dirige le festival.

Je tiens également à saluer l'engagement des collectivités territoriales et des multiples partenaires des Rendez-vous, qui font pour ainsi dire l'unanimité autour d'eux : ville, département, région, Etat, acteurs publics et acteurs privés, tous font front commun pour soutenir le festival et à travers lui la diffusion d'une discipline scientifique.


Hommage à l'école historique française


Mais quelle discipline ! Car aucun fait, aucun objet, aucune idée n'échappe à l'œil de l'historien.

Sans doute la science historique s'est-elle d'abord contentée de scruter les régimes, les révolutions et les retournements d'alliance. Les soubresauts de la vie politique étaient son premier terrain d'analyse. Mais il n'a pas fallu bien longtemps à nos historiens pour se décider à sonder les cœurs, à entrer dans les foyers, pour retrouver les corps, les mentalités et les pratiques. Michelet avait ouvert la voie, l'école des Annales ne tarda pas à la suivre.

Car « le bon historien, disait Marc Bloch, ressemble à l'ogre de la légende. Là où il flaire la chair humaine, il sait que là est son gibier. » Et cet appétit insatiable, les historiens ne sont pas prêts de le combler : non seulement parce que l'histoire la plus contemporaine leur offre en permanence de nouveaux matériaux, mais aussi parce que les chercheurs n'ont cessé, au cours des cinquante dernières années, d'ouvrir de nouveaux champs d'analyse : je pense à Emmanuel Le Roy-Ladurie bien sûr capable de ramener à la vie une civilisation toute entière par le prisme d'un seul village depuis longtemps disparu, mais aussi de traverser les siècles pour dessiner une histoire du climat qui reste aujourd'hui encore une référence. Je pense à  Alain Corbin, qui s'est attelé à l'histoire de l'imaginaire et des sensibilités, allant jusqu'à faire du plus intime un objet d'étude. Je pense encore à Claude Nicolet, qui redonna ses lettres de noblesse au métier de citoyen dans la Rome antique.

Aucune école historique n'a été aussi riche et ouverte que l'école française du second vingtième siècle : à la suite de Marc Bloch et de Lucien Febvre, puis de Fernand Braudel, une génération de défricheurs et de pionniers a vu le jour. Une génération ouverte et inventive, qui hébergea volontiers les plus grands esprits en mal de reconnaissance dans leur propre discipline, tel Michel Foucault qui publia son Histoire de la folie à l'âge classique, mais aussi Surveiller et punir dans l'une des plus belles collections qui soit : la Bibliothèque des Histoires de Pierre Nora.

Et cette génération extraordinaire sut même se réconcilier avec la tradition qui l'avait précédée, en réinventant le récit des grands événements et de la vie des rois : du Dimanche de Bouvines de Georges Duby au Saint Louis de Jacques Le Goff, c'est tout un pan de l'histoire politique et militaire qui se trouva ainsi transfigurée : derrière les évènements ressurgissaient brutalement les structures ; sous les figures légendaires se découvrait l'épaisseur d'un imaginaire lentement constitué.


L'art de faire parler les archives


Mais il est une chose que nous ne devons pas oublier, Mesdames et Messieurs, et que les historiens, avec une retenue qui les honore, taisent souvent, c'est la somme de travail, patient et minutieux, qu'exigent leurs recherches. C'est le nombre d'heures passées à suivre nos traces et à faire parler des documents dans lesquels le profane ne verrait qu'un livre de comptes, un registre de visites pastorales ou une suite de comptes-rendus arides.

Dans sa leçon inaugurale au Collège de France, Duby rendait ainsi hommage à ses maîtres, qui lui avaient appris que « c'est l'homme vivant qu'il faut chercher sous la poussière des archives et le silence des musées ». La poussière des archives et le silence des musées : on ne saurait mieux décrire l'univers de l'historien, un univers qui peut paraître aride, mais qui donne pourtant naissance à des œuvres lumineuses.

C'est qu'aux yeux de l'historien, tout peut se révéler archive ou témoignage : dans les Mariannes de nos mairies, Maurice Agulhon lit ainsi la lente acclimatation de la République ; avec Antoine Prost, ce sont les monuments aux morts qui dévoilent l'imaginaire des anciens combattants ; avec Michel Vovelle, les autels des âmes du purgatoire ou les clauses de testament nous donnent accès aux évolutions des mentalités face à la mort. On ne saurait mieux dire que l'histoire est un art du détour.

