Feux de forêt : comprendre les risques pour mieux adapter nos territoires

L'incendie de forêt, simple phénomène naturel ? La recherche nous dit le contraire. Alors comment les pratiques humaines, l’aménagement des territoires et les savoirs locaux peuvent-ils contribuer à prévenir les risques ? Et comment construire des territoires plus résilients face au changement climatique ? Pauline Vilain-Carlotti, géographe spécialiste du risque d’incendie de forêt, revient sur les enjeux scientifiques et territoriaux liés aux feux de forêt.

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Illustration recherche forêt

Feux de forêt : un risque qui dépasse la seule forêt

Les incendies de forêt sont souvent analysés sous l’angle de leur intensité, de leur propagation ou des conditions météorologiques favorisant leur émergence. Pourtant, une compréhension exhaustive du risque nécessite d’élargir la perspective : il faut étudier les territoires concernés, les populations qui y habitent et les activités déployées sur place.

Cette approche systémique est au cœur des travaux de la géographe Pauline Vilain-Carlotti, chercheuse dont les travaux mettent en lumière le risque incendie comme une interaction complexe entre sociétés et environnement

À savoir :
Le risque ne se résume pas à la probabilité qu’un feu se déclare. Il dépend aussi de la vulnérabilité des territoires, c’est-à-dire de leur capacité à subir des dommages humains, environnementaux ou économiques en cas d’incendie.

Croiser les savoirs scientifiques et les savoirs locaux

Pour appréhender ce risque, la recherche mobilise une pluralité de disciplines : modélisation, sciences de l’environnement, géographie, ou encore sciences humaines et sociales. Ces approches complémentaires permettent de saisir un phénomène qui dépasse les seules caractéristiques physiques du feu.

Les travaux de Pauline Vilain-Carlotti soulignent également l’importance des savoirs locaux et des pratiques des populations vivant dans les territoires exposés. Longtemps sous-estimés, ces savoirs empiriques offrent des clés pour mieux comprendre les milieux, les usages de la végétation et les vulnérabilités spécifiques à chaque territoire.

Repenser l’aménagement pour renforcer la résilience

Face à l’urbanisation croissante des zones naturelles, la prévention des incendies ne peut plus se limiter aux massifs forestiers. Comme le souligne Pauline Vilain-Carlotti, l’enjeu réside désormais dans une refonte globale de l’aménagement des territoires, intégrant les liens entre habitat, végétation et activités humaines.

Cette vision systémique appelle à une gestion coordonnée des risques, combinant :

  • Prévention des incendies,
  • Préservation de la biodiversité,
  • Gestion durable de la végétation,
  • Adaptation aux risques d’inondation,
  • Aménagement urbain résilient.

Entretien avec Pauline Vilain-Carlotti

«  Le feu est le révélateur de nos projets de territoire et de la vulnérabilité de nos aménagements qui aujourd’hui conduisent à la saison 2026 que nous venons de vivre.  »

Pauline Vilain-Carlotti, géographe

Longtemps le risque d’incendie a été marginalisé en géographie car appréhendé uniquement dans une perspective aléa-centrée. Interroger la notion de risque implique de considérer non seulement la probabilité d’occurrence d’un aléa mais aussi les vulnérabilités soit la propension d’endommagement dudit aléa. La question des vulnérabilités, soit les enjeux humains, environnementaux et économiques susceptibles de subir des dommages, a toujours été le parent pauvre de l’analyse des risques, mais de manière encore plus criante en ce qui concerne l’incendie de forêt. De fait, les feux de forêt sont longtemps apparus comme un simple problème d’écologie du feu et de modélisation, strictement contenu dans l’aléa. Ce n’est que depuis récemment que la question de la production de structures spatiales vulnérables conséquence d’un aménagement du territoire inadapté à l’occurrence des feux a émergé dans le débat public, transformant enfin l’incendie de forêt en problématique géographique.

Si le risque n’est pas uniquement contenu dans l’aléa, lequel est par ailleurs peu souvent naturel (moins de 10 % des cas) et majoritairement d’origine anthropique (plus de 9 feux sur 10), il faut donc nécessairement le penser comme une forme de relation entre les sociétés et leurs environnements. Avant d’être seulement considéré comme une menace depuis le XXe siècle, le feu était plus ambivalent, à la fois ennemi mais aussi outil qui permettait la gestion des paysages et de la végétation. La végétation méditerranéenne est quant à elle largement tributaire du feu dans sa composition floristique comme dans sa forme et sa physionomie. Le feu rural permettait d’entretenir des espaces ouverts, des mosaïques végétales de maquis ou de garrigues. Son déclin a contribué, d’une part, à la fermeture paysagère et donc à l’augmentation de la charge combustible permettant d’alimenter et de propager les feux et, d’autre part, au changement d’usages de l’espace, avec la déprise agricole et la transformation de territoires plus résidentiels et touristiques où les interfaces habitat-forêt ont été produites et valorisées pour les aménités paysagères qu’elles proposent. Le feu est donc le révélateur de nos projets de territoire et de la vulnérabilité de nos aménagements qui aujourd’hui conduisent à la saison 2026 que nous venons de vivre, dans un contexte de changement climatique.

