Tara Polar Station : top départ pour une série d'expéditions en Arctique
Tara Polar Station, la station scientifique polaire, conçue par l’architecte Olivier Petit et la fondation Tara Océan, vient de quitter Lorient pour sa première mission en Arctique. Quelles innovations offre cette base scientifique dérivante ?
La fondation Tara Océan a été créée en 2003 par Agnès Troublé dite agnès b., elle est présidée par Etienne Bourgois.
La fondation s'associe à des consortiums scientifiques, parmi lesquels figurent le CNRS, le CEA, le Laboratoire européen de biologie moléculaire (EMBL) afin de développer une science de l’Océan ouverte, pour mieux appréhender les risques climatiques, assurer la protection de la biodiversité et sensibiliser les citoyens.
Tara Polar Station : une base scientifique dérivante et innovante
Sur le modèle de la goélette de la fondation Tara Océan, cette station polaire dérivante de 26 mètres de long sur 16 mètres de large, a été conçue pour des conditions extrêmes. Une prouesse technique et un navire battant pavillon français réalisés par les Constructions Mécaniques de Normandie (CMN) à Cherbourg. Adaptée à la fonte des glaces, sa coque ovale en aluminium pourra supporter des températures arctiques atteignant -52°C et lui permettra d’échapper aux agressions de la banquise.
Sorte d’ISS du pôle Nord, la station se laissera prendre dans les glaces en hiver avant de dériver pendant plusieurs mois successifs avec la fonte en été.
Elle sera alimentée par une production d’énergie « décarbonée » grâce à l’utilisation d’un carburant biosourcé issu du recyclage d’huiles de cuisson alimentaire. Des panneaux solaires et une éolienne permettront d’améliorer l’autonomie des batteries.
Véritable base scientifique, elle est équipée de 6 laboratoires : humide pour la manipulation des échantillons, secs avec instrumentation, et dédiés à l’expérimentation sur place.
Première mission arctique : Tara Polaris I (2026-2027)
Le navire, mis à l'eau début octobre 2024 à Cherbourg, a suivi une campagne de tests en conditions polaires plusieurs mois durant, au cours de l'année 2025.
Tara Polar Station a quitté son port d’attache de Lorient le 19 juillet 2026 pour sa première mission dans l’océan Arctique central, Tara Polaris I. Son équipage est composé de 12 membres (4 marins, 6 scientifiques, 1 correspondant de bord et 1 femme médecin) qui ont accepté, après divers tests et formations, de se lancer dans l'hivernage, phase exigeante d’une durée de 9 mois. À bord également, Örkki, chien de garde originaire de Laponie, qui assure la vigie sur la présence des ours, en plus d'être un compagnon pour l’équipage.
Le consortium Tara Polaris I (2026-2027) regroupe 34 laboratoires issus de 30 institutions, représentant 12 pays. Marcel Babin, océanographe polaire CNRS/Université Laval/Sorbonne en est le directeur scientifique.
Objectifs de Tara Polar Station
Accélérer la recherche sur le climat en Arctique
L'objet d'étude de la station polaire est l'océan Arctique central, un océan méconnu couvert de glace de mer qui se trouve menacé par le changement climatique et les pollutions. D'autant que dans cette région, le réchauffement est plus rapide et plus fort qu'en moyenne sur le globe.
L'enjeu de la station dérivante est de se pencher toute l'année sur l'étude scientifique de cette région, afin de comprendre l'impact du changement climatique sur la biodiversité et la capacité d'adaptation des espèces locales, dans un espace qui n'est pas suffisamment couvert par l'observation satellite.
Tara Polar Station va ainsi embarquer sur une dizaine d'expéditions consécutives jusqu'en 2046. Son équipage sera composé de climatologues, biologistes, physiciens, glaciologues, océanographes, ingénieurs, mais aussi d'artistes, de médecins et journalistes.
Contribuer à la stratégie polaire française
Tara Polar Station doit contribuer au déploiement en Arctique de la stratégie polaire de la France « Équilibrer les extrêmes » à l'horizon 2030.
Objectifs :
- mieux comprendre l’impact du changement climatique en Arctique et sur le reste de la planète
- améliorer la connaissance de la biodiversité sur Terre en explorant des régions non accessibles aujourd’hui
- analyser les conséquences de la fonte de la glace de mer et la pollution sur ces écosystèmes uniques et fragiles.
Financement
Dans le cadre du programme d'investissement France 2030, la station polaire de la fondation Tara est financée à hauteur de 13 M€ sur un budget total s'élevant à 21 M€.
« Nous avons absolument besoin d’observations pour mieux comprendre la nature des changements en cours en Arctique (…) Le programme Tara Polaris (2026- 2046) sera le témoin de l’histoire de l’Arctique. »
- Co-directeur du programme Tara Polaris (2026-2046), Directeur scientifique de l’expédition Tara Polaris I (2026-2027)
Entretien avec Marcel Babin, Co-directeur du programme Tara Polaris (2026-2046)
Marcel Babin : C'est un navire de forme ovale imaginée pour résister à la pression exercée par la banquise quand il est pris dans la glace de mer. Sa coque est très épaisse : elle fait 2 centimètres d'épaisseur, elle est faite d'aluminium et très fortement renforcée par de multiples membrures.