Et c'est à cette remarquable capacité de transfigurer les reliefs du passé, en dégageant sans cesse de nouveaux lieux de mémoire, matériels ou immatériels, que je voulais avant toute chose rendre hommage ce soir.


Diffuser la culture des sciences humaines et sociales


Car elle explique l'attraction, je dirais même la fascination qu'exercent leurs travaux : la passion de l'histoire est une passion française et l'intérêt jamais démenti qu'elle éveille chez le grand public en est la preuve. Et pour la Ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche, il y a un vrai bonheur  à voir ainsi des amphithéâtres remplis pour venir écouter quelques-uns de nos plus grands scientifiques. 

C'est un vrai plaisir, car ces Rendez-vous sont une très belle occasion, pour les professeurs de collège et de lycée, de cultiver le lien naturel qui les unit à l'université. Ma conviction, vous le savez, c'est que nos enseignants sont chez eux à l'université : c'est là qu'ils doivent être formés, au contact de la recherche la plus avancée ; et c'est là aussi qu'ils doivent pouvoir, à tout moment, venir se nourrir des avancées de la recherche.

Mais c'est un vrai plaisir, aussi, de voir un aussi large public se retrouver autour de nos professeurs et de nos chercheurs. Et j'en ai la certitude, nombreux sont ceux qui, parfois bien longtemps après l'avoir quittée, ont encore et toujours besoin et envie d'université, besoin et envie de toucher à cette magie de la science en train de se faire et de se dire.  La soif de culture, mais de culture au sens le plus large du terme, est une réalité et notre devoir, c'est d'y répondre, en ouvrant largement les portes des universités à tous ceux qui sont curieux de découvrir et d'entendre ce que les sciences humaines et sociales ont à nous dire.

Et c'est tout le sens de l'action que je conduis depuis plus de 3 ans, en donnant à nos établissements d'enseignement supérieur la liberté et les moyens de rayonner plus largement. De rayonner à l'échelle internationale, bien sûr, mais aussi à l'échelle d'un territoire, comme le fait l'université François Rabelais en soutenant ces Rendez-vous.

Mais je veux l'ajouter, cette soif de culture, elle existe aussi chez les étudiants, chez tous nos étudiants : c'est pourquoi les humanités et les sciences sociales sont au cœur du cycle d'études fondamentales que nous nous apprêtons à construire, un cycle dont le pilier est la Licence, mais une licence pluridisciplinaire et ouverte, une licence où l'on prend le temps de partir des acquis du lycée pour construire une spécialisation progressive ; une licence reliée à toutes les autres filières, générales et technologiques, par de multiples passerelles. 

Ce cycle d'études fondamentales, c'est le moment où se consolide la culture des étudiants, cette culture que, faute de mieux, l'on dit générale, mais qui n'est pas autre chose que le socle intellectuel partagé par tous les scientifiques. Au cœur de cette culture, l'histoire peut et doit prendre une place centrale., Science-carrefour, aux croisées du droit, de l'art, de la psychologie, de la littérature, de la philosophie et, bien sûr de la géographie, elle est à la fois une source indispensable de culture et un formidable outil de formation intellectuelle.

Car l'étude de l'histoire éveille et cultive des qualités indispensables non seulement à tout chercheur, mais aussi à tout esprit éclairé : à une époque où le pathos de l'actualité règne, où toute évolution sociale est vécue et présentée comme inédite, où le sens de la longue durée tend à se perdre au profit d'une fascination pour un présent toujours recommencé, la science historique seule peut nous permettre de renouer avec le fil des temps.

En somme, l'histoire est l'une des meilleures écoles pour cultiver l'esprit de finesse sans lequel il n'est pas de tête bien faite. Car pour ma part, je refuse de choisir entre l'esprit de géométrie et l'esprit de finesse : on peut avoir une prédilection pour l'un ou l'autre, mais une formation achevée et bien conçue ménage une place à chacune de ces deux formes de la réflexion.


Insertion professionnelle


C'est pourquoi j'ai fait de l'affirmation des sciences humaines et sociales au cœur de notre système d'enseignement supérieur et de recherche un combat, un combat que je n'hésiterai pas à qualifier de personnel. Nous ne pouvons plus nous permettre la sélection par les seules sciences dures, et notamment par les mathématiques : nous gâchons trop de talents en formant des littéraires contrariés.