Pendant longtemps, le risque d’incendie de forêt a été analysé dans une perspective uniquement technique, sous l’angle de l’aléa. Lors de mon stage doctoral à l’Université de Sassari, j’avais assisté à un Master dédié au risque d’incendie dans lequel intervenait notamment Alan Ager, spécialiste américain du risque d’incendie de forêt, qui justifiait l’importance opérationnelle de développer des outils de modélisation afin d’évaluer l’exposition au risque d’incendie des habitations. Lorsqu’il présentait les modèles, déjà réalisés, les exemples d’incendie se trouvaient pourtant systématiquement dans des zones inhabitées. L’exposition à l’aléa était le seul angle d’analyse, au détriment de celui des vulnérabilités, parfaitement occulté. Confusion, souvent observée entre le risque et le feu, le phénomène et le danger. Ici réside le cœur du problème. Le feu est considéré à tort comme un objet externe et uniforme.

Lorsque j’ai entrepris mon travail de recherche, l’incendie de forêt était donc davantage une thématique d’écologues ou de géomaticiens qui cherchaient à caractériser l’inflammabilité des essences méditerranéennes par des analyses en laboratoire, d’évaluer le potentiel de propagation des incendies et de le modéliser avec des outils comme Farsite ou Flamap. Encore aujourd’hui ce prisme technique aléa-centré reste dominant même si d’autres chercheurs commencent à se saisir des autres axes de travail comme les questions de gouvernance, de représentations et de pratiques.

Le risque d’incendie commence à devenir une véritable problématique de géographie en s’intéressant à l’ensemble du triangle du feu, non plus seulement au comburant et aux conditions atmosphériques, ou au combustible et à son inflammabilité, mais bien à l’organisation dudit combustible, soit l’aménagement des territoires et leurs disparités socio-spatiales, ainsi qu’à l’ignition, à 90 % d’origine humaine, qui implique d’analyser les pratiques qui occasionnent des incendies, les capacités d’agir comme les modes d’habiter.

Lorsque j’ai commencé à travailler sur le risque je me suis intéressée à la culture du risque et à la culture du feu. Dans les années 2010, il était encore fréquent d’entendre accuser les bergers d’être à l’origine des incendies à cause de leur manie du brûlage et leur manque de maîtrise du feu. J’ai donc enquêté auprès des éleveurs en Corse et en Sardaigne et auprès des riverains de différentes villes et villages. Ce travail de terrain m’a permis de mettre en évidence l’existence de cultures du risque hétérogènes. Dans les zones littorales, résidentielles et touristiques, il ne subsiste plus guère de savoirs et savoir-faire sur le feu et les espaces boisés, considérés comme des lieux de ressourcement, support aux seules pratiques de loisirs.

À l’inverse, dans les zones plus rurales, nombreuses sont les personnes à avoir une connaissance intime du feu, comme risque mais aussi comme outil d’entretien des paysages et de gestion de la végétation. La diminution de la charge combustible des territoires est importante pour ces personnes. Elles parlent de la nécessité de créer des pare-feux, de retrouver des formes d’organisation spatiale comme celles d’avant la première moitié du XXe siècle, avant la déprise rurale et agricole. Leur culture du risque et du feu dépasse largement la connaissance de l’aléa et questionne la production des vulnérabilités territoriales liées à la prolifération des interfaces habitat-forêt. Dans les discours des « gens des lieux », j’ai souvent trouvé l’évocation du « propre » et du « sale » : le « propre » étant le paysage entretenu, pratiqué, cultivé avec des périphéries débroussaillées autour des bourgs habités quand le « sale » caractérise les paysages modernes, recherchés pour leurs aménités paysagères, celui des villas enfermées dans la végétation, celui de l’emmaquisement, celui de la disparition des jardins et des chemins. Derrière ces représentations du risque comme produit, il y a des savoirs sur la végétation, les espèces, le climat et les sols. Elles révèlent des relations entre les sociétés et leurs espaces de nature qui dépassent le simple ressourcement et caractérisent des liens et des pratiques ancrés dans le temps et dans l’espace.

Ces connaissances n’ont que peu été considérées et exploitées en termes de prévention comme d’amélioration de la gestion des incendies, car tenues pour des savoirs empiriques non légitimes, profanes et pas assez experts. Aujourd’hui, nous constatons pourtant à quel point ils sont nécessaires aussi bien pour la résilience territoriale que pour la lutte : cet été les pompiers ont bénéficié du soutien et du concours des habitants, des agriculteurs sur des aspects logistiques, pratiques mais aussi pour comprendre le fonctionnement et l’organisation des territoires. La gouvernance du risque doit s’orienter vers davantage de partage et sortir du « great divide » (ou « grande fracture ») soit la partition et la hiérarchie des connaissances.

L’incendie de forêt est un impensé de l’urbanisme et cela tient pour partie au fait que la forêt, du latin « forestare », mettre à l’écart, exclure, constitue un en-dehors, un au-delà de l’espace urbanisé au sens de « bâti dense » mais aussi au sens de « civilisé ». La forêt est un espace à part, non intégré à l’aménagement des territoires urbains. L’incendie de forêt s’oppose en cela à l’incendie urbain bien documenté et intégré aux politiques de construction et d’urbanisme depuis plusieurs siècles. L’incendie de forêt est donc longtemps resté un risque à part, régi presque exclusivement par le Code forestier et considéré comme un enjeu des marges.

La défense des forêts contre les incendies (DFCI) s’est donc focalisée sur son objet initial soit la forêt. Les outils et les visions stratégiques ont évolué au cours du XXe siècle, au gré des catastrophes, à commencer par l’incendie des Landes en 1949, pour structurer la prévention, ses moyens et ses acteurs autour des massifs forestiers. Désormais, alors que nos usages et nos pratiques nous éloignent des forêts dans nos manières de vivre et nos activités quotidiennes, nous nous en rapprochons par l’habiter, qui recherche la proximité d’écosystèmes complexes que nous tenons pour un décor, un simple cadre de vie. Par conséquent, l’urbanisation renonce à l’en-dehors initial pour venir s’implanter au contact, voire au-dedans des forêts, créant ainsi des structures spatiales vulnérables aux incendies dorénavant plus intenses et plus fréquents, y compris dans les régions plus septentrionales, moins acculturées au risque d’incendie de forêt.

Les transformations territoriales et l’aggravation de l’aléa révèlent désormais plus crûment notre impréparation territoriale pour gérer ce risque devenu national. L’aménagement forestier demeure nécessaire mais il n’est plus suffisant depuis des décennies et la propension d’endommagement des incendies (le bilan 2026 est à cet égard édifiant avec plusieurs centaines de maisons détruites et 4 pompiers décédés) rend impératif de reconsidérer plus globalement l’aménagement des territoires. Il devient urgent de mobiliser les outils existants comme les plans de prévention des risques d’incendie de forêt (PPRif) pour limiter la constructibilité dans les zones les plus exposées, de repenser les lisières pour recréer des pare-feux, de faire comprendre la nécessité du débroussaillement légal pour réduire la charge combustible des territoires.

La résilience territoriale pour faire face aux incendies sera nécessairement systémique. Nous ne pouvons plus penser en silo, compartimenter les disciplines et séparer les aléas. Les incendies ont occupé la quasi-totalité de l’été, l’automne arrive et avec lui une nouvelle actualité médiatique : les inondations. Deux séquences apparemment saisonnières et éloignées et qui pourtant sont liées. Les incendies brûlent la végétation qui stabilise les sols, intercepte les précipitations et sert de zone tampon. Après leur passage les inondations sont souvent plus violentes et entraînent des coulées de boue sur des pentes que plus rien ne retient. Mais prévenir les incendies implique de supprimer une partie de la végétation pour limiter le combustible. Cette végétation est d’ailleurs un rempart contre les effets des vagues de chaleur. Ces différents éléments tiennent ensemble et doivent être pensés ensemble.

Bâtir des territoires résilients face aux aléas climatiques implique donc de recréer des pare-feux avec une végétation non plus supprimée mais organisée et entretenue. Les systèmes agro-pastoraux sont une source d’inspiration pour réfléchir à des aménagements paysagers de végétation mosaïque, entretenue et organisée en différentes strates végétales, avec des espaces agricoles nourriciers qui serviront de coupures de combustible. La réflexion systémique ne s’arrête donc pas aux aléas climatiques mais nécessite de repenser l’ensemble des projets de territoires, des activités nécessaires à leur pérennité, des modes d’aménager qui garantissent leur pérennité. Le soutien à l’agriculture, notamment au pastoralisme sinistré sera sans doute un des leviers, tout comme le maraîchage.

Il est fréquent d’opposer prévention des incendies de forêt et préservation de la biodiversité mais encore une fois, cela relève pour partie d’une pensée en silo. Pour commencer, j’en reviens à l’idée de pare-feu concentrique autour des zones à forts enjeux, donc les zones habitées. Il est tout à fait possible de maintenir une biodiversité urbaine et périurbaine avec une végétation maintenue et entretenue et des aménagements inspirés des Solutions fondées sur la nature (SFN) : maintien d’îlots, paysages mosaïques, pastoralisme, etc. La recherche peut contribuer à documenter ces SFN mais aussi, grâce aux sciences humaines et sociales, à nous aider à changer de paradigme sur le feu, le vivant et notre rapport aux espaces de nature. Par exemple, si nous changions notre aménagement du territoire pour réduire les vulnérabilités socio-spatiales des zones urbanisées et habitées, des espaces en libre évolution, éloignés des zones à fort enjeu, pourraient continuer à exister, a fortiori si nous y limitons la fréquentation et, partant, la possibilité d’occasionner nous-mêmes les incendies de forêt.

La préservation de la biodiversité serait sans doute plus efficace dans des espaces où nous n’intervenons pas et qui seraient éloignés de nos territoires du quotidien. Le risque d’incendie de forêt y serait aussi réduit par l’évitement de la principale source d’ignition : nous humains. En outre, la recherche en écologie forestière est précieuse également pour analyser le potentiel de résilience des vieilles forêts et de la diversité écologique. Ces écosystèmes sont souvent plus résilients que les forêts de production, exploitées et aménagées ou les espaces en monoculture pourtant largement équipés en ouvrages DFCI (citernes, pistes, etc.) comme la forêt des Landes. 

L’antagonisme entre prévention des incendies et protection de la biodiversité mérite donc une nouvelle lecture et un changement de paradigme épistémologique : celui d’en finir avec l’homme comme maître et possesseur de la nature. 

Selon moi, il est temps que de faire autre chose que de la modélisation et de l’analyse de l’inflammabilité des espèces végétales dans une logique monographique. Sur le plan opérationnel et celui de la gestion de crise, il est impératif de se saisir de l’enjeu des fumées et de leur toxicité pour les riverains mais aussi pour les personnels de secours et de lutte qui sont particulièrement exposés. Sur le volet plus physique et les sciences de l’environnement, il semble important de continuer à analyser les régimes de feu et notamment l’aggravation des phénomènes convectifs ainsi que la manière de les éviter. Dans ce cadre, l’analyse des effets d’aggravation du changement climatique mais aussi le rôle de la végétation seront prépondérants.

L’écologie scientifique devrait également davantage s’attacher à caractériser la pyrodiversité, soit la part de biodiversité liée au passage des feux pour permettre non seulement de changer durablement de regard sur le rôle négatif du feu et considérer son impact positif sur la biodiversité. Cela implique de définir des seuils de régénération, d’orienter les politiques publiques sur la gestion du renouvellement forestier et sa protection après le passage du feu et d’orienter l’aménagement des territoires avec des essences adaptées, autour des zones à forts enjeux. Il est aussi nécessaire que les sciences sociales se mobilisent davantage sur ce sujet socio-technique qu’est le feu pour continuer de démontrer la construction sociale du risque d’incendie de forêt, dans une perspective d’histoire globale. Cela revient à reconsidérer la production des vulnérabilités d’aujourd’hui à l’aune de la diabolisation des savoirs et des usages traditionnels du feu qui ont conduit à une forme d’amnésie écologique dont nous pâtissons aujourd’hui, à l’échelle de la planète.

La sociologie et les sciences politiques peuvent contribuer également dans ce cadre à renouveler les modes de gouvernance du risque en questionnant le rôle des acteurs, leurs pouvoirs et leur influence sur les politiques publiques. Enfin, il est nécessaire de considérer l’incendie de forêt comme un risque parmi d’autres au sein des études de cindynique et de l’approcher dans une perspective systémique, ni strictement climatique, ni strictement forestière. Il constitue un élément pouvant perturber les systèmes territoriaux via l’endommagement, via les effets cascades comme les inondations et les coulées de boue, ou encore via l’impact sur les sites industriels sensibles, comme les sites SEVESO. Repenser l’aménagement du territoire pour le risque d’incendie de forêt nous invite à questionner les risques NATECH (naturels et technologiques) pour réfléchir à de nouvelles manières de vivre avec le feu et d’habiter la terre.  

À savoir :
Le « triangle du feu » (conditions atmosphériques, combustible, ignition) explique les mécanismes de départ et de propagation des incendies. Une approche géographique complète cette analyse en intégrant l’organisation des territoires, les pratiques locales et les modes d’habiter, pour une vision systémique du risque.

Les Solutions fondées sur la nature (SFN)
Les Solutions fondées sur la nature (SFN) désignent les actions visant à protéger, gérer de manière durable et restaurer des écosystèmes naturels ou modifiés pour relever directement les défis de société de manière efficace et adaptative, tout en assurant le bien-être humain et en produisant des bénéfices pour la biodiversité.