Marcel Babin : Le navire Tara Polar Station, pour effectuer une expédition qui va durer entre 12 et 18 mois, va d'abord naviguer jusqu'en mer de Laptev, c'est-à-dire dans l'océan Arctique. Il va se rendre dans cette région à l’automne, pour se laisser capturer dans la banquise au moment où elle se reforme.
Par la suite, Tara Polar Station va dériver avec la banquise, suivant une trajectoire qui va passer près du pôle Nord pour finir sa course dans le détroit de Fram, situé entre le Groenland et le Svalbard.
Ce type d'expédition a déjà été réalisé à quelques reprises dans le passé : d'abord au 19e siècle par le Fram, une expédition imaginée et menée par Nansen, un scientifique et explorateur norvégien, puis par la goélette Tara entre 2006 et 2008, et enfin par le brise-glace allemand Polarstern en 2019 et 2020.
Cette fois-ci, ce qui est absolument inédit, c'est de répéter cette dérive au moins dix fois, tous les deux ans, c'est-à-dire durant 20 ans, de manière à accumuler des données sur les tendances qui décrivent les changements dans l'océan Arctique.
Marcel Babin : Première expédition de ce programme scientifique, Tara Polaris I a débuté lorsque Tara Polar Station a quitté Lorient, le 19 juillet dernier, pour faire route vers le nord de la Norvège et se diriger vers la mer de Laptev. Cette mission va durer entre 12 et 18 mois, c'est-à-dire aussi longtemps que Tara Polar Station sera prise dans la banquise.
Marcel Babin : Les objectifs de la mission sont de décrire un certain nombre de phénomènes, biologiques mais aussi physiques, relatifs aux impacts du changement climatique et qui affecte très fortement la région arctique. Les chercheurs vont s'intéresser à l'atmosphère, à la glace de mer et à l'océan. Leurs instruments leur permettront de descendre jusqu'à 2 000 mètres dans l'océan et de monter dans l'atmosphère jusqu'à plus de 1 000 mètres.
Marcel Babin : Les scientifiques vont étudier les échanges entre ces trois compartiments de l'environnement : échanges d'énergie, de matière, de lumière, mais aussi d'organismes vivants ; notamment pour déterminer dans quelle mesure l'océan produit des aérosols qui se retrouvent dans l'atmosphère. Certains de ces aérosols sont vivants et prennent la forme de bactéries, de microbes ou de micro-algues. Les scientifiques émettent l’hypothèse que ces aérosols pourraient affecter la formation des nuages en Arctique et leurs propriétés de réflexion.
Ils vont aborder plus largement l'environnement physique, le décrire dans ces trois compartiments, et documenter la vie qu'on trouve dans l'atmosphère, la glace et dans l'océan, pour mieux comprendre comment les changements dans l'environnement physique affectent la vie, et comment la vie peut aussi participer au climat, aux changements climatiques et à des boucles de rétroaction, positives ou négatives, qui concernent le climat.
Ils vont également s'intéresser à certains éléments concernant la pollution, comme le mercure ou le plastique, qui sont transportés jusqu'en Arctique et qui intègrent l'écosystème marin. L'objectif est de déterminer leur présence, comment ces polluants sont intégrés dans le monde vivant et comment ils peuvent affecter ce dernier.
Pour cela, plusieurs dispositifs seront déployés pour sonder l'atmosphère : des capteurs placés sur la banquise, sur les ponts extérieurs du navire ou déployés depuis l'intérieur de Tara Polar Station, équipé d'un puits au centre de la station polaire permettant d'accéder à l'océan et de déployer différents dispositifs d'échantillonnage.
L'objectif sera soit de réaliser des mesures directement à l'aide de capteurs, soit de prélever de nombreux échantillons qui seront analysés à bord grâce aux laboratoires de la plateforme ou dans les différents laboratoires participants au retour de l'expédition.
Marcel Babin : Tara Polaris est une première avec l'ambition de suivre, durant 20 ans, l'océan Arctique central, la région de notre planète qui réagit le plus fortement aux changements climatiques en cours. L'idée est de mener ces recherches pour documenter les tendances et bien les distinguer des variations naturelles de l'environnement.
20 ans est la durée minimale nécessaire pour établir des tendances dans le monde vivant. Tara Polaris ne sera pas seulement une mission dédiée à documenter les changements, mais aussi une mission largement dédiée à la découverte et à la recherche motivée par la curiosité scientifique. Elle vise à comprendre comment la vie s'est adaptée à des conditions aussi extrêmes que celles de l'atmosphère, de l'océan ou de la glace de mer, à l'échelle du microbe.
La glace de mer est un milieu particulier, analogue à ce qu'on a pu trouver sur notre planète durant les grandes périodes de glaciation, ou encore à la glace présente sur certaines planètes recouvertes d'un océan liquide et d'une banquise. C'est un environnement où l'on trouve des bactéries, des virus, des micro-algues et des petits animaux dans des poches de liquide très salé.
C'est donc ce mélange de recherche fondamentale et de recherche dédiée à la compréhension des conséquences du changement climatique, ainsi que des mécanismes sous-jacents à ces changements en Arctique, qui guidera tout le programme Tara Polaris. Cela inclut l'étude du rôle de l'environnement physique, de son impact sur le vivant, mais aussi du rôle du vivant dans ces changements et dans d'éventuelles boucles de rétroaction, positives ou négatives, concernant le climat.
« Tara Polaris sera aussi une mission largement dédiée à la découverte, à la recherche, motivée par la curiosité scientifique. »
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