Alors, ma vision des choses, c'est que nous avons les moyens de tirer l'ensemble de la filière littéraire vers le haut grâce à la réforme des universités. Pour une raison très simple : c'est qu'elle fait de l'insertion professionnelle des étudiants une mission à part entière de notre enseignement supérieur.

Et les sciences humaines et sociales seront les premières en bénéficier. Car on omet trop souvent de le dire, nombreux sont les employeurs qui apprécient les qualités des diplômés issus de ces disciplines. C'est une réalité : je veux que cela se sache et que nous fassions évoluer nos formations pour que cette capacité d'insertion soit encore plus forte et encore plus visible. Mon but, c'est qu'en France comme au Royaume-Uni ou en Allemagne, toutes les portes s'ouvrent devant les diplômés en sciences humaines et sociales.

Aujourd'hui même sont publiés les chiffres de l'insertion professionnelle des diplômés de Master. Ils interpelleront les professeurs d'histoire que vous êtes. Vous y verrez que la route est encore longue pour ouvrir le champ des possibles professionnels à vos élèves, à vos étudiants lorsqu'ils choisissent d'assouvir la même passion que vous.

La carrière académique et le métier de professeur sont évidemment une forme d'accomplissement pour de jeunes historiens et je comprends qu'on puisse désirer servir toute sa vie durant l'objet de science que l'on a choisi à 20 ans. Mais, il faut être honnête, beaucoup devront prendre d'autres chemins.

Nous devons les y aider, en les accompagnant dans la formulation d'un projet où leur formation d'historien sera une garantie de culture, d'ouverture, d'esprit critique, de rigueur intellectuelle, de citoyenneté et de respect de l'humanité dans toutes ses expressions.

Si nous voulons voir ces valeurs irriguer notre monde, alors formons des historiens, pour l'école bien sûr, pour l'université, mais aussi pour les services publics et les entreprises. Et faisons-le sans complexe, avec la claire conscience de la valeur intellectuelle de vos étudiants et le souci de la voir parfaitement reconnue.

Après avoir navigué dans le passé du monde, on doit pouvoir penser et agir dans le présent avec plus de clairvoyance. En nourrissant le débat public des résultats de la recherche en marche sur les thèmes toujours cruciaux qu'abordent ces Rendez-vous,  vous participez, ici, à Blois, à la création d'une culture commune, mais aussi à la construction d'un projet pour mieux vivre ensemble aujourd'hui.

Le thème même de ces Rendez-vous le montre. Rien n'est plus difficile que de passer du refus direct, immédiat et même viscéral de l'injustice à un concept positif de ce qu'est la justice. C'est là toute la difficulté, au point qu'au fil des siècles, nous avons fini par douter de la possibilité d'instituer un ordre qui soit à la fois empreint d'humanité et de justice. 

Ce doute, nous avons appris à le compenser par des rituels, par des cérémonials dont les historiens ont, mieux que quiconque, montré l'importance symbolique et l'extrême raffinement. Mais nous avons aussi et surtout appris à l'exprimer et à le traduire dans le registre politique, pour que l'ordre social, aussi imparfait soit-il, devienne le produit de la volonté du plus grand nombre.

Sans doute cette volonté est-elle toujours révisable. Sans doute nos lois sont-elles toujours perfectibles. Mais, comme le soulignait Claude Lefort, ce grand penseur du fait politique qui vient de s'éteindre, cet inachèvement même est le propre de la démocratie, où le pouvoir n'appartient jamais à personne et où tout ce qui a été construit peut, à la prochaine échéance électorale, être remis en question.
Et c'est pourquoi notre République est aussi un régime qui ne peut subsister sans une réflexion permanente sur ses propres fins et sur des propres lois.

Alors, merci à vous tous d'alimenter de manière si libre et si ouverte l'un des cœurs de notre vie sociale et l'exigence cardinale de notre démocratie.

Bien sûr, les sciences humaines et sociales n'apporteront aucune solution clefs en mains aux multiples questions que nous devons résoudre. Ce n'est pas leur rôle et tant mieux. Mais une chose est certaine : elles nous aideront à comprendre les problèmes qui se posent à nous, comme le fera le professeur Delmas-Marty dans un instant. Et cela nous aidera à construire nos réponses et à le faire ensemble. 


 

1ère publication : 15.10.2010 - Mise à jour : 18.10.0010